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Full text of "Bleu, blanc, rouge; poésies, paysages, causeries [par] Colombine"

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in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/bleublancrougepoOOct 



J ^ '-lO, 



COJLOMBINE 



Bleu, Blanc, Rouge 




Poésies 
Paysages 
Causeries 



DEOM rRÈRESy Editeurs 

1877, RUE STE-CATHERINE 

1903 



BLEU. BLANC, ROUGE 

POÉSIES, PAYSAGES, CAUSERIES. 



b 




Mademoiselle EVA CIRCE 



COLOMBINE 



BLEU, BLANC. ROUGE 

POÉSIES, PAYSAGES, CAUSERIES 



DÉOM FRÈRES, ÉDITEURS, 

1877 RUE STE-CATHERINE 



1903 



■^ ? ^ Ir 



Enregistré en 1903, au Ministère de l'Agriculture, à Ottawa, par Eva CincÉ, 
conformément à l'Acte du Parlement du Canada concernant la 
propriété litléraire et artistique. 




9434vi3 



DÉDICACE 



A toi qui vins vers moi comme un printemps joyeux. 
Pomponner de fleurs d'or mon âme blanche et nue, 
Je t'offre cette gerbe en sa grâce ingénue,- 
Eclose de ma plume au soleil de tes yeux: 
Hommage d'un cœur humble au souvenir d'hier. 
Parfumant à jamais les feuillets de ma vie. 
Lorsque sur notre azur la lumière pâlie 
Des astres du passé descendra vers la mer. 
L'on verra dans la nue un sillage lacté. 
Une écharpe de gaze à demi-consumée. 
Qu'agite dans l'espace une invisible aimée. 
Au-dessus d'une étoile, adorable beauté. 
Voilant ses fins attraits du tissu transparent. 
Plus léger qu'un parfum, plus merveilleux encore. 
En sa fragilité que les fils de l'aurore. 
L'étoile prisonnière errante au firmament. 
Vers les beaux pays bleus dans un rapide essor. 
Vole 'd'un monde à l'autre au-delà des mirages. 
Et sans cesse attirée en de nouveaux rivages. 
Pousse jusques au ciel un de ses rayons d'or. 
Le nuxige nacré comme un esquif ailé 
Sur la vague des airs bercé la ^douce étoile; 
T^n _ca/ressant zéphyr fait frissonner la voile: 
C'est le retour heureux du rayon exilé ! 



8 BLEU^ — BLANC — ROUGE 

L'étoile prisonnière^ ami cher, c'est ton âme; 

Le halo qui te suit, planant autour de toi, 

C'est le souffle immortel de l'être qui fut moi. 

Un reflet infini de la défunte flamme 

Qui brillait en nos yeux aux soirs de nos bonheurs^ 

Quand nos cœurs las de battre, épuisés dfamertume, 

Ainsi qu'une veilleuse où l'huile se consume, 

Auront ici versé leurs dernières lueurs, 

La mèche ardente encore ira s'alimenter 

Aux foyers des soleils o^ naissent les planètes. 

Les constellations, les bizarres comètes. 

Que l'on voit, chaque soir, gentiment fleuretter. 

Se lutiner dans l'ombre en un mutisme étrange. 

Darder de longs regards sous leurs cils abaissés, 

Frissonnantes d'extase aux fluidiques baisers 

Qu'échangent les esprits délivrés de la fange; 

C'est un dogme sacré que l'amour infaillible 

Promulgue ex-cathedra : "La vie est un éclair. . . 

Elle luit un instant, pulvérise la chair. 

Seul le trait qui jaillit au moment indicible 

Où s'unissent deux cœurs, doit survivre au néant. 

Aime, désire et souffre, arrache à la matière 

Cette vibration, orgueil de la poussière. 

Avant de retomber dans le fossé béant, 

Fais flamboyer ton être, illumine la nuit. . . 

Où tu dois remonter. Car les heures sont brèves. . . 

L'hiver flétrit les fleurs aux pétales de rêves 

C'est un champ désolé qu'un cœur où rien ne vit." 




BLEU- BLANC-ROUGE 



Le soleil, père du monde, qui, depuis tant de siècles, roule- 
majestueusement dans l'espace sans s'écarter de son orbite, 
sans se choquer jamais aux autres astres dans ses immuables 
révolutions; le soileil de paix et d'amour qui préside à l'har- 
monie universelle éclairait, ce jour-là de son grand œil de feu, — 
ô ironie du destin ! — l'immensité des plaines d'Abraham, où 
deux races ennemies s'entr 'égorgeaient pour s'arracher ''quel- 
ques misérables arpents de neige". 

Montcalm jouait en désespéré la dernière partie de la France. 
On entendait les crépitements d'une fusillade endiablée d'où 
sourdissaient les plaintes des blessés, les cris des agonisants 
répercutés par les Laurentides. Une écharpe de deuil flottait 
à la tête du cap Diamant, qui tremblait sur sa base, comme si 
le soe d'une charrue eut entr'ouvert ses flancs de granit. Mais 
las ! les sillons creusés étaient des fosses dévorantes qui en- 
gloutissaient les soldats français ! La voix grondante des canons 



10 BLEU — BLAXC — BOUGE 

anglais sonnait le glas des vainqueurs d'hier gisant étendus sur 
la plaine et regardant le ciel de leurs grands yeux éteints ! 

Intrépide, fou d'audaco, Montcailm excitait ses soldats à la 
lutte suprême. Il observait les ennemis, donnait des ordres à 
ses officiers, relevait le courage défaillant de ses soldats. Tout-à- 
coup, on le vit bondir au milieu de la mêlée. D'un geste su- 
blime, il montrait le drapeau bhinc, et plus qu'une longue pro- 
sopopée, le regard d'aaiiour dont il enveloppait le morceaui de 
soie noircie par la poudre, enthousiasmait les combattants. 
Sans craindre les boulets qui creusaient autour de lui une trouée 
de plus en plus profonde, il criait d^une voix vibrante : "En 
avant !" Et les soldats, liAq^notisés, le suivaient en répondant : 
"Vive la France !" 

Mais il était dit que l'héroïsme serait vaincu. Soudain une 
bande de feu éclaira l'horreur du champ de bataille, et une 
•décharge de mousquets éclata comme un coup de foudre. Dans 
la bousculade serrée, affolée qui s'en suivit, le général français 
tomba, frappé à l'épaule par une balle meurtrière. Comme si 
elles n'eussent attendu que ce signal, les troupes anglaises fon- 
dirent comme des vautours sur la poignée de braves qui se dé- 
battaient, dans les affres de ragonie. tandis que Montcalm, ou- 
bliant qu'il allait mourir, ne cherchait qu'à se dresser sur ses 
jambes pour voler au secours de son armée menacée. Il grattait 
la terre de ses ongles, une écume rougeâtre aux lèvres, dans sa 
rage impuissante de ne pouvoir vaincre l'infâme, qui déjà 
immobilisait ses. membres. Avec l'énergie de ceux qui ont 
fait l'holocauste de leur vie, il se traîna jusqu'au drapeau 
blanc, s'accrochant à la hampe, il porta ses lèvres sur le subli- 
me haillon, et de ses bras défaillants il l'enlaça dans une 



BLEU — BLAXC — ROUGE 11 

étreinte passionnée. Le sang s'échappait en bouillonnant de 
répaule fracassée et coulait do la blessure jusque sur l'éten- 
dard de France. Au nicnic moment les canons anglais gron- 
dèrent la victoire des fils d'Albion, chèrement achetée, puis- 
qu'elle leur coûtait la vie de Wolfe. Les officiers accoururent 
au-devant de Montcalm et le reçurent dans leurs bras. Mais le 
général français se redressa soudain,, son grand corps sanglant 
domina un instant la plaine maudite, il apparut dans sa pâleur 
marmoréenne comme un dieu guerrier, avec une moue de défi 
au coin de ses lèvres minces : 

— "Je. . . meurs content. . . soupira-t-il. Je ne verrai pas la 
prise de Québec par les Anglais." 

Le héros ouvrit plus grand ses yeux éclairés déjà de la lu- 
mière éternelle; sa bouche, crispée par la haine, se détentit. Il 
Toula sur le champ de liataille, confondu avec les humbles héros 
morts inconnus pour le drapeau de la France adorée. 

Le voile^du temple ne se déchira pas, mais le cap granitique 
gémit jusque dans sa base. Comme un arc-en-ciel de paix, l'on 
vit se profiler sur le fond somljre des Laurentides une bande 
lumineuse formée des trois couleurs Bleu-Blanc-Eouge. Effet 
de mirage, sans doute, la grande ligne bleue du fleuve, le dra- 
peau blanc des croisés, la traînée de sang vermeil jaillie de la 
blessure de Montcalm, harmonisèrent leurs trois couleurs et se 
sensibilisèrent dans l'éther. merveille, un éblouissement tri- 
colore comme une oriflamme aérienne flotta dans Fair libre ! 

La plaine d'Abraham d'où sortent parfois d'étranges cla- 
meurs est restée une terre déserte et morne, écorchée par les 
vents, brûlée par un soleil vengeur. Solitude plus triste que 
celle des prairies de l'Ouest, jniisque aucune fleur ne l'égayé 



1? BLEU — BLAN^C — ROUGE 

d'un sourire printanier. Plaine vide et nue, la lumière du jour,, 
plus désolée que l'ombre de la nuit, ne se lève sur elle que 
pour éclairer l'horreur d'un champ maudit où la France san- 
glante, mais non vaincue, nous soupira un long adieu. 



tricolore, je t'aime parce que le monde naquit le jour où 
tu claquas dans l'air ton premier baiser d'amour ! Le tricolore,, 
c'est un cœur qui bat dans l'espace, il range sous son égide- 
toutes les âmes ardentes assoiffées de générosités, d'idéalisme 
et de glorieuses utopies. C'est le phare lumineux qui guide 
la marche des hommes à leurs éternelles destinées, par les 
sentiers de l'honneur et de la science. . . Que vient-on nous 
parler d'un autre drapeau que le tricolore, quand ce fut lui 
que nos cœurs d'enfants acclauièrent aux jours de nos fêtes 
nationales !... Dans ses plis rayonnants flotte tout un passé 
de gloire, les fières traditions de la mère-j)atrie, dont le hoc signo 
vin ces s'écrit ainsi : Liberté, égalité, fraternité. Chaque année 
quelque éncrgumène surgit de nos rangs pour crier: "Il nous 
faut un drapeau ! " comme si nous n'en avions pas un. Celui- 
là rêve d'un étendard blanc avec l'image du Sacré-Cœur. Mais 
le patriotisme n'a pas de religion; il faut que tous puissent s'in- 
cliner devant le drapeau, il ne devra donc être la bannière d'au- 
cune secte. D'autres le voudraient bleu et rouge avec une fleur de 
lys . . . Mais que nous dit la fleur de h's, à nous, qui sommes es- 
sentiellement démocrates, attendu que la noblesse ici se recrute 
chez les hommes de talent et de cœur. Xous n'honorons la parti- 
cule que lorsqu'elle précède ces imposantes épithètes. , . Certains, 
opinent en faveur de constellations de feuilles d'érable entre- 



BLEU — BLANC — ROUGE 13 

mêlée? <le fleurs de lys, servant de fond à une famille de cas- 
tors. . . J'en passe et de-; plus lioutfonnes. Je trouve ridicule 
(jull puisse germer dans le cerveau du plus original de nos 
faiseurs, de vouloir nous imposer son drapeau, comme s'il s'a- 
gissait d'une nouvelle variété de chocolat, à lancer sur le 
marché. ]^Iais on ne fait pas un drapeau, pas plus qu'on ne se 
fait un dieu et un culte. Quand les exaltés de la Révolution 
française voulurent imposer lia déesse Raison à Fhumanité pen- 
sante, l'on préféra la négation absolue à ce grossier pastiche 
àe la divinité. Les vieux temples gothiques avaient de mer- 
veilleuses finesses, une majesté de forme où se reflète encore 
la foi austère qui les fit surgir de la vieille Europe croyante. 
Les modernes ingénieurs, avec leur savante géométrie et le luxe 
hanal du comfort américain, ont prosaïsé les antiques temples 
chrétiens. Ln drapeau ! . . . ]\Iais ce n'est pas l'œuvre d'un 
individu, fût-il an Xapoléon 1 Xous ne sommes pas des icono- 
clastes, ce que nous saluons dans le tricolore, ce n'est pas un 
vulgaire chiffon de soie aux trois couleurs, c'est la France 
elle-même, comme le croyant voit dans la blanche hostie, la 
chair même de son Sauveur. C'est He cor])s, le sang, l'âme de 
la France qui palpitent dan- cet oiseau flanmie, battant l'air de 
son aile puissante. Celui qui le nierait mériterait le déshon- 
neur. Toutes les richesses de l'imagination la plus forte en 
inventions mirobolantes ne peuvent reproduire, après d'innom- 
brables essais, l'œuvre lente des siècles agissant par leurs forces 
intimes. Les combinaisons les plus heureuses restent aussi im- 
puissantes à reconstruire les œuvres d'instinct que l'art a imi- 
ter le travail inconscient de l'araignée qui tisse sa toile. Nous 
sommes ici a la ligne sacrée où les opinions se séparent, un 



■ii BLEU — BLAXC — EOUGE 

point de divergence entre deux rayons partis identiques de la 
voûte céleste, mais qu'un accident divise en touchant terre^ 
mettant l'infini entre eux. Cet accident c'est le fanatisme^ 
une conception étroite du patriotisme, laquelle aurait pour 
effet de nous affaiblir encore en divisant nos forces. Il a fallu 
ce déluge de sang, qui a inondé la France pour teindre de 
rouge le drapeau des croisés. Le tricolore est sorti tout armé 
du sein de la France, comme Minerve du cerveau de Jupiter; 
mais depuis de longs siècles, on l'attendait avec impatience. 
Quand il parut, tous accueillirent, avec un long cri d'amour^ 
cet enfant du ]\Iiracle dont le premier cri fut un appel 
à ;la liHerté. Ce cher drapeau, tout lacéré, on voudrait le relé- 
guer aux oubliettes et nous imposer une coquette bannière,, 
jiimpante et dorée, avec l'étiquette de la célèbre maison X. . . 
Et nous forcer à reml)rasser à genoux !... Allez donc deman- 
de]- ù ce jeune homme, qui garde comme une relique le vieux 
l)onuet de sa mère, s'il voudrait l'échanger contre un merveil- 
leux bonnet en fine dentelle. Le regard indigné qu'il vous 
décocherait, vous ferait comjjrendre ce qu'on peut manquer 
de senthnents délicats à notre égard, en nous demandant de 
substituer au tricolore le drapeau d'un de ces novateurs, ce 
qui serait plus qu'un manque de goût, mais une honteuse 
idolâtrie. Ah ! Ton compte sans le peuple, qui ne sera jamais- 
complice d'une vilenie, car il a gardé, lui, le culte du tricolore. 
drapeau chéri, c'est à genoux que je fais amende hono- 
rable pour tous ces ingrats qui oublient que tu conduisis nos- 
mart3a's au triomphe de notre nationalité sur ses maîtres ! Ali î 
que ne puis-je, comme ces braves, rendre mon deriLier soupir 
sous ton ombre ! Plus heureux que moi, ils dorment, eux, en- 



BLEU^ — BLAXC — EOUGE 15- 

linceulés dans tes plis, ô tricolore. Eevêtus de cette chlamyde 
dînunortalité, ils défieront la corruption dernière, pour paraî- 
tre radieux aux jours de gloire. Mais je veux, du moins, que 
le premier-né de ma pensée soit porté au baptême enroulé dans 
tes plis lumineux. Va, petit Bleu-Blanc-Rouge, sois brave 
et fier ! Combats sous l'égide de la France, notre patrie loin- 
taine, mais présente au milieu de nous par son auguste sym- 
bole ! Que tes balbutiements naïfs célèbrent à leur manière la 
grandeur, la noblesse de celle que nous nommons avec orgued 
notre Mère, nous qui avons le droit de nous dire ses enfants,, 
pour avoir réussi, à prix de sang et d'iiumiliations, à conserver 
notre langue française dans une colonie anglaise. 



FRANCE. . . D'ABORD ! 



A M. le Dr S. Coté. 



T'AI pour voisine une brave femme qui n'a jamais eu 
^ d'enfant. Ce n'est assurément pas faute de désirs, de 
prières et de pèlerinages, si le ciel s'est refusé à lui 
accorder cette bénédiction dont tant d'autres déplorent 
les matutinales harmonies. 

Tout l'amour exalté, fermenté que son âme aimante 
n'a pu donner à ceux qu'elle appelait et qui ne sont pas 
venus, elle le reporte sur un petit serin jaune, beau chan- 
teur, qui paie eu roulades et en vocalises de tous genres le 
loyer de sa jolie cage dorée. Les instincts maternels de 
la bonne vieille ne savent quelle gâterie inventer pour 
mettre l'oiseau en belle humeur. 

C'est une touffe de verdure qu'elle accroche à sa mai- 
sonnette pour donner l'illusion du bois natal au petit 
prisonnier, c'est une fraise, un morceau de sucre qu'elle 
laisse tomber dans la mangeoire. Sa main parcheminée 
se fait douce pour ne pas effaroucher l'oiseau, lorsque ti- 
rant la planchette de la cage, elle remplit de mil l'auge 



18 BLEU — BLANC— ROUGE 

en porcelaine et change l'eau de la baignoire. Tout le 
jour, la bonne dame caquette, comme s'il pouvait la com- 
prendre, l'innocent. — Bonjour mon petit enfant, dit-elle 
de sa voix chevrotante. T'as du chagrin .... Là 1 ne crains 
rien, je ne te veux pas de mal. Il ne fera pas beau aujour- 
d'hui, hein ? — Déjeunez, monsieur, tout est prêt. 

L'oiseau, en effet, semble connaître sa maîtresse ; il 
ne s'emporte pas en colère et en tumulte, heurtant ses 
ailes ébouriffées aux barreaux, ensanglantant son bec. 

Quand viennent les jours ensoleillés, ma voisine ac- 
croche laçage à sa maison, et si quelque passant s'arrête 
charmé, elle ne se possède plus d'orgueilleuse satisfaction. 
Avide de spectateurs, la vieille dame m'interpelle : 

— Ça va bien, ce matin, mamzelle ? 

Moi qui sais ce qu'elle veut, de répondre : 

— Mais, oui, merci. Et le petit chanteur rossignole 
toujours ? 

— Venez entendre ça ! 

Campée sur ses deux pieds, les mains sur les hanches, 
les yeux dilatés derrière ses lunettes, on dirait la carica- 
ture de l'extase. Deux ou trois tut, tut, très longs en 
guise d'ouverture, puis l'oiseau prélude en mineur, sotto 
voce. Des roulades s'égrènent de son gosier comme de 
petits remous rompant la nappe limpide de la mélodie 
aérienne. On dirait les soupirs brisés d'un cœur qui n'en 
peu plus et se pâme d'amour ou de douleur : entre ces 
deux états d'âme la différence est parfois imperceptible. 
Et tout finit dans un joyeux alléluia sonore, métallique, 
répété jusqu'à extinction du souffle 

— C'est merveilleux, fis-je à la vieille, béante d'ex- 
tase. Mais ne croirait-on pas qu'il y a de la douleur 
dans ces chants ? Le regret, qui sait, d'un ciel éternelle- 
ment bleu, de l'ombre parfumée des citronniers ? 



BLEU— BLANC — EOUGE 19 

-- Lui ! Ail ! ah ! — Mais c'est un canari de la ville — 
il ne regrette pas ce qu'il ignore, le pauv'p'tit. Il n'avait 
pas de plumes encore quand un horrible matou le fit 
orphelin. 

Et la vieille s'essuya les yeux à ce souvenir tou- 
chant. 

— Mais qui donc lui a montré ? 

Uu coup d'œil de suprême dédain figea sur mes lèvres 
l'autre moitié re cette naïveté. 

— C'est pas moi, bien sûr. Un canari qui naît dans 
une cage, c'te affaire, c'est un canari, c'est pas un moi- 

gneau ! Ça vient au monde avec une petite musique 

comme ça, dans le g-osier ! 

Furieuse, elle fit claquer la porte. Je l'entendis 
murmurer : Faites-douc éduquer ça dans les couvents ! 

Et, voilà que le mot de la vieille, c'est pas un moi- 
gneau, m'est revenu comme un trait de lumière au cours 
d'une dissertation sur l'éternel thème : Sommes-nous des 
Français ondes Canadiens ? Etrange inquiétude, pourquoi 
ne serions-nous plus des Français ? — Parce que nous 
sommes nés au Canada ! Le lion devient-il renard pour 
s'être réfugié dans la tanière du croqueur de poules? — 
Comme le canari de ma vieille voisine, ne naissons-nous 
pas avec une petite musique dans le gosier qui a bien sa 

signification? Qu'avonsnous besoin du diclionnaire 

de Tanguay pour retracer notre noble origine ? Nous 
portons dans nos veines du plus pur sang des chevaliers 
français, nos pères l'ont prouvé en mille occasions. Il y a 
quelques années nos braves étudiants ne l'ont pas fait 

mentir quand ils ont lavé dans Veau, l'insulte faite au 

drapeau français. Ah ! ce furent des jours magnifiques ! 
Comme une traînée de poudre, la nouvelle s'était répan- 
due que les étudiants du ÛFcGill avaient osé porter la 
main sur notre tricolore. En quelques minutes l'exalta- 



20 BLEU — BLANC — ROUGE 

tiou avait gagné la ville entière. Elle flottait dans le 
soleil, elle volait avec le veut. Tout Montréal se portait 
au passage des étudiants de Laval, on stationnait dans 
les carrefours, en criant " Vive la France! " Des têtes 
s'entassaient aux fenêtres pour voir passer les héros du 
jour ; à défaut de fleurs, les femmes jetaient leur cœur .... 
Je me souviens qu'un vieux disait, les yeux en pleurs, 

secoué d'une émotion nerveuse : C'est beau ! C'est 

beau !.... Et quand les étudiants du McGill durent re- 
traiter sous la pression des boyaux d'incendie, penauds, 
vaincus, ridiculisés, trempés jusqu'aux os, ce fut dans 
toute la Province de Québec un immense éclat de rire, 
une envolée de toutes Us âmes vers les braves étu- 
diants!... N'est ce pas notre sang français qui n'a fait 
qu'un tour, à l'insulte lancée au drapeau tricolore ? 

La patrie, dites-vous, c'est le coin de terre où nous 
avons vécu et aimé. Ce serait pour l'homme, comme pour 
la plante et l'animal, un besoin physique du sol et du 
climat, une question d'alimentation, quoi ? Parodions, 
pour l'adoucir, la réponse de Gryllus à Ulysse : '' La 
patrie de l'oiseau, c'est partout où il y a du mil." 
Ce qui constitue la nationalité, c'est la communauté 
d'idées, de sentiments, d'intérêts moraux, le libre accord 
des volontés et des cœurs, le même idéal, le même amour 
du beau, de la vérité, de la liberté, de la lumière, dont la 
France est le foyer. 

— Mais la France nous a abandonnés ? 

— Comment la France ?.... Louis XIV, Louis XV ! 
Vous appelez ça la France ? Ces tyrans ne furent pas 

plus la personnification de la Vierge celtique que le 
Tartufe celle du chrétien. Hélas ! il advint que la 
France épuisée n'avait plus une goutte de lait à donner à 
son fils nouveau-né. On dut, malgré les pleurs de la mère, 
arracher l'enfant de ses bras et le confier à une saine et 



BLEU — BLANC — ROUGE 21 

vigoureuse nourrice. On emporta le poupon vers les 
jeunes pays où l'air plus pur, les horizons plus vastes 

élargirent ses poumons et son cœur Loin des genoux 

maternels, il apprit à balbutier sa langue, mais son cœur 
franchissait les océans pour voler vers la mère bien aimée. 
Quand on lui apprenait qu'elle souffrait, il pleurait. Il 
pâlissait si Ton parlait d'elle légèrement. Pour tromper 
son ennui, il apprit l'histoire de la France ; il lut ses 
poètes, il porta ses couleurs, il chanta ses vieux airs. 

Sa mémoire, rebelle aux héroïques exploits des Grecs 
et des Eomains, aux mornes tragédies de l'histoire d'An- 
gleterre, retenait à les avoir une fois entendues l'épopée 
de Jeanne d'Arc, l'histoire de François 1er, de Henri IV^ 
les luttes de la révolution française pour conquérir la 
liberté des peuples. Lorsqu'un des nôtres revenait de là- 
bas, on l'entourait, on lui faisait fête, parce qu'il empor- 
tait dans un pan de son manteau un peu de l'air de la 
patrie. On retrouvait à l'entendre, un écho de la chère 
voix de France, dont le nom seul nous est une musique. 

Ah ! nos ennemis le savent: lorsqu'ils veulent nous 
faire bondir de rage, ils n'ont qu'à accoler une épithète 
injurieuse à " Frenchman ! " pour creuser un sillon de 
haine que seul le sang peut combler... 

Quand l'enfant échappe au sein de sa mère, le senti- 
ment indéfinissable unissant les deux âmes se trouve- 
t il brisé avec le lien physique qui relie leurs deux vies ? 

Demandez-le aux mères ? Est-il un battement du 
cœur, une douleur, une joie, une espérance, un soupir 
de l'enfant, dont elle ne palpite d'abord ? Elle, la sainte, 
la noble, la chevaleresque France, qui vole au secours de 
l'opprimé, ami ou étranger, serait une mère dénaturée ? 
Le penser est une flétrissure ! Comme vouloir ne plus 
s'appeler français serait une infamie. Soyons si l'on veut 
marseillais, québecquois, normand, canadiens, mais fran- 



22 BLEU — BLANC — EOUGE 

çais avant tout. Si des ailes nous ont poussé, que, forcés 
d'abandonner le nid maternel, il nous faille sous d'autre 
climat que celui de la France, bâtir un autre nid, n'ou 
blions pas que nous sommes toujours des rossignols et que 
noblesse oblige. 

Parlons le français dans toute sa pureté, sans néolo- 
gisme, sans anglicisme, en lui laissant toutefois la couleur 
locale, un charme de plus. Les idées nous viennent du 
dehors ; notre cerveau n'est que le nid où elles éclosent, — 
mais qui les y a déposées ? D'où vient le germe ou l'œuf ? 
— De tout et de rien, d'une révélation inattendue de la 
nature, d'une larme qui brusquement nous est tombée 
sur le cœur, d'un spectacle de la rue. Des drames pas- 
sionnels sont là, l'action se déroule dans un admirable 
décor; des passions palpitent, c'est un vol de papillons de 
toutes nuances qu'il faut saisir pour les classifier. Il y a 
chez nous plus de bleu, de rose et de blanc dans l'espace, 
que partout ailleurs. Il s'agit de les fixer sur notre palette 
— cela vaut mieux que de voler des aquarelles de maîtres 
pour s'en donner crédit. 

Ah ! l'idée est une vierge immatérielle, planant par- 
fois sur l'image la plus prosaïque : Beaudelaire Ta prouvé. 
Elle cherche dans l'espace, l'amant qui l'épousera, poète, 
artiste, musicien ou savant. Mais quel déchirement, 
quand l'harmonie se brise entre la pensée qui s'jmpose et 
le fiancé qui ne peut lui faire chanter sa suprême mélodie, 
faute d'avoir perfectionné Pinstrumeut merveilleux de la 
langue maternelle, si riche, si douce, si Hexible et qui 
sait rendre toutes les nuances de la pensée et du senti- 
ment sous l'archet d'un virtose. 



FRANCE... TOUJOURS! 



Réponse à Canada 
d'abord. 



/^OMME vous, jolie fauvette, j'aime le sol de ma patrie, 
^-^ fécondé par le sang des martyrs français, et je com- 
prends la plainte de V Exilé qui ne peut poser ses lèvres 
sur le monument de marbre où reposent les défenseurs de 
nos droits ! J'aime nos grandes forêts s 'éveillant chaque 
année en joyeuses clameurs, avec le retour de la sève 
printanière ! J'aime l'érable national pleurant la joie de 
vivre et d'aimer en larmes d'or que l'abeille humaine 
convertit en nectar. J'aime l'ombre mystérieuse qui 
tombe de son front couronné, aux jours de mai, proté- 
geant les amoureux contre les regards indiscrets. Fuyant 
les brûlures de l'asphalte, j'aime la paix de nos grands 
champs d'où le murmure étouffé des villes nous arrive 
comme le grondement lointain des chutes ! J'aime... 

Mais quand j'étalerais l'écrin de mes amours, tout 
cela prouverait-il que nous ne sommes pas français ? Ce 
sentiment poétique qui gît à l'état latent chez le plus 
humble de nos campagnards, cet enthousiasme des nôtres 



24 BLEU — BLANC — BOUGE 

devant tout ce qui est beau, noble, généreux et grand, est 
encore une marque de notre glorieuse origine !... Français 
du Canada, oiseaux tombés du nid, nous avons, sous 
d'autres cieux, accroché notre bercelonnette, et le cruel 
oiseleur nous retient captif dans ses lacets. Mais nous 
chantons toujours la liberté. Nous apprenons aux petits 
et les vilenelles d'amour, et le chant de guerre. Puisse, 
un jour, notre aile libre et fière fouetter les rayons de 
l'espace azuré ! 

Dieu a voulu que l'amour fût immortel. Il réserve 
au cœur de l'homme, vers le déclin de sa vie, de bien 
douces félicités. Ainsi l'on voit, aux jours d'automne, 
l'arbre à fleurs de cire se couvrir de bourgeons et de 
fleurs. L'aïeul, près du berceau de chacun de ses petits- 
fils, revit des souvenirs qui rajeunissent sa vieillesse. 
Puis, quand tout expire, quand le dernier flot de la vie va 
s'épancher, à cette heure suprême oii l'on n'entend plus 
les bruits du monde, un dernier regard, le regard d'adieu 
embrasse deux ou trois générations qui prient et qui 
pleurent. 

Le fils, un jour, avait laissé le toit paternel pour for- 
mer une jeune pépinière. Ses soins et sa tendresse, il les 
avait donnés aux rejetons qui continueront sa lignée. Le 
nouveau foyer, chaque jour embelli, chaque jour plus 
aimé, devint le temple des familiales tendresses. Une 
nouvelle prêtresse sacrifia avec lui sur l'autel des saintes 
amours. Mais l'étreinte de ces nouveaux bras, le parfum 
plus capiteux des baisers de l'épouse, le luxe modernisé 
des tentures et des meubles, lui versèrent-ils l'oubli delà 
sainte dont les cheveux ont blanchi en l'aimant? Celle 
qui sut trouver des mots exquis, des modulations ber- 
çantes pour l'endormir, en séchant ses pleurs, celle qui la 
première comprit ce langage inarticulé, incompris de lui- 
même, celle qui reçut les premiers battements de son cœur 



BLEU— BLAXC — EOUGE 25 

ingénu. Et, quand il évoque le souvenir de la maison 
rustique où s'écoula son enfance, le verger, la cour et 
tous les lieux marqués au coin d'une de ses joies ou d'un 
de ses chagrins passagers de gamin, il pleure, au sein 
de tout ce bien-être lui souriant, dans cette tiédeur 
de serre où s'épanouit son bonheur, car il sait comme Hé" 
raclite, '' Qu'on ne se baigne pas deux fois au même flot," 
que les oiseaux partis du nid, n'y reviennent plus, qu'un 
auge sévère garde la porte de l'Eden, armé d"un glaive et 
qu'il doit marcher à de nouvelles destinées implacables. 

Mais il transmettra une chose à ses fils : le nom de 
ses pères et l'héritage des traditions ancestrales de loyau- 
té et d'honneur, avec défense, sous peine de malédiction, 
de profaner le précieux legs. 

Myrto, je laisse votre perspicacité pénétrer la brume 
de l'allégorie ci-haut donnée. Le brillant député de La- 
belle, M. Bourrassa, avait dit avant moi : '' Xous sommes 
des Français, sujets anglais," et M. Paradis, ajoute : 
*• Nous sommes et resterons français." Si nous sommes 
Français, conclusion logique, la France est notre patrie. 
Nous lui devons, Myrto, outre Vadmiration que chacun 
doit lui donner, car la France est l'âme de la poésie, du 
beau, du sublime, l'amour d'un enfant pour sa mère. 
Nous devons à son drapeau tricolore, qui est le nôtre, de 
marcher sous son ombre à la conquête de notre indépen- 
dance, et nous avons l'obligation de rester " sans peur et 
sans reproche " afin d'être dignes de notre nom ! 

Myrto, nous devons d'être ce que nous soynnies au sang 
français qui coule dans nos veines '' Bon sang ne peut 
mentir." 

Parodiant une chanson célèbre, je dirai : 

Mon âme à la F"rance 
Mon cœur au Canada. 



UN BAPTÊME A LA CAMPAGNE 



TAES chevaux attelés à une lourde voiture piaffent d'im- 
^-^ patience à la porte d'une jolie maisonnette blanche en- 
cadrée de vignes sauvages. L'or rougi des soleil automnals 
a teinté les feuilles ajourées, travaillées comme une bro- 
derie. Sur le fond pourpré de la dentelle se détachent des 
grappes d'un bleu sombre saupoudrées d'une fine pous- 
sière d'étamine, comme en laisse aux doigts l'aile diaprée 
du papillon. C'est le déjeuner d'adieu que Dame Nature 
offre à ses poètes aériens avant leur départ par grosses 
bandes pour ces climats lointains, " où la brise est plus 
douce, oii fleurit l'oranger, dans un éternel printemps." 

Le village est en émoi : on sait que le ciel a visité les 
hôtes de la petite maisonnette et qu'un de ses anges est rete- 
nu captif dans la prison d'un berceau. On sait Mais 

bah ! qu'est-ce qu'on ne sait pas dans un village où 
la moindre chose prend l'importance d'un événement. 

Les commères s'interpellent d'une galerie à l'autre! 

— Hein ! une voiture à deux chevaux, quelle extrava- 
gance ! 



BLEU— BLANC" — KOUGE 27 

— Des gens de la ville qui sont dans les honneurs ! 
Voyez- vous c'est si gaspilleux ? 

— Baptiste les a vus arriver par les chars. Ca s'en 
fait accroire ! Attention ! que les cloches vont en sonner 
une danse. 

— Ça va récompenser le bedeau pour le baptême des 
Cholette, quand cet avaricieux de Babeu a été de cérémo- 
nie, y n'a pas voulu donner nu sou à l'église, sous pré- 
texte qu'il était en chicane avec le curé. Le vieux serre- 
la-poigne ! Eien que deux petits coujffe de cloche ! 

Quelle honte d'arriver au monde chichement comme ya ! 

— C'était à pleurer, pauv'p'tit gars, y sera pas chan- 
ceux ben sûr, vous saurez m'I'dire. 

— Mais qu'est-ce qu'ils peuvent ben tarder à sortir ? ... 
Et les mains en abat-jour, les femmes dardent de leurs pru- 
nelles ardentes les volets de la petite maison, si bien 
qu'ils pourraient s'ouvrir, hypnotisés par le commande- 
ment de cette brutale curiosité campagnarde, que je soup- 
çonne assez forte pour percer l'opacité des murs. 
Comment expliquer autrement que tant de mystères de 
l'intimité soient livrés en pâture à la méchanceté des 
gens, quand on est certain qu'il n'ont eu pour témoins que 
le ciel muet, les oiseaux endormis, le ruisseau qui ne garde 
l'empreinte d'aucun mirage. 



*** 



A l'intérieur de la petite maisonnette blanche, l'émo- 
tion est à son comble. Tout est sans dessus dessous, le 
beau linge bien repassé s'échappe par gros chififo.u« des 
tiroirs béants, sur une chaise s'étale la toilette toute raide 
de l'enfantelet qu'une vieille femme est en train de pré- 
parer pour le baptême. Les restes d'un déjeuner traînent 



28 BLEU — BLANC— ROUGE 

sur la table, et Minette, les yeux fermés, ronronnant de 
bonheur, étend délicatement sa patte blanche vers le 
plat, avec des allures de prestidigitateur. D'un coup 
de griffe, elle ramène les débris du repas, qui disparais- 
sent comme par enchantement au fond de sa gueule rose. 
Dans le pénombre d'un jour adouci par le blanc laiteux des 
rideaux de cotonnade, une femme, dont la pâleur se con- 
fond avec la blancheur des oreillers, repose, les yeux mi- 
clos, un sourire lointain sur ses lèvres décolorées, A tra- 
vers ses paupièfes, filtre un long regard d'amour tombant 
sur l'enfant, que la bonne femme tourne et retourne sur 
ses genoux, empaquetant comme une momie ce petit bout 

d'homme qui vagit sans interruption, woin ! woin ! 

Parfois, elle s'interrompt dans sa besogne pour s'excla- 
mer, la bouche pleine d'épingles. 

— Est il beau c't'enfant, r'gardez moé c'te carréture 
d'épaules, quel fier gars ya va faire, hein ! Et j^uis, une 

voix ! que ça va relever son grand'père comme maître 

chantre. Mais c'est ben le père tout recopié, ses yeux, 
son nez, sa bouche, y pourra pas le r'nier çui là. 

Dans un coin de la chambre, une fillette de cinq ans, 
maussade et rechignée, regarde de loin le nouvel arrivant, 
de ses grands j^eux surpris, où demeure encore un coin de 
ciel. 

— D'où vient il ? Pourquoi lui a-ton donné sa place 
près de sa maman, qui lui sourit et l'embrasse plus sou- 
vent qu'elle. Ce marmot rouge n'est pas beau, ni bon, 
puis il grimace et crie bien fort, sans écouter la vieille 
femme. 

— Ah ! ah !... ne pleure pas mon beau mignon. 

On ne le connaissait pas hier, cet étranger, et il acca- 
pare tout maintenant. 

La jalousie lui mord le cœur, mais elle fait sa brave ; 
elle veut savoir... Croyant que sa maman dort, elle s'a- 



JiLEU — BLANC— ROUGE 29 

vauce à petit pas, regarde longaement le bébé, comme 
pour pénétrer le mystère qui brutalise sa faible raison, 
elle étend le bras pour toucher cette drôle de chose, et 

le retire, prise d'une d'une étrange frayeur Enfin, n'y 

tenant plus, elle hasarde une question timidement, puis 
une autre, puis vingt ; la digue une fois rompue le torrent 
s'écoule : 

— Combien Pa-t-on payé? — Une piastre! C'est 

bien cher ! — Si l'on avait attendu après le jour de l'an, 
comme pour sa poupée, on l'aurait eu à moitié prix. — Les 
sauvages eux, où les prennent-ils les bébés ? Pourquoi 
l'ontils peinturé en rouge comme ça ? 

— Puis, quand le bébé endosse le manteau brodé et 
que sa petite tête disparait dans le bonnet gros comme le 
poing, la fillette saute de joie : 

— Ah ! ah ! il s'en va ! 

La mère, dont le cœur veille, a compris le petit dra- 
me qui se joue dans l'âme de la fillette. Elle l'appelle 
doucement, prend sa tête à deux mains, et lui parle à 
voix basse. 

'' C'est un petit frère que le petit Jésus lui envoie — 
il faut bien l'aimer, car il sera gentil. Et plus tard, elle 
Ze ?Mr p/Tiera, pour îe bercer, l'endormir en lui chantant 
de belles chansons ! 

Ingénieuse tendresse des mères : Elle lui prêterait le 
bébé. Le mot fit un miracle. La petite eut la vision de 
quelque chose à serrer dans ses bras, à aimer, à caresser, 
à protéger. Une gravité attendrie enveloppe ses traits 
ingénus de petite femme s'éveillant à la vie du cœur. 

La fillette s'approche de la matrone : 

— Donne, que j'embrasse mon bébé... 

La porte de la chambre s'entrouvre avec fracas, 
laissant pénétrer des éclats d'une joie bruyante mêlée 
au cliquetis des verres. Un homme paraît, savonné 



30 BLEU — BLANC — EUUGE 

reluisant, sentant l'eau de Floride, étranglé dans son ha- 
bit de noce, un peu fripé par le long séjour dans la com- 
mode ; il caresse du coude un chapeau haute forme, dont 
le poil léché par endroit est réfractaire à cette friction. 

— Bon, êtes-vous prête, la mère. Les femmes, ça 
lambine toujours. M. le Curé va se lasser d'attendre. 

Le poupon passe de mains en mains. La marraine 
lui agace les lèvres, pour le faire rire, tandis que le par- 
rain n'ose le prendre dans ses bras, de peur de le casser. 

— Sous les armes, maintenant ! 

Le cortège se forme : la porteuse endimanchée, robe 
d'étoffe carrautée, mantelet de cachemire noir, grande 
câline^ majestueuse comme si elle portait le Saint-Sacre- 
ment; le père triomphant, cachant sa joie et son orgueil sous 
une feinte brusquerie, et le parrain et la marraine, des 
amoureux qui se poussent du coude, et rient en dessous. La 
mère étouffe un soupir de regret, elle seule n'assistera pas 
à la christianisation de son fils... 

Si, elle suit le roulement de la voiture jusqu'à l'église ; 
les gamins du village escortent le compérage. Le cortège 
pénètre dans la froide chapelle, elle frissonne, lorsqu'on 

découvre la frêle poitrine de son fils elle entend son 

petit cri aigu quand le sel symbolique fond sur la langue 
de l'initié. Elle écoute la voix grave du prêtre qui pro- 
nonce les paroles sacramentelles. 

" Marie- Joseph, Lorenzo, Maisonneuve, Pie, Paul, 
d'Artaguan, Laurier, je te baptise au nom du Père, du 
Fils et du Saint-Esprit." 

Oh ! d'Artagnan ! Comme elle aurait voulu que ce 
nom héroïque fût porté par son fils ; c'était un rêve senti- 
mental longtemps caressé. Mais le père en tenait pour 
Laurier. Dame, on est rouge ou on ne l'est pas. Et elle 
avait cédé. 



ELEU — BLANC— ROUGE 31 

Une volée retentissante de cloclies fêlées s'égrenne 
dans l'air, moins joyeusement que dans le cœur de la 
mère. Un citoyen de plus ! La joie, la fierté de la race 
qui se continue par une chaîne immortelle ! Le bonheur 
de voir une Heur de son amour s'épanouir et devenir un 
arbre vigoureux où s'abriteront à leur tour des nichetés 
d'oiseaux du ciel ! 

La fillette, brisée par tant d'émotions, s'est endormie. 

Maintenant la mère interroge fiévreusement l'hor- 
loge : " Ils sont bien longs à revenir." Chaque minute 
qui s'écoule loin de son fils lui semble une éternité. 
Un accident survenu peut être, la rencontre d'une autre 
voiture... Si l'on allait oublier de ramener le châle sur la 
petite figure de l'enfant et qu'il prendrait froid Pau- 
vre mère ! déjà l'inquiétude jette une goutte damertume 
dans ses joies 

Mais des pas résonnent sur le palier, l'escorte du 
petit chrétien revient, grossie du maire de la place, de 
l'avocat, du notaire, du sacristain, etc. 

Les bras de la mère s'ouvrent avec ivresse, un baiser 
tombe comme une prière sur le front de l'ange qui vient 
de s'enregistrer dans la grande armée des chrétiens et d'y 
prêter le serment solennel, tandis que la carafe passe de 
mains en mains. 

"A la santé de Monsieur mon fils,Marie-Joseph-Loren. 
zo-Maisonneuve-Pie-Paul-d'Artagnan- Laurier Plumeau. 

— Bravo ! Autant de noms, autant de santés ! glapit 
un clerc de notaire, dont le nez servirait dans un séma- 
phore comme signal de danger. 

— A la santé de la mère, corrige galamment l'avocat.... 

— Parbleu ! crie le papa gaillard, pas un membre 
de l'heureuse famille Plumeau ne sera oublié ! Je veux 
qu'on garde le souvenir de ce grand jour. 



LA JUSTICE HUMAINE 



Une de nos braves familles vient d'être plongée dans la 

douleur par le crime d'un de ses 

membres . ♦ . 



(\'ieux cliché des quotidiens) 



VA-T'EN! Maman m'a défendu déjouer avec toi..., 
parce que ton papa est un voleur et qu'on l'a mené 
en prison î 

— C'est-y de ma faute à moi, na ! Viens ! .... 

— Non, laisse mes jouets tranquilles, ou je vais t'en- 
voyer un caillou et te faire manger par mon gros chien. 

— Fais donc pas le méchant, nous allons jouer aux 
billes, tiens vois la belle chamarrée bleu, blanc, rouge. 

— Ah! Ah!.... on connait ça ! Tu l'as volée ! 

Le pauvret, comme sous un coup de fouet, bondit ! 
Le rouge de la honte couvre son front ; il s'enfuit, chassé 
par le mépris de cet autre innocent. J'aurais voulu cou- 
rir après lui, le prendre dans mes bras, baiser son front 
ingénu, soudainement creusé d'une ride, lui dire de ces 
douces choses qui endorment les chagrins des petits. Mais 
demain on recommencera, car cette tête bouclée est mar- 
quée du signe de Caïn et désignée à la vindicte publique. 
La malice humaine a rivé cette jeune vie au boulet de 



BLEU— BLANC —ROUGE 33 

l'iufamie qu'elle traînera à jamais ! La fleur de lys est 
rayée du code pénal, mais la société vengeresse, plus 
cruelle, l'a gardée dans ses traditions, outrepassant ses 
droits, car elle marque les innocents de l'infamant stig- 
mate du vice ! 

Quelques minutes plus tard, je revis notre garçonnet, 
le nez appuyé sur une barrière, surveillant dans un en- 
clos quelque intéressante partie de moine. Ses yeux pétil- 
laientde plaisir, mais il n'osait entrer, poussant de gros 
soupirs.. ..Il avalait, avalait ; on sentait son cœur gros. 

Il ne pleurait point pourtant. 

La partie continuait, turbulente, les gamins se cha- 
maillaient. 

— C'est à moi ! 

— Tu as triché ! 

— Non, te dis-je. 

— Ma grande conscience du bon Dieu ! 

— Menteur, voleur ! 

L'enfant tressaillit et pâlit à cette épithète de voleur 
et s'enfuit de toute la vitesse de ses petites jambes. Je 
compris la soudaine maturité de cette âme d'enfant, 
brûlée par l'ardeur d'un soleil incendiaire, et pourtant 
Victor Hugo a chanté. 

La douleur est un fruit. Dieu ne le pas croître 
Sur la branche trop faible encor pour le porter. 

Ah ! ce soir, rendu dans son petit lit, quand le baiser 
de la mère aura eflleuré ses yeux, qu'on croirait endormis 
sa.ns un frémissement des paupières, quand les derniers 
craquements du vieil escalier l'auront averti de la dispa- 
rition delà sainte qui, chaque soir, fait joindre ses mains 
pour la sainte prière, la tête enfoncée dans l'oreiller, oh ! 
comme il sanglotera éperdument. Dans l'obscurité de la 
chambre, dans les ténèbres envahissant son intelligence, 
surgiront des monstres prêts à sauter sur lui pour le dévo- 



34 BLEU — BLANC — ROUGE 

rer. Quel désarroi dans cette petite âme, quelle révolte 
contre l'injustice humaine. Rappelez vos souvenirs d'en- 
fance, la médaille d'honneur donnée à l'amie de la mai- 
tresse, le pensum immérité, la petite nièce de la supé- 
rieure l'emportant sur vos talents, sur votre travail, 
grâce à ses précieux liens de parenté avec l'autorité. 

Rien n'indigne, ne froisse notre sentiment du juste 
et de l'injuste, comme de souffrir pour les autres... Chacun 
devrait être solidaire de ses fautes ! 

Dieu n'a t-il pas dit, par son ijrophète : 
" Quand les parents auront mangé des raisins verts, 
les dents des enfants n'en seront pas agacées. " 

La voix de l'inspiré s'est perdue dans le désert ! 
Après vingt-deux siècles, le préjugé est encore sur son 
piédestal ! On ferme le chemin de l'iionneur et de la 
vertu au fils coui)able de la faute de son père ou de sa 
mère. On casera dans quelque sinécure lucrative l'héri 
tier légitime d'un agioteur craint et respecté, d'un hoodler 
assez habile pour s'approprier légalement le bieud'autrui. 

Mais le pauvre jeune homme énergique, probre, 
loyal, qui tente de reconquérir l'honneur d'un nom 
entaché par les auteurs de ses jours, se voit en butte 
à toutes les mesquineries des âmes étroites, (et il y en a 
tant !...) Accueilli d'abord avec bienveillance, son cœur 
s'ouvre à l'espoir ; il caresse de beaux projets d'avenir 
la fortune, l'amour lui sourient ' Mais quand il retourne 
chercher la confirmation de ses espérances, son protecteur, 
sul^itement refroidi, le reçoit avec une politesse glaciale, 
ou une commisération hypocrite plus insultante encore. 
Tout en le poussant vers la porte. " Désolé !.... Désolé, 
cher monsieur .... mais je ne puis rien pour vous. Il fau 
drait ici un homme avec de moins brillantes aptitudes, 
peut-être, mais d'un certain prestige, vous comprenez..." 



BLEU — BLANC— EOUGE 35 

Hélas, oui, il a compris, il s'enfuit, pour ne pas 
étrangler le fourbe, le tortionnaire qui s'amuse à retour- 
ner le fer dans la plaie et se délecte des grimaces de sa 
victime. Si le malheureux jeune homme a une âme forte- 
ment trempée et de puissantes convictions morales, il ac- 
ceptera la vie en philosophe, défiera l'opinion publique, 
portera hîj-ut le front comme un vaillant et un fort. Il se 
consolera de ses déceptions de fortune et d'amour, de ses 
désillusions, par le bonheur de faire le bien. Ses bras que 
dans un immense besoin d'étreindre et d'aimer il avait 
ouverts tout grands ne se refermeront pas. Ils accueilleront 
les iDauvres, les malheureux devenus ses enfants et son 
unique préoccupation ! 

Ou bien, comme un certain ermite, il ira s'ensevelir 
dans le mystère des bois, dans la solitude des montagnes. 
Penché sur de vieu.x bouquins, il cherchera dans la 
science l'oubli des chagrins de sa vie et de l'injuste haine 
de ses frères. Bercé sur les genoux de notre bonne mère 
nature, la tête appuyée sur son cœur, dont il sent et com- 
prend chaque pulsation, il s'endormira apaisé. 

Mais, si le rebuté est un faible, un névrosé, un pâle 
enfant du siècle, dont les veines ne portent au cœur qu'un 
sang pauvre et décoloré, s'il est incapable d'action, mais 
avide de jouissance, pauvre roseau agité par tous les 
vents contraires, désespéré de ses vaines tentatives, 
trop fier pour ronger l'os qu'on lui jette au loin comme à 
UD chien enragé, pâlissant sous l'œil du soupçon et du 
doute toujours ouvert sur lui et scrutant ses pensées, il 
arrivera qu'un jour toutes ses facultés de résistance se 
trouvant anéanties, il s'abandonnera à la dérive. Le flot 
du vice l'enroulera dans son onde noirâtre pour le jeter 
au gouffre. 

Et, l'on concluera pédagogiquement : Résultat de l'a- 
tavisme, voleur, fils de voleur. Bon chien tient de race ! 



36 BLEU— BLANC— KOUGE 

Ah ! Société, c'est toi la marâtre! C'est toi, qui jettes 
tes enfants au préjugé, cette statue de la vierge doublée 
de couteaux, de poinçons, de vrilles, toi qui lacères et 
broies tes victimes, dont le sang coule comme le jus du 
raisin sous le pressoir au temps de la vendange ! Pour- 
tant la Eévolution, en brisant les couronnes, a égalisé tous 
les fronts, les vertus des ancêtres ne sont plus héréditai- 
res, chacun est devenu l'artisan de son propre destin. Le 
préjugé traqué, poursuivi chez les nations progressistes, 
trouve sur les bords du Saint-Laurent gîte et protection... 
Donnons-lui la chasse à notre tour, (ju'il disparaisse à 
jamais de notre planète.... 

Quand passera près de vous une femme en noii-, et 
que des petites dames chuchoteront ou s'écartant d'elle. 
" C'est la mère du condamné ! " Inclinez- vous devant ce 
grand malheur, c'est la particule de noblesse que le ciel 
place devant le nom de ses privilégiés ! 

Songez que cette mère s'est vu enlever sou enfant lié et 
garotté pour une faute d'une heure, que les mêmes cheveux 
blonds et lins qu'elle bouclait tous les jours sur ses doigts, 
quand il était petit, sont tombés sous les ciseaux du ton- 
deur, que son fils qu'elle aime plus encore parce qu'il est 
malheureux et coupable, dort dans une froide cellule, 
sous la livrée du forçat, confondu avec des meurtriers.... 
Rappelez- vous que la main du Seigneur s'appesantit in 
distinctement sur tous, que demain ce sera votre tour, 
donnez votre sympathie, elle vous sera certainement ren- 
due.... 



SUR LE VIF 



LE MARCHE BONSECOURS 



T A cité, voilée d'une ombre douce, sommeille encore? 
^^ rêveuse et mélancolique. Au-dessus du fleuve s'é- 
tend un ciel grisâtre, sans transparence, où pâlissent les 
dernières étoiles. C'est l'aurore d'un vendredi, grand 
jour de marché. On entend un bruit de marée envahis- 
sante et comme le grondement lointain de la foudre. De 
temps à autre, une grosse lanterne perce l'opacité du 
brouillard, comme les cent yeux sanglants d'un monstre, 
grouillant sur le sol noirâtre, dragon immense qui se 
mord la queue, soufflant, haletant, dégageant une chaude 
haleine d'étable. Des cris gutturaux, des jurons éner- 
giques, mêlent leur sauvage harmonie aux soupirs du 
fleuve qui s'éveille. Un remorqueur emplit l'aii- de sa 
turbulente faconde : Pif ! . . paf ! paf ! . . . Quel jacasse, 
il traîne à sa suite un gros navire estropié. On dirait un 
agent de police ramenant par l'oreille un pochard attardé- 
Ces airs de factotum ! Voyez-vous ça '' Laissez passei- 
bibi le Napoléon des eaux, semble t- il dire. Pas besoin 
d'être énorme poui' avoir de la valeur ! " 



38 BLEU — BLANC— EOUGE 

Uue baude lumineuse au-dessus des montagnes de 
Belœil, la nue se débarrasse de sa tunique de vapeur, le 
Saint-Laurent rejette dédaigneusement son imperméa- 
ble brumeux, et la vaste coupole des halles projette 
une sombre silhouette sur le ciel gris. Le soleil tout 
rouge monte du bord de l'horizon ; il mire dans l'onde sa 
tête échevelée. . . . Sans doute il s'est trouvé beau, car il 
sourit. C'est le signal de l'effervescence ! 

— Harrié don !... Hue ! Dia ! Wo !... Les chevaux se 
cabrent, les pouliches hennissent, les voitures s'accro- 
chent, les femmes poussent des cris de frayeur, les pi- 
geons roucoulent, les coqs jettent leur dernier ko-cori-ko, 
Jes poules pondent leur dernier œuf. . . 

Les estaminets font leur toilette ; l'eau coule sur les 
trottoirs, pour les purifier ; les glaces étincellent, les li- 
queurs des bouteilles ont des reflets de topaze et d'éme- 
raude fondues. Le vendeur d'alcool a sur sa face glabre 
l'air radieux en pensant aux bonnes recettes à prélever, 
sur les naïfs liabitauts qui viendront dépenser en une 
heure, le travail d'une saison, ce pauvre argent si péni- 
blement gagné par la femme et les enfants. 

Les lourdes charrettes enfin sont eulignées. De 
jeunes campagnardes, coiffées de grands chapeaux émergent 
d'un lit de laitues et do radis, à croire vraie la légende ac- 
créditée que les petites filles naissent sous les feuilles de 
chou ou dans le cœur des roses. Les pauvrettes un ins- 
tant demeurent éblouies ; elles frottent leurs yeux bouffis 
et sautent lestement par terre. 

Les mères trônent déjà, assisessur des petits bancs ou 
sur des tinettes renversées, au milieu des gerbes de rhu- 
barbe empanachée, des bottes d'oignons, des pots de 
fleurs, des bouquets de persil et de ciboule. A voir les 
plantureuses villageoises, les poings sur les hanches, les 
joues savonnées, la jupe de droguet balonnée, le tablier 



BLP:U — BLANC— EOUGE 39 

barré bleu et blanc, avec le mouchoir rouge et la tabatière, 
il semble qu'elles aient poussé avec tous ces légumes 
amoncelés à leurs pieds. 

La femme est reine sur le marché. Le mari a abdi- 
qué ses droits. Assis à la turque, sur le derrière de sa 
charrette tout eu fumant sa pipe, il suit, les évolutions de 
la vendeuse. Le rusé matois, il rit dans sa barbe, quand 
la fermière a réussi à retaper ces gens de la ville ! 

Les acheteurs se bousculent, s'écrasent, piaillent, 
s'arrêtent à chaque étalage, gouttent au beurre frais, sou- 
pèsent les volailles, mirent les œufs, flairent la saucisse. 

— Combien le boudin f 

— Deux sous le bout. 

— C'est vingt sous pour 12 bouts. 

— Non, vingt-quatre sous. 

— Allons la mère, vingt sous vous paieraient. 

— Vingt-quatre sous, pas une coppe de moins. 

— Yingt-etun, amenez vite ! les femmes gagnent 
toujours. 

— Pas moyen ! c'est vingt-quatre sous. Pensez donc, 
les épices, le lard, la bonne crème que je mets dedans, car 
c'est pas du boudin commun, allez ! 

— Mon dernier mot : prenez-vous vingt-trois sous !.. 
Non ? — Allons, comme le marché tire à sa fin, il va vous 
rester sur les bras, pour engraisser votre terre. L'acheteur 
feint de s'en aller. La marchande lui court après. 

— Amenez vos vingt- trois sous — grand braillard — ^j'y 
perds, mais c'est pour vous encourager à revenir. 

— C'est y de la bonne monnaie, regarde donc Todore. 
Il est bien payé, souftie-t elle à son mari, le malheureux 
boudin commençait à sentir. 

— Todore, lâche donc ta pipe un peu, regarde-moi cet 
escogriffe qui s'en vient, c'est un goutteux. Il fait le tour 



40 BLEU — BLANC — ROUGE 

du marché, prend une croquette ici, une bouchée là. Et 
sa vie est faite, à cet oiseau ! 

— Une jeune mariée, quelle veine ! Je vais lui passer 
ma poule qui a une tache bleue sous l'aile. 

— Ma belle dame par icite ! Faites donc un bon petit 
bouillon à votre mari. Voyez la jolie poulette, ça a les 
yeux clair, c'est gras, c'est tendre comme de la rosée.... 
Vous m'en direz des nouvelles.,.. 

ii(t la poulette prestement enveloppée dans une vieille 
" Presse " est couchée dans le mignon panier, à côté d'un 
pied de laitue, d'un pain de sucre du pays, d'un bou 
quet de persil. 

La petite dame s'en ret:)urne en faisant dandiner sa 
tournure avec importance. 

La cohue des acheteurs s'éclaircit, des groupes se 
lurment, on cause bruyamment de la politique, de l'appa- 
rence des récoltes, en mangeant des mains à la mêlasse, 
arrosées de petite bière d'épinette. Ces braves gens sont 
pessimistes. Trop de pluie ! Le foin a belle apparence, 
mais le blé sera rouillé, le sarrasin ne rendra guère ! Les 
vers mangent les choux !.... 

— Laurier, c'est le coq des Canadiens, c'est lui qui va 
régler l'affaire des Boers. Le roi ne peut pas s'en passer, 
il va lui faire bâtir un château à côté du sien ; les petits 
Laurier joueront à la tague avec les bambins royaux, etc.. 

Le flot tumultueux a changé de direction, il envahit 
la place Jacques-Cartier. Comme toutes ces bonnes gens 
s'en retournent heureux, les bras chargés de victuailles, 
de légumes, de fleurs et de verdure ! On dirait une pro- 
cession jubilaire en l'honneur de notre sainte mère 
î^ature. 

Les habitants remontent joyeux dans leurs voitures 
allégées, le fouet claque dans l'air, les éclats de rire deS 



BLEU— BLANC — EOUGE 41 

femmes s'égrennent par hoquets, coupés par le cahin-caha 
des charrettes.... 

Sur la place du marché, il ne reste plus que quelques 
gamins déguenillés glanant par ci par-là un fruit écrasé, 
une Heur fanée, etc. Pauvres débris du grand festin, qui 
peut-être iront porter la joie du renouveau dans quelque 
taudis, où l'on ne voit de verdure que la moisissure des 
caves et des gouttières ! 

Faites donc comme le patriarche Booz des temps 
bibliques, oubliez volontairement quelques gerbes, pour 
le pauvret affamé qui n'ose tendre la main. 



L'AME-SŒUR 



A lu. 



Etrang'er ici-bas, car mille âme à mon âme 

N'avait encor donné sa lumière et sa flamme. 

J'allais toujours dans l'ombre, hésitant et craintif ; 

Je fuyais les amours et le baiser furtif, 

Le printemps, le soleil, la g^aîté, le sourire. 

Car la désespérance irritait mon délire. 

Perdu comme un brouillard dans la mer d'un ciel grris. 

Je vog'uais avec lui vers d'étranges pays. 

Où souriait mon rêve irréel, diaphane, 

Bras souples et blancs, enlaçante lianne 

Autour de mon tront pâle. Ah ! chère vision 

Dont ma lèvre de feu buvait l'illusion. 

Quand je croyais saisir le fantôme perfide, 

Il g-lissait en mes mains et j'étreigfnais le vide ! 

Comme fuit en nos doigts l'eau couleur de saphir 

Aux chatoyants reflets de l'éternel désir... 

Quel désolant réveil ! Mon âme encor plus seule. 

Molle ainsi qu'une chiffe, inconsistante, veule ! 

L'éclair étrange et dedur mon œil dilaté. .. 

Mais depuis qu'en mon ciel a lui cette clarté 

D'une amoureuse étoile enveloppant mon être. 



BLEU — BLANC — KOUGE 43 

Scintillant en mon cœur, je m'écoute renaître. 

Je marche dans la nuit où brillent tes gfrand., yeux, 

BaijJfné de chaude efflu%'e, enivré, radieux ; 

Je sens à chaque instant sur ma tempe meurtrie. 

D'une bouche de charme à la courbe amollie 

Le souffle caressant errer doux et lég'er. 

Comme un baiser discret du zéphir messager. 

Un soupir de la rose h. la brise qui passe. 

Quel nom te fit le ciel, déesse, muse ou gfrâce. 

Toi qui courbes vaincu le lion des déserts. 

Le censeur rug'issant du çenre humain pervers 

Et fais couler ses pleurs !. ..Sois donc béni, doux an^e, 

Pour ainsi te pencher sur mon indig'ne fange. 

Deux ruisseaux de mes yeux désafoulinent sans fin 

Comme la sève d'or du grand érable brun, 

Rivières de douceurs qui suintent sur la pierre 

Où fleurissent la mousse et le fidèle l'ierre 

Au soleil d'un regard !. .. Ah ! qu'il fait bon pleurer 

Quand le cœur est heureux, libre enfin d'espérer, 

Ange, dis-moi . . . 

" Je suis l'âme sœur de la tienne. 
Le deuxième verset de la joyeuse antienne 
Alternant les amours au temps du renouveau. 
Le reflet de ton front, se mirant au ruisseau. 
Le décalque de toi sur le linge mystique 
Pénétrant et subtil d'une autre Véronique. 
L écho de ta pensée, aérien, courant, 
Qui traverse les mers, la tourmente et le vent. 
Sur les fils de l'éther pour embrasser mon âme, 
Et l'éclairer en rêve, avant-coureuse flamme 
D'un jour ensoleillé. .. Et je suis le désir, 
Le frisson de l'aimant, le passé, l'avenir. 
L'étincelle jaillie à cette heure suprême. 
Quand du foyer divin tu surgissais toi-même. 
Je suis, ô cachottier, la clef d'or du coffret 
Où tu gardes enfoui le merveilleux secret 
De récrin de ton cœur : diamants de Golconde. 
Gisements précieux, pour celle, brune ou blonde 
Souverainepar droit de conquête et d'amour, 
Que tu couronneras à l'aurore d'un jour 
Immortel comme Dieu. Tu ne sais pas encore 



44 BLEU — BLANC — ROUGE 

Ce qu'une douce fée en toi sut faire éclore. 

Quand ton regard rêveur suit le vol paresseux 

D'une belle chimère au prisme dangereux, 

Alors, je fais saillir le couvercle de pierre 

Du coffret récéleur et je contemple fière 

Mes chers jo\'aux d'amour finement ciselés : 

Des colliers de caresse artistement fouillés. 

Des chaînes de baisers, des anneaux, doux emblème 

De l'être qui fidèle, éternellement aime, 

Des rubis rutilants couleur du sang vermeil 

Qui colore la lèvre à l'heure du réveil. .. 

Je compte mes trésors avec des yeux d'avare 

Des parcelles jalouses à l'instar de Lazare. 

Car je suis le passé, le présent, l'avenir. 

Ta Douce, l'Ame-Sœur, celle qui doit venir." 



COMME UNE REINE 



Heureuse comme uue reiue ! 

Que de fois cette exclamatiou m'a rendue rêveuse ! 
J'ai interrogé l'histoire des souveraines illustres, à tous 
les âges de l'humanité, et je n'ai rien trouvé qui justifiât 
cette croyance populaire, cette loi naïve au bonheur caché 
sous la pourpre ou l'hermine. 

Est-ce Cléopâtre, ou la reine de Saba ou i^grippine ? 
Est-ce Brunehaut ou Frédégonde ? Serait-ce, par hasard 
la pauvre Marie Stuart payant de sa tête une roj'auté de 
grâce et beauté qui poitait ombragea sa cruelle et froide 
cousine, la " virgin queen," fausse colombe, idéal de 
la pruderie britannique ! Elisabeth, ton génie et ta gloire 
n'ont pu combler ton âme insatiable ; le remords, comme 
un ver rongeur déchire tes entrailles et tu expires dans un 
spasme de désespoir, la face contre terre, mangeant la 
poussière, appelant la mort à grands cris, pour échapper 
à ta victime qui te poursuit partout ! 

Et, sans remonter si haut, l'infortunée Marie Antoi- 
nette bravant hautaine et digne la populace en fureur, 



46 BLEU — BLANC — EOUGE 

reine jouant à la paysanne comme une fillette à la dame, 
*' ravie de porter sabots et cotillon, pour faire retentir les 
échos du Trianon de joyeuses pastorales, heureuse d'é- 
chapper durantquelques heures du moiusàrabrutissement 

des pompes royales Et si belle ! que les gavroches 

parisiens, qui s'y connaissent, s'arrêtaient extasiés en 

poussant un " ah î " admiratif qui ilattait infiniment 

la fine autrichienne. '' J'aime mieux, disait elle, cethom. 
mage naïf des gamins de la rue et des petits ramoneurs 
que l'adulation intéressée des courtisans." 

Dès l'aurore du siècle, Joséphine, l'amoureuse créole, 
offerte en holocauste à l'ambition effrénée de son époux, 
maître du monde. Eugénie, pauvre mère martyre, atta- 
chée par l'hymen à cet abject personnage, hydre de la 
France, " ce singe de Bonaparte "comme l'appelait Victor 
Hugo. Exilée, l'impératrice, loin du beau ciel de 
France ! 

Et notre gracieuse souveraine, elle-même, sa glo- 
rieuse maternité ne l'a pu préserver de cette malédiction 
qui semble peser sur la royauté. Jeune encore, elle 
porte le deuil de son unique amour. 

Petite ouvrière, quand tu reviens de l'atelier dans ta 
chambrette qu'un rayon de soleil dore, ne soupire pas 
après les grandeurs du palais somptueux qui abrite tant 
de douleurs. Crois-moi, c'est toi la reine ; cette robe de 
mousseline que tu chiffonnes est ton bien, tu l'as gagnée 
avec ton aiguille ; cette humble rassade que tu agrafes 
chaque dimanche à ton corsage ne coûte pas le pain ni les 
pleurs du pauvre peuple ! Et lorsque tu reposes, dans 
ton lit blanc, tu te promènes dans les beaux pays bleus, 
tu ignores les cauchemars des couches royales : l'intrigue, 
la disgrâce, le poison, l'assassinat ! Quand un beau gar- 
çon te parlera d'amour, tu sauras que c'est ton cœur, 
ta jeunesse et tes beaux yeux qu'il veut et tu seras 



BLEU— BLANC — ROUGE 47 

libre, entends-tu, libre de lui donner ta vie ! On ne t'im- 
posera au berceau quelque prince imbécile, grotesque, ou 
précoce vieillard ; tu ne connaîtras jamais l'asservisse- 
ment de l'étiquette des cours, le poids du diadème écra- 
sant, courbe si vite le front de ces pauvres femmes qui 
vivent et meurent sans avoir connu l'amour !.. " Heu- 
reuse comme une reine," ô ironie ! Mais regarde les 
portraits de ces esclaves couronnées, vois ce sourire en- 
nuyé figé sur leurs figures pâles, compare-le avec tes joues 
roses et ta frimousse éveillée^ oubliant que cette fleur de 
chair vermeille est toi-même, dis, qui voudrais-tu être"? 

Oh ! si elles connaissaient ton bonheur, comme elles 
te jalouseraient, toi qui ne le sais seulement pas ! 



MON PREMIER LIVRE 



OES feuilles sont tantôt d'un bleu léger d'azur, jîarfu- 
'^ niées comme un sachet, tantôt d'un violet sombre 
étoile, parsemées d'enluminures et de dessins coloriés. 
Sur la couverture de velours vert ou blanc comme le pa- 
roissien d'une communiante, le nom de l'Eternel est écrit 
en grosses lettres d'or. Pour l'indifférent, pour le viveur 
égoïste, Mon premier Livre, à tranche lumineuse, est le 
missel fermé d'une châtelaine, mais il suffit d'un sim- 
ple effort de la volonté, pour en faire saillir l'agrafe d'ar- 
gent. Alors, sur la finesse du parchemin, se détachent 
des caractères brillants, que l'enfant peut lire sans l'aide 
du martinet et le vieillard, sans lunettes. 

L'histoire de l'humanité toute entière se déroule dans 
l'illustration des fossiles nombreux : l'âge de pierre ra- 
conte ses luttes avec la matière brute jusqu'à la conquête 
du monde par l'électricité. La philosophie chante son 
premier hymne à l'immortalité de l'âme ; la poésie rythme 



BLEU — BLANC— ROUGE 49 

ses naïves inspirations sur le battement des flots contre 
la grève ; la musique emprunte au rossignol d'harmo- 
nieuses cantilènes. En livrant ses secrets au lecteur stu- 
dieux qui l'interroge fiévreusement penché sur ses cor- 
nues, ou l'œil braqué sur le télescope, le Livre admirable 
a créé la chimie, la physique et l'astronomie. 

Au petit, dont l'intelligence dort encore, le grand 
Livre offre d'amusantes distractions : de grands oiseaux 
fantastiques, dont la queue en roue lance des feux 
d'artiflce de pierreries, de grosses mouches ressemblant à 
des topazes ou des rubis volants, de larges fleurs blanches 
qui glissent sur l'eau comme de petits bateaux, d'autres 
mignonnes fleurettes bleues, jaunes lilas, des élégantes 
avec des minois chiffonnés de jeunes coquettes. 

Au garçonnet, à la fillette, la prévoyance des four- 
mis, l'industrie du castor, l'ardeur travailleuse des abeil- 
les, offrent d'utiles leçons. Au vieillard, dont le corps 
s'incline vers la terre, le spectacle des mondes se balan- 
çant dans l'espace donne l'espérance d'une immortelle 
patrie. 

Ah ! que de sublimes élèves ont fait leur cours dans 
ce Livre : Homère, Virgile, Socrate, Platon, Aristote, 
Newton, Thomas d'Aquin, Saint-François de Sales. 

'' Les cieux racontent la gloire de Dieu," chante le 
psalmiste ! 

Les hautes sciences vous effraient, vous aimez le roman 
les idylles^honnôtes, la pastorale ingénue ?... Ecoutez la 
bluette du rouge-gorge à sa bien aimée. Voyez son empres 
sèment à lui plaire : quels amours délicats ! Il butine tout 
le jour, heureux de lui apporter, le soir, un grain de mil, 
une cerise, un appétissant petit ver. . . Croyez-vous qu'il 
guettera le déparr de son voisin pour aller fleuretter avec 
sa voisine ? Ah 1 non, le vent mauvais de l'adultère ne souf- 



no BLEU — BLAXC — EOUGE 

fie pas dans les nids. Jamais vous n'avez vu le rouge- 
gorge arriver le soir, ivre de rosée ou de parfum, avec 
quelque plume jaune prise à l'aile, titubant, le bec pâteux, 
le caquet assourdissant, dire des bêtises. Et, si l'impru- 
dent est pris dans un trébuchet, rarement il consent à 
chanter pour payer son loyer. Sa tendre compagne, elle, 
ne survit pas à la perte de sou amoureux : convoler en 
seconde noces, c'est bon pour les hommes ! La pauvrette, 
solitaire sur une branche, déchire les échos de petits cris 
plaintifs. Un jour, vous la trouvez morte, les pattes 
raides, tombée le bec dans son nid. 

Le livre porte en dédicace : Aux sensibles, aux déli- 
cats que blesse, tous les jours, la vulgarité de la vie, à 
ceux qui ont la douloureuse faculté de recevoir à fleur de 
peau les impressions du dehors : tristes à pleurer, un jour 
de brume, lugubres, au milieu d'une fête générale, étouffant 
dans une salle de bal, écœurés de cette joie bête et sau- 
tante, souffrant comme d'une écorchure du mauvais goût 
des meubles, des tons criards d'un chromo masquant un 
tableau de maître, etc ... A tous les assoiffés d'idéa- 
lisme, aux affamés de vérité — à ceux qui souffrent du 
mal d'cùniQr— toile et lege. 

Le livre est gratuit. A l'aurore de chaque siècle, il 
en paraît une nouvelle édition, considérablement aug- 
mentée. Les feuillets se renouvellent d'eux-mêmes cha- 
que année. Bien qu'on ait tenté souvent d'en arracher 
des pages, il demeure éternellement le même, vrai et 
beau I 

— Bénévole lecteur, pauvre brebis tondue, tu trem- 
bles... et me soupçonnes de vouloir po?<sser un nouveau 
Livre . .. Rassure-toi, mon irremier Livre, c'ei^t le Livre de 
la Nature ! Je voudrais que parfois, échappant au tour- 



BLEU— BLANC — ROUGE 51 

billon qui t'en<raîiie, tu viennes sous l'œil de Dieu mé- 
diter ses pages sublimes. 

lo Leçon. — Que dit le grand Liv^re, à nous, femmes ? 

Mettons le signet aux derniers feuillets. 

C'est la fin d'un jour d'automne, des parfums de 
fleurs mourantes traînent dans l'air attiédi comme dans 
la chapelle du cloître l'odeur de l'encens brûlé et les 
échos des antiennes chantées. La forêt dissimule son 
feuillage éclairei sous de larges plaques de fard qui bai- 
gnent l'œil de splendeurs caressantes. Le lit des rivières 
s'est creusé, le torrent ne bondit plus sur les roches : un 
filet d'eau aminci coule sur la mousse jaunie avec de petits 
bruits de sanglots, comme pour pleurer le ciel bleu et les 
jolies pâquerettes qui se miraient dans son onde. 

Mais quels sourires attendris a le soleil, sourires de 
femmes qui ont aimé, plus séduisants, plus touchants, que 
la danse des rayons printaniers sur les cheveux bruns ou 
blonds des fillettes. Une feuille se détache de la tête 
des grands arbres, c'est comme le premier cheveu blanc, 
un funèbre présage de la fiu des jours d'amour : le front 
couronné de pampres, la nature, ainsi qu'une déesse, 
drapée dans sa robe de pourpre, a le suprême orgueil 
de vouloir charmer toujours et de se faire regretter. .. 

Quand sonne pour nous l'automne de la vie, quand 
des rides osent souligner la pâleur des joues, quand les dents 
déchaussées montrent les alvéoles noires, rendons les 
armes, comme des vaillantes — soyons fières d'être de belles 
grand'mères. Certaines femmes ont grand air sous leur 
diadème de cheveux d'argent. Une pointe de guipure^ plu- 
tôt qu'un bonnet, un mantelet dissimulant la taille défor- 
mée, des lunettes d'or qui voilent l'azur terni des yeux — et 
la vieille grand'mère est heureuse, elle sourit quand ses 



52 BLEU — BLANC — EOUGE 

petits enfants l'embrassent et lui disent avec conviction : 
'' Grand'mère, tu es belle ! " 

Elle a eu sa place au firmament, soleil couchant, dont 
on devine la splendeur passée par la trainée lumineuse 
qui dore encore le ciel. 



BOUCHERVILLE 



TELLES sont bien les sœurs d'une même famille les co- 
^^ quettes petites villes de Bouclierville, de Varennes; 
de Contrecœur, de Sorel, qui se tiennent par la main, 
sourient, font mille grâces agaçantes au beau fleuve dont 
les caprices du flot mouvant ondulent ainsi que les i)lis 
éclatants d'une écharpe transparente. Il semble que dans 
le poudroiement d'or du soleil les jolies nymphes vont se 
mettre à danser en nous jetant des baisers. " Venez, 
murmurent-elles, vous qui souffrez du tracas des villes, 
de la i)romiscuité des foules. J'ouvre mes br.is de veidure 
pour que vous y posiez votre f:ont fiévreux. Avez vous 
des chagrins, des désillusions, votre âme dans un moment 
d'agonie at elle soupiré après le grand repos l Venez, 
l'onde qui chante sur mes graviers est le Léthé, il endor- 
mira votre mélancolie, bercera vos tendres espoirs et clia- 
rira vers la mer de l'oubli vos rancœurs, vos soucis, 
vos soupçons jaloux. Baignez vous dans son Ilot cristallin 
et vos blessures se fermeront, vos membres vieillis retrou- 



54 BLEU — BLANC — EOUGE 

veroiit leur première élasticité pour continuer le grand 
voy;ige vers les pays inconnus. 

Venez les amoureux, épousés d'hier, venez effeuiller 
votie bouquet detleurs d'oranger sous un ciel clément. Mes 
villas, parfumées de roses et de lauriers, sont pleines d'om- 
bie et de mystère, venez étreindre votre rêve dans ces nids 
(le verdure, les fauvettes et les rossignols seront discrets. 
Et puis, ne sont-ils pas toutTi leurs tendresses ? C'est la 
saison où ils s'apprêtent à suspendre leurs nids d^us les 
hautes branches. Sans perdre une minute, il tissent les 
brins d'herbe et la laine volée à la toison de l'agneau : ils 
n'ont rien et créent tout par un miracle d'amour. Ces 
bonheurs d'oiseaux mettront une clarté d'aube dans votre 
vie, une vision de tête bouclée à caresser. 

Ah ! les séduisantes sirènes, comme elles chantent 
harmonieusement ! Allons voir si elles tiennent bien 
leurs brillantes promesses. Et, à tout hasard, je mets pied 
à terre à Boucherville. 

Pendant une heure j'évolue dans les petites rues de 
la jolie ville. A chaque pas, mon œil charmé jouit d'une 
nouvelle surprise. A côté d'une villa princière, une mai- 
sonnette sourit dans sa cachette de feuillage, rivalisant de 
coquetterie avec une riche voisine. Là, c'est un bosquet 
qui surgit tout à coup sans crier gare. C'est l'église eu 
vieille pierre brute, une aïeule de cent ans, maternelle et 
bonne, qui semble bénir ses petits enfants dociles, s'abri- 
tant sous son aile protectrice, et d'antiques maisons 
seigneuriales, des monuments en ruines. Tandis que sur 
la nappe limpide glissentdes yachts, des esquifs, de légers 
canots divisant le flot en petites vagues joj^euses, dont 
l'écume se replie en deux franges d'argent. Le vent 
joue dans les voilures, un sillage lumineux se déroule à 
l'infini. Des têtes de baigneurs apparaissent au-dessus 



ELEU — BLANC— EOUGE 55 

de l'eau comme de grosses fleurs. Dans le vague des ho- 
rizons de petits monts floconneux se détachent sur l'azur 
plus foncé. C'est un riant paysage doux à l'œil et à la 
pensée. Ij'enchanteresse a dit vrai, c'est bien l'oasis où 
le voyageur brûlé par l'ardeur des sables du désert aspire 
à se reposer ! 

Tout à coup, un joyeux carillon jette dans l'air ses 
ding din don retentissants. C'est dimanche, l'heure de 
la grand'messe. Dans un tourbillon de poussière, les voi- 
tures reluisantes arrivent de tous côtés débordantes de ro- 
bes claires, de chapeaux fleuris et d'éclats de rire. Les 
paysans endimanchés occupent toute la largeur des trot- 
toirs et se rendent en procession au sanctuaire. Mais ils 
s'arrêtent sur le perron de l'église pour causer en atten- 
dant le dernier coup du Union. Les vieillards bossues, 
les jambes torses, tout de travers à force de se hâter, se 
fraient un chemin dans la cohue grossissante qui caquette, 
potine, piaille comme une ruche de guêpes. Dans un 
groupe de jupes blanches ballonnées par l'empois, une 
jeune fille, figure éveillée, tignasse blonde, est l'orateur 
de l'assemblée. 

— Puisque je vous le dis c^ue la grande Philomène 
Duteau s'est encore promenée seule avec son amoureux 
malgré la défense de M. le Curé. Pas rienique ça, samedi soir. 

On n'entend plus qu'un chuchotement, suivi d'un 
gros éclat de rire. 

— Mais c'est impossible !... clament en chœur les 
jeunes filles. 

— Si, puisque je te dis que je l'ai vue.... Mais chut !... 
Via Philomène. 

Une svelte jeune fille, au fin profil de madone, tra- 
verse la foule, son livre d'heures sous le bras, les yeux 
modestement baissés sans paraître se douter qu'on se 
pousse du coude et qu'on s'étoufle de rire sur son passage. 



56 BLEU — BLANC — EOUGE 

— L'hypocrite, murmure la tignasse blonde, eu trépi- 
gnant de rage. 

Plus loin, le sexe aimable, qui n'a pas la réputation 
d'être bavard, hurle, vocifère comme des démons sortis 
de l'enfer. 

— C'est faux, c'est de la faute des marguillers ! Je 
te gagerai vingt-cinq piastre3 contre trente sous que c'est 
une canaille et qu'il fourra tout l'argent dans sa poche. 

— Je te prouverai le contraire... 

Et patati et patata. 

Ailleurs, on dégoise contre M. le maire et le conseil. 
Tandis que les femmes par petits groupes discrets parlent 
de la cueillette des framboises, de l'élevage des volailles 
et des succès de leur progéniture aux derniers examens. 

— Un talent, madame, que cet enfant, le maître 
ne peut plus lui en montrer, il a embêté M. le vicaire anx 
derniers examens ! 

— C'est comme mon garçon, le docteur, il voulait 
prendre une spécialité. Une spécialité. Prends en donc 
six pendant que tu y es, ça sert toujours, lui ai-je dit. 

— Ma petite, pour l'esprit présent n'est pas battue. 
Le maître, un gros noir, bourru comme un ours a voulu 
l'embrouiller pour l'empêcher d'avoir le premier prix et 

le donner à la fille de X , notre deuxième voisin, ses 

amis. Voilà qu'il lui pose cette question : 

— Avec quelle sorte de terre Dieu fit-il les hommes ? 

— . . . Y'an a, ben sûr, que c'est avec delà terre noire. 

Et ma petite lui coula un œil malin qui voulait dire : 
Attrappe ça mon vieux ! Le maître n'a pas pu s'em- 
pêcher de rire 

Vainement la cloche de sa voix de fer jette son appel 
désespéré, on cause toujours. Une voix vibrante monte 
dans la vaste nef : Asperges me ! 



ELEU — BLANC — ROUGE 57 

Comme par magie les chucliotements s'éteignent et 
les phrases coupées en deux expirent sur les lèvres. Les 
garçons cessent de lùtiner leurs blondes, les sourires se 
figent sur les figures soudainement recueillies. Le flot 
silencieux et grave se pousse vers le sanctuaire. 

Dans le lointain de l'eau courante, 1 écho repercute le 
chant sacré, et les sonorités de l'orgue se mêlent au bruis- 
sement des feuilles, au gazouillis des oiseaux qui chan- 
tent à leur manière la grand'messe du bon Dieu. 

Je continue ma promenade daus le village devenu 
muet comme un tombeau. Tout à coup, en plein milieu 
d'un champ, je vois se détacher un bouquet d'arbres, sur 
le vert plus pâle d'un carré d'avoine. Les lourdes bran- 
ches en se courbant donnent au massif l'apparence d'une 
grotte. 

Curieuse, j'avise un garçonnet en train de passer à 
travers la clôture d'un verger. 

— Qu'est-ce que ce petit bois là-bas, plus loin que les 
rails du chemin de fer ? 

— Ca, fit-il en s'essuyant le nez au revers de sa man- 
che, c'est un cimetière de damné. 

Hein ! un cimetière de damné, quel damné ? . . . Mais 
le gamin était déjà à la tête d'un pommier. 

Brr , il me semblait sentir une odeur de grillade.. 

N'importe, j'étais résolue à savoir. Depuis l'histoire de 
la pomme, lorsque la curiosité s'infiltre dans l'âme 
d'une fille d'Eve, elle doit céder à la tentation, sinon le 
diable s'en venge en lui soufflant sa tranquillité. 

Je m'engageai résolument, dans le champ, par 
l'allée qui conduit au petit bosquet. L'avoine y pousse 
drue et foite, l'air vient largement des prés charriant des 
odeurs de foin coupé, les grillons chantent, les abeilles 
bourdonnent, c'est un coin de vie universelle. L'haleine 



58 BLEU — BLA^•C— ROUGE 

du mort semble passée dans la végétation où il n'y a plus 
qu'un immense baiser de ce qu'il était hier. L'ombre se 
fait solennelle en pénétrant dans le caveau de saules où 
se dresse un sarcophage en pierre, majestueux dans 
sa simplicité, mais d'une fierté orgueilleuse qui semble 
défier le mépris et la haine comme les orties et les 
hautes herbes tentant vainement de l'envahir. Un 
rayon lumineux filtre à travers l'épais taillis et tombe sur 
l'inscription. Je lis : 

L'Uonor.ible P. de Boucherville, Conseiller Législalif, dont les 
cendres reposent sous celle pierre, 1852. 

Le feuillage sombre des sau.es pend tristement sur le 
monument comme des larmes lourdes et lasses. Il semble 
que dans le silence profond on entende les soupirs 
de la tombe. Les blés ondulent avec un léger pros- 
ternement, l'aile de l'hirondelle caresse le m lusolée. 
Et seule, je serais restée droite ? Kon, mes genoux ont 
ployé, j'ai collé mon front contre la balustrade et j'ai dit 
une prière pour le mort altier, qui dort chez lui son 
grand sommeil de paix. 

Je me suis souvenue de la leçon de tolérance donnée 
par Léon XIII au monde catholique. L'auteur de la Vie 
de Jésus venait de mourir. 

— S'est-il reconnu, demande le Saint'Père à un cardi- 
nal ? 

— Hélas ! il est mort tel qu'il a vécu ! 

— Tant mieux, reprend Léon XIII, c'est la preuve 
qu'il était sincère et Dieu lui fera miséricorde. 

Pourquoi M. de Boucherville s'est-il exilé de ses 
frères ? Je n'en sais rien. Eut il tort ou raison, je l'igno- 
re. Mais à coup sûr il fut sincère, comme l'étaient nos 
pères qui savaient mourir pour un principe et sceller de 



BT.KU— BLANC — KOUGE 59 

leur sang- les bases de nos libertés. A ujourd'liui, ou est 
plus malin, on vit de sas convictions, habiles caméléons 
qui savent prendre les couleurs des différents sols où ils 
se posent. Ces stratégistes seront ils des grands hommes ? 
Oui, si la gloire couronne les fronts fuyants, si les piédes- 
taux sont faits pour les échines ployées ! 

Quand donc se lèvera l'ère bénie où la vertu sera ho- 
norée quels que soient sa nationalité et son culte ! 



REVE D'UN SOIR D'ETE 



La lune aux grands yeux clairs verse dans le jardin. 

Sa pâleur radieuse, et les roses pâmées 

Aspirent les baisers des brises parfumées. 

Le lac moiré sommeille en son flot de satin, 

Un philtre alourdissant tombe du ciel serein : 

L'immensité du calme endort ma rêverie. . . 

Et je vois s'avancer, sur la mousse fleurie, 

Deux blanches visions. . . Un souffle aérien 

Fait onduler les lis ; leur robe vaporeuse, 

Sans froisser les brins d'herbe erre sur le .^^azon : 

Ainsi rase les eaux l'aile de l'alcyon. 

Ainsi g-lisse l'esquif sur la vagfue écumeuse. 

L'une a le charme fier de Vénus Astarté. 

Sur sa lèvre mi-close un sourire extatique, 

De sa larg-e prunelle un éclair magfnéiique 

Fascinent les amants de l'étrang-e beauté. 

L'autre hésitante et frêle a le reg'ard rêveur ; 

Autour de son front pur brille un reflet d'étoile, 

Virg'inale clarté, où sa grâce se voile. 

Ses lonofs doi^rts eiïîlés effeuillent une fleur 



BLEU — BLANC — KOUGE 61 

Dont les pétales blancs, comme des papillons, 

Voltigent dans l'espace avec la luciole ; 

Sa chevelure d'or sans lien s'auréole, 

Sous le réseau ténu d'innombrables rayons ! 

Mon regard ébloui se baignait de lumière 

A les voir onduler sous l'astre pâlissant, 

Si belles toutes deux, que mon cœur hésitant 

Ne savait à laquelle adresser sa prière. 

J'étendis les bras vers les étranges fantômes 

Et, sur la terre en fleurs tombant à deux genoux : 

— " Spectres mystérieux, quels doux noms avez-vous ? 

" Sous votre pas léger frémissent les atomes. . . 

" La source vagabonde oubliant de s'enfuir, 

" S'arrête frissonnante. . ." — L'ne sainte harmonie 

Comme un soupir d'Eole, à la brise attiédie. 

Module ces accents : Je suis le Souvenir, 

L'ombre-sœur est l'Amour : nous traversons la vie 

Sur l'azur étoile ! Fidèles fiancés, 

Nous défions la mort tendrement enlacés. 

Eternisant le rêve en votre âme ravie ! 

Souvenir, de l'Amour, je ne suis qu'un mirage 

Un éclair de sa flamme illuminant la nuit 

D'un immortel rayon qui jamais ne pâlit ! 

A_la passion fuyant, comme un lointain nuage. 

Au serment éphémère, au sublime délire 

Je survis en votre être immuable et subtil . . . 

Tel on voit en automne, une sève d'Avril 

Couronner de bourgeons, l'arbuste aux fleurs de cire 

Ainsi, je 

Le zéphir caressa mes cheveux 

Je m'éveillai soudain . . . Les roses carminées 
Sommeillaient doucement sur leur tige inclinées. 
Deux gouttes de cristal luisselaient de mes yeux. 



RÉNOVATION NATIONALE 



^VTOS édiles se grattent le front : comment célébrer di- 
-^^ gnement la Saint-Jean-Baptiste cette année ? Cer- 
tains veulent une belle procession ; d'autres opinent en 
faveur de grandes manifestations patriotico-religieuses ; 
tous veulent rallumer le légendaire feu de joie de la Saint- 
Jean 1... Il y a aussi la fameuse calvacade à remettre sur 
pieds : de braves Canadiens à affubler des brillants ori- 
peaux de feu les croisés. Certes, j'admire Saint-Louis 
et ses preux chevaliers, mais je me suis toujours demandé 
ce qu'ils venaient faire sur les bords du Saint-Laurent, le 
jour de notre fête nationale. Je me souviens qu'à la der- 
nière procession, un brave homme de Saint Guénard^ tou- 
ché jusqu'aux larmes de voir étinceler au soleil ces ar- 
mures et ces casques d'acier, s'écria : Bateau ! que les 
Canadiens étaient smart dans ce temps-là ! Etaient-y bien 
amanchés un peu ! on a-t-y raison d'être orgueilleux de 
nous autres ! 

Le pauvre homme eut été bien chagrin si je lui avais 



BI.EU— 15LANC — HOUGE 63 

dit que nous étions aussi inconnus de ces beaux seigneurs 
que les habitants du pôle sud, que jamais un des nôtres 
(pour des raisons Tiiajeures) n'avait cavalcade sur la route 
de la terre sainte, avec cette allure crâne et martiale. 
Mieux vaudrait renouveler l'épisode tragico-comique du 
paradis terrestre. Un gars de Saint-Martin ferait un su- 
perbe Adam. Quant aux madames Eve, il en pleut en 
bas de Québec. Personne ne trouvera à réclamer sur le 
prix des costumes !... Vrai, je trouve moins ridicule la 
naïveté du bonhomme, qui n'a i^as besoin de savoir l'his- 
toire de Fiance pour ensemencer son champ, que la vani- 
té dindonne de ceux qui veulent, au nom du patriotisme, 
se déguiser en bouffons, pour amuser les étrangers à nos dé- 
pens. Pauvre Jacques-Cartier,! infortunés rois de France, 
ombres de Maisonneuve, de Duvernay, de Papineau, etc., 
ce qu'ils doivent tempêter le jour de la Saint Jean Baptiste 
de se voir caricaturer d'une si grotesque manière ! Mais 
pour la modique somme de dix sous, on peut aller con- 
templer nos gloires nationales au Musée Eden. 

La note gracieuse, (il y en a toujours une) c'est le 
petit saint Jean-Baptiste, dans sa voiture enguirlandée de 
verdure, avec l'agneau blanc couché à ses pieds. Le père 
triomphant est lui même l'impressario de sa progéniture. 
11 regarde le i^ublic avec un orgueil provocateur... "Hein ! 
vous n'en avez pas d'aussi beaux, vous autres ! C'est moi 
le papa du saint Jean-Baptiste," semble t-il dire, taudis 
que le bébé envoie des baisers plein ses menottes roses. 

Mais le retour est lamentable, le papa, la face conges- 
tionnée, tient dans ses bras son saint Jean-Baptiste endor- 
mi, le mouton tire la langue, les habits galonnés sont gris 
de poussière, les marteaux tombent lourdement sur l'en- 
clume, de loin en loin, comme des glas, les fanfares jouent 
faux, des sueurs noires sillonnent les tempes des musiciens, 



64 BLEU — BLANC — ROUGE 

la baguette du chef d'orchestre emplumé a ralenti son 
moulinet... 

C'est un plaisir contestable que de caracoler en 
culotte de velours, cramponné à la crinière d'un vieux 
cheval, de se forcer pour rire des grosses facéties de far- 
ceurs endurcis, de faire écraser ses cors, de déchirer ses 
belles robes, d'attraper des coups de soleil sur son joli 
nez, de se faire embrocher un œil par quelque parapluie. 
Beaucoup trouvent ça délicieux ! 

Une Saint-Jean-Baptiste pas de feu d'artifice, mais 
c'est un ciel sans soleil ! Quelle belle occasion perdue de 
se léjouir le cœur et d'ébaubir les habitants de Jupiter, 
de Mars et de Vénus, de leur montrer comme on s'amuse 
chez nous ! 

Parlons sérieusement, n'avez vous souci de voir s'en 
iiller en étincelles, en fumée, en vaine gloriole, l'argent de 
notre trésor, quand il est des petits à nous qui se couchent 
sans souper ? Et, me permettriez-vous une suggestion ? In- 
vitez donc tous les bébés des pauvres à une dînette sur la 
montagne. Les oiseaux prêteront bien leur salle à manger 
et se chargeront en plus de la musique. Au lieu d'un 
saint-Jean-Baptiste, nous en aurons des milles. Tenue de 
rigueur : petite robe de coton blanc, cou, bras et jambes 
nus, un grand chapeau, parce que le soleil serait tenté 
de les baiser trop fort, ces chers amours. Menu : des 
gâteaux, des bonbons et des fruits. 

Voyez le tableau : un ciel tout bleu, une nappe de 
gazon, des serviettes de feuilles d'artichauts, des fleurs, 
des enfants heureux et gazouillants comme des oiselets, et 
dans l'âme de chacun, du bonheur qui passera par tous les 
pores, enveloppant d'effluves attendries ce beau jour de 
fête ! 



ASILE SAINT-JEAN DE DIEU 



/^^OMME elles semblent tristes efc désolées ces petites 
^-^ maisons grises qui s'estompent sur un ciel de tur- 
quoise dont le salin se déroule uniformément sans aucune 
tache. Seule, une tourelle en brique rouge égaie la sévé- 
rité claustrale de ces caveaux en pierre où sourient, dans 
leur pâle inconscience, des morts étranges qui parlent et 
gesticulent, prisonniers de leur chair dans ces froids tom- 
beaux, pendant que leur âme voyage en des pays bleus, 
gris ou roses, inconnus et mystérieux. Une large prairie 
s'étale à l'infini comme un immense tapis de velours vert. 
Au loin, le beau lieuve, lui aussi murmure sa folle chan- 
son. Le même lieuve qui pleure à Caughnauwaga, bati- 
fole à l'Ile Sainte-Hélène, jacasse au Marché Bonsecours, 
sourit à Boucherville, le beau fleuve que j'aime et dont je 
ne puis me lasser de redire les atti-aits charmeurs. 

On a chanté sur tous les tons le Jourdain, le Xil, le 
Rhin, la Seine, qui n'étaient certes pas dignes de dénouer 
la ceinture d'algues du majestueux Saint- Laurent, orgueil 
de la patrie ! Avaient-ils comme le nôLio co mouvement 



66 BLEU — BLANC— EOUGE 

berçant qui endort les souffrances, ce sourire du ciel qui 
repose notre œil, terni par le souftle mauvais des vulga- 
rités terrestres, cette voix douce d'espérance et d'a- 
mour ? . . . Oh ! ce fleuve, comme il est intimement mêlé 
à notre vie et à nos souvenirs. Il reflète nos premiers 
bonheurs et nos dernières joies. Le mourant s'en va con- 
tent, si par sa fenêtre entr'ouverte, il voit se dérouler le 
ruban d'argent du Saint-Laurent marchant avec lui vers 
l'éternité. Le prisonnier accroché aux barreaux de son 
cachot, suit de longues heures durant ce flot qui plus heu- 
reux que lui vagabonde à travers la campagne ; une salu- 
taire rêverie éveille son âme endormie ; les larmes du re- 
pentir jaillissent des yeux de l'infortuné. Dieu a perdu 
l'habitude de parler par ses prophètes, il se fait entendre 
au cœur de l'homme par la voix toute-puissante de la 
nature. Le pauvre fou lui-même semble comprendre le 
langage du bel innocent qui gazouille, chante et pleure 
sans cause, comme lui-même. 

C'est bien joli la Longue-Pointe, malgré le crêpe de 
deuil que jettent sur elle les souffrances venues se réfu- 
gier daus ses riants parages ... A l'horizon brumeux, la 
ville halète en soufflant de gros panaches de fumée où se 
mêlent, dans une ravissante confusion de bouquets d'ar- 
bres, les hautes cheminées des usines, les flèches des égli- 
ses, les toitures irrégulières des maisons, les flnes mâtures 
des vaisseaux, l'oscillation des bateaux qui laissent le 
port. Et plus loin, s'écartant fièrement du groupement 
compacte des constructions humaines, la montagne, en sa 
majestueuse splendeur, baignée dans une lueur rose, illu- 
mée comme un autel d'où le soleil, rayonnant ostensoir, 
jette son éternelle bénédiction. 

Que dit à ces pauvres êtres privés de raison, cette 
radieuse fin du jour ? Peut être se figurent-ils habiter le 
globe de feux se balançant dans l'espace. Le boulet de leurs 



BLEU — BLANC — ROUGE 67 

corps saurait-il river l'âme à la terre et l'empêclitr de 
planer plus haut que l'aigle, et de fendre les couches des 
éthers comme une flèche, allant de Jupiter à Mars, sur le 
véhicule d'une pensée, avec la rapidité de l'éclairé. Peut- 
être ces heureux fous ont-ils pour nous une suprême 
pitié, pauvres chenilles, qui n'avons pas comme eux des 
ailes de papillon pour fuir les misères de cette triste 
planète. 

Mais pénétrons dans le temple de la folie. Un froid 
sépulcral vous glace les os en longeant ces interminables 
couloirs où les personnes qui passent à l'autre bout vous 
paraissent de la grosseur des mouches. Il semble que la 
baguette d'un enchanteur vient de vous transporter dans 
un souterrain d'Alladin, où tout s'anime par le souffle d'un 
génie invisible. Des vibrations étouffées font trembler le 
sol comme les efforts de quelques gigantesques Titans, ca- 
pables de soulever le globe terrestre sur leurs puissantes 
épaules : ce sont les machines pneumatiques, les dynamos, 
les moteurs d'électricité, dont le sang embrasé court dans 
un réseau de calorifères et de fils de cuivre, distribuant 
la chaleur et la lumière dans l'immense édifice. Aux 
jours de décembre et de janvier, une douce tiédeur de 
serre règne partout, et cette triste végétation, qu'un 
bizarre caprice de la nature fait croître sur la souche la 
plus saine, peut s'épanouir en toute liberté, hors de sa 
terre natale, protégée par la charité de ces bonnes reli- 
gieuses dont la sainteté est ï)our elle un rayon de soleil. 

Tout est réglé avec un ordre admirable. Ingé- 
nieurs, gardiens, religieuses, semblent mus par le même 
courant électrique qui régit les êtres comme les choses. 
Les monstres voltaïques geignent sourdement en accom- 
plissant leur œuvre créatrice, mais ils se font dociles sous 
la main blanche et douce d'une religieuse, laquelle sait 
tempérer leur force toute-puissante. 



68 BLEU — BLANC — EOUGE 

Pour me donner l'illusion complète d'une fantas- 
magorie, une porte s'ouvre tout à coup et je vois défiler 
un étrange cortège. 

Le flot qui l'apporta recule épouvanté. 

Des têtes énormes grimaçantes, convulsées, sur des 
■corps déjetés, d'une maigreur de squelette ; de lourdes 
masses de chair, surmontées de têtes oblongues, aux yeux 
chassieux, plissés dans un ricanement perpétuel. Un 
ancien clown, sans doute, saute avec une agilité de singe 
en faisant mille contorsions comiques ; un autre roule sur 
lui-même comme une toupie. Certains ressemblent à des 
fauves, les cheveux hérissés, les yeux dilatés, la bouche 
tirée, vous croyez qu'ils vont sauter sur vous. Je fermai 
les yeux, tandis qu'un frisson d'horreur me glaçait dou- 
loureusement, comme si une main géante m'eut balancée 
au-dessus d'un gouffre noir. Quand je les rouvris, le dé- 
filé s'vanouissait dans l'ombre d'un corridor, je crus m'é- 
veiller après un cauchemar. 

Et je continuai ma visite dans les salles en écoutant 
notre guide qui nous disait d'une voix émue les drames 
douloureux, dont le cinquième acte se déroule dans cette 
sombre enceinte. C'est une mère qui berce dans ses bras 
un bébé imaginaire, le petit lit est vide, mais elle y voit 
toujours son petit homme. Elle lui parle bien doucement, 
pour ne pas éveiller le cher dormeur. Elle écarte les 
mouches du berceau, car elles pourraient bien, les vilaines, 
mettre fin au doux rêve, dont sourit l'enfant. Ineffable 
épanouissement de chérubin, que la mère contemple en 
en extase, en nous disant : '' Voyez donc, comme il est 
beau ! " 

C'est une jeune fille, aux grands yeux doux dans une 
face exsangue continuellement tiraillée par des tics ner- 
veux qui vous supplie: ''Je ne suis pas folle, emme- 



BLP:U— BLANC— ROUGE 69 

nez- moi ! " Elle sanglotte éperduiuent et ses cheveux 

boivent ses larmes. 

Un vieillard au front chauve, les yeux perdus dans 
une contemplation extatique, semble un savant qui cher- 
che la solution d'un problème 

Mais, que dirai-je ? Tontes les passions ont gémi dans 
ces pauvres êtres qui ont payé bien cher le repos dont 
jouit leur esprit. La jalousie, la volupté, l'ivresse, la cupi- 
dité, le mysticisme, de leurs grififes de vautours ont déchi- 
ré ces pauvres cœurs qui ne battent plus que pour la vie. 

Mais, je ne veux pas anticiper : M. le Docteur Prieur, 
savant praticien et en plus littérateur distingué, a l'in- 
tention de livrer à la publicité d'intéressantes disserta- 
tions sur la folie et ses causes. Sujet palpitant d'intérêt^ 
mais qui garde comme Isis son quadruple voile. 

Dieu, bon et juste, a dû créer toutes les âmes égale- 
ment belles, également pures, également intelligentes, 
d'où viendrait donc la folie ? Tout simplement d'un dé- 
faut d'organisme, de même qu'un musicien ne saurait ren- 
dre la sublimité des harmonies qui chantent en lui sur un 
instrument dont les cordes sont brisées 

C'est égal, le ciel était bien beau et délicieuse la brise 
en sortant de l'Asile de la Longue-Pointe, et je suis éton- 
née que Taspiratiou profonde que j'en ai tirée n'ait pas 
troué l'atmosphère. 



BRAVO ! 



VISITE DU DUC ET DE LA DUCHESSE D'YORK. 



Bravo ! pour le petit peuple canadien ! Sa contenance 
a été noble, digne et fière, comme il convient à des spec- 
tateurs polis qui dédaignent de siffler une représentation 
montée à grands frais, mais dont les acteurs ne sont pas 
à la hauteur de la réclame qu'on en a faite. A part la 
claque de rigueur, l'enthousiasme conventionnel des per- 
sonnages oflflciels, les nrpèges l)risés d'une harpe vendue, 
il n'y a pas eu d'emballement populaire, pas de hoiirrahs 
frénétiques poussés par cent mille poitrines humaines, 
comme d'une seule, pas de ce délire fou qui passe sur les 
masses et les soulève comme les flots tumultueux de la 
marée montante. Non, rien de ce que les chroniques du 
temps racontent à l'occasion de la visite du prince de 
Galles. Le petit peuple canadien a boudé la royauté. Si 
Montréal a flambé pendant deux jours, c'est qu'on lui a 
volé ses deniers pour les faire tomber en gerbes de pierre- 
ries, en pluie d'étoiles, eu feu de bengal, sans lui en de- 



BLEU— BLANC— ROUGE 71 

mander permission, Aussi, l'obscurité des quartiers 
pauvres a-t-elle protesté contre l'indélicatesse des gouver- 
nants du peuple. Pas une petite chandelle dans les car- 
reaux noirs, pas de ces décorations naïves qui ne font 
jamais sourire, parce qu'on y voit l'expression d'un senti- 
ment patriotique. Je me souviens qu'à la dernière Saint- 
Jeu n-Baptiste, une brave canadienne avait arboré son 
jupon de flanelle rouge en guise d'étendard. Les rideaux, 
les portières, les couvertures de pianos et de tables, les 
images coloriées, les chiens de plâtre, tout était mis 
dehors pour fêter le grand jour. 

— Quarante ans après je dirai, parodiant Dumas, le 
peuple qui avait acclamé le père se porte au devant du 
fils, goguenard et narquois cette fois, pour se payer la tête 
des visiteurs royaux. 

— Comment, ce n'est que ça ! murmurait la foule en- 
nuyée, en s'écoulant lentement. Un futur roi, qui salue 
d'un mouvement automatique, sans qu'un muscle trahisse 
une joie intérieure de voir son bon peuple canadien. 

Pourquoi cette subite volte-face dans les sentiments ? 
La royauté est-eîle changée depuis quarante ans ? Non, 
c'est toi, peuple chéri, qui as évolué à ton insu. Autre- 
fois, tu la parais des oripeaux de grandeur et de majesté ; 
maintenant que tu lui retires ce rayon émanant de toi, elle 
apparaît telle que notre satellite quand le soleil lui retire 
sa lumière : une face de néant se perdant dans la nuit. Le 
prestige de la couronne et du trône s'esjt décoloré, à la 
clarté crue de l'astre liberté. 

Peuple chéri, tu as laissé tes langes et tes lisières, 
abandonne maintenant les puérils hochets de l'enfance. 
Essaie tes premiers pas incertains — va tout droit, sans 
chanceler, les yeux fixés sur tes glorieuses destinées. N"e 
ploie le genoux que devant Dieu ! 



LES FEMMES DE LETTRES 



S'IL y avait une huître à manger, je m'interposerais entre 
les deux plaideurs de " La Presse ; " M. Eobert 
Lefranc et M. D. de S... Ce dernier, Voffenseur, soutient 
que les femmes écrivains sont des objets de luxe, des bi- 
belots coûteux dont un homme d'esprit ne doit pas s'em- 
barrasser. De là une défense opiniâtre de la part de M. 
Lefranc qui se fait le champion d'une faible minorité, le 
chevalier d'une noble et sainte cause. Ce rôle de pacifi- 
cateur improvisé, que je m'arroge, ne laisse pas de 
m'inquiéter ; il n'est point sans péril. Je me souviens 
qu'un brave Canadien s'avisa un jour de séparer deux 
fils de la verte Erin en train de se talocher. Vous devi- 
nez ce qui advint. Les belliqueux Irlandais oublièrent 
soudain le motif de leur querelle pour tomber à bras rac- 
courcis sur le naïf médiateur. Le moins qui puisse nous 
arriver, en pareille occurrence, c'est de recevoir, par ri- 
cochet, quelque pile voltaïque à trente six chandelles, 



BLEU — ELANC — ROUGE 73 

destinée à l'un des combattants. C'est vrai que dans 
une joute aussi courtoise, où l'on se bat à coups de fleurs 
de rhétorique, ce genre de horions ne fait pas des hohos 
inguérissables, comme dirait l'ami Paul Hyssons !. . . 

Je vais imiter le procédé conciliateur de nos grand'- 
mères : M. Lefranc et M. D..., donnez-vous l'accolade. 
Assez chicaner sur les mots ; vos âmes éprises toutes deux 
d'idéal méritent de s'entendre. 

Approchez, maintenant, M. D,.., que je vous tâte le 

pouls. Hum ! hum ! Symptômes graves !... Votre 

langue vous Pavez montrée déjà... Pas trop bonne.... 

Essayez de rester sans parJer quelques minutes, avec ce 
thermomètre dans la bouche, c'est facile : un homme !... 
De la fièvre, 110 degrés... Procédons avec ordre, je crois 
que nous sommes en présence d'un beau cas d'atavisme. 
Votre père était un homme d'esprit, ça se voit, et votre 
mère, avez-vous|dit, une femme de lettres douce, senti- 
mentale, poétique. Je le devine, et vous avez hérité de 
ses tendances idéalistes qui se traduisent en impréca- 
tions et en blasphèmes de ne pouvoir incarner votre rêve. 
N'est-ce pas ?... Vous êtes comme le bambin qui trépigne 
de rage parce que le bon Dieu ne veut pas lui donner la 
telle lune d'or pour jouer. Mais souvenez-vous : 
Saul qui maudissait le Christ, était bien près de l'adorer. 
Aussi, je ne désespère pas qu'un jour vous aurez votre 
chemin de Damas. Vous tomberez à genoux, aveuglé par 
un rayon de la sainte lumière. Vous vous relèverez trans- 
figuré, croyant jusqu'au martyre. Amen ! 

En attendant, vous êtes agité, fiévreux ; vous extra- 
varjuez, comme disent les bonnes femmes, c'est que vous 
avez le mal iVamour !... Le mot est lâché : tant pis, je ne 
voulais pas le dire — Vous éprouvez ce malaise des déli- 
cats que heurte le prosaïsme vulgaire des choses de la vie 
journalière, vous qui aimez le beau jusque dans la manière 



74 BLEU — BLANC— EOUGE 

de le profaner ; vous qui savez arrondir vos périodes, 
soigner votre style pour nier l'existence de l'idéal. Vous 
êtes mécontent de ce que vos paroles mentent à votre 
pensée intime et vous éprouvez le besoin de briser quelque 
chose ou quelqu'un, histoire de passer votre dépit ! 

Je n'y crois pas, aux dangereux paradoxes que vous 
émettez en faveur de l'ignorance féminine, paradoxes 
dont j'hésite à sonder la subversive profondeur, Auriez- 
V0U8 fait le rêve de nous ramener aux théories de Jean- 
Jacques Rousseau : l'innocence de l'ignorance, les jolies 
bergères illettrées, gardant les moutons dans les campa- 
gnes, métamorphosées d'un jour à l'autre en reines et en 
favorites parce que certains rois fainéants ou idiots, ou dé- 
bauchés, avaient jeté leur dévolu sur elles. Mais ce qui 
était bon pour un roi, ne Te serait guère pour un homme 
d'esprit de nos iours, tel que vingt siècles de civilisation 
l'ont fait : sceptique, blasé, soit, mais plus délicatement 
ciselé au point de vue intellectuel. 

A l'homme moderne, il faut le type de la femme fin- 
de siècle, fouillé par le ciseau d'un artiste progressif : le 
temps, instruite toujours, philosophe un tantinet, artiste, 
musicienne, si l'on veut, ce qui n'exclut pas la sensibilité, 
la bonté, le dévouement et la fidélité, au contraire. Je 
crois qu'il vaut tout aussi bien charmer ses loisirs à 
rj^thmer un sonnet, à croquer une nature morte, que de se 
manger tout vifs, un jour de réception, entre une tassetfe 
de chocolat et une miettée de gâteau, que d'aller, tous les 
jours, se ballader sur la rue Sainte-Catherine, de trois 
heures à quatre ; ou bien encore, d'encombrer les magasins, 
à l'annonce d'un hargain day, et d'acheter des futilités, 
sans raison, rien que parce que ça se donne ! 

Et qu'avez- vous à dire contre les femmes musiciennes % 
Est-ce que la science de l'harmonie serait à dédaigner 
dans un ménage : la valeur des notes, (de couturière, par 



BLEU — BLANC— KOUCtE 75 

exemple) la supériorité de la roîuZe sur les autres figures 
musicales — le prix du silence — l'agrément des variations, 
(surtout au pot-au-feu) l'utilité d'un soupir bien placé ; 
le sobre usage de la syncope 'et la mesure, ah ! grand Dieu, 
de la mesure dépend l'accord, et de l'accord le secret 
du bonheur ? Pensez y bien, M. de S. Il y aurait 
égoïsme de la part de la femme à se confiner exclu- 
sivement dans son foyer, quaud elle peut, dans les en- 
tr'actes, être utile à son pays et à ses frères. Et certain 
que le IMaître lui demanderait un compte sévère, si elle 
laissait sans le faire fructifier, le talent qu'il lui a confié... 
Tandis que son pied mignon agite le berceau où dort, 
les poings fermés, un beau chérubin rose, la main peut 
fort courir sur le papier, pour y jeter le trop plein d'un 
cœur, que le mari, souvent léger et indifférent, néglige 
de recueillir. Ah ! ces jouissances sont sans remords ! Et 
le champ de la pensée est si vaste à explorer. Croyez- 
vous qu'elles ont tort, celles qui s'imaginent que la mis- 
sion de la femme se résume en ce syllabus ? " Lutter 
pour les idées généreuses et hardies, défendre les pauvres, 
parce que leur souffrance a toujours raison centre la joie, 
célébrer tout ce que la nature a de superbe, tout ce qne 
l'art a de consolant, tout ce que la science donne d'espoir à 
l'humanité, se pencher sur les geôles pour y surprendre 
une injustice, veiller à l'éducation des petits, vouloir le re- 
pos des vieux, faire de cette frêle plume l'outil des déli- 
vrances, proclamer le droit aux roses, le droit d'aimer, de 
penser, d'admirer, de vivre," et tout cela sans bruit, sans 
l'expectative d'une éphémère gloriole, avec l'espérance 
seulement d'être utile, douce et consolante au malheur, et 
parfois, pour remplir un devoir sacré d'amour et de 
reconnaissance. 



MON PAYS, MES AMOURS! 



Le jour (le la fête d'une mère fait époque dans les 
joies de l'enfance. Le souvenir de ces réjouissances inti- 
mes parfume le cœur. Telles on retrouve encore, après 
des années, les dernières exhalaisons des roses mortes, 
dans les feuillets d'un vieux livre jauni par le temps. 

La mère est assise dans le grand fauteuil du salon, la 
figure illuminée d'un radieux sourire et les petits rangés 
autour d'elle, lui offrent leurs souhaits de bonheur. 
Paul déclame une belle poésie. Lili, de sa faible voix 
douce comme un soupir de rossignol, module une jolie ro- 
mance, en tapotant sur le piano un accompagnement ado- 
rablement faux. Un bébé rose, tout bouclé, esquisse gra- 
vement une ébauche de salut et gazouille : " Le souri- 
ceau et le çat." 

Un souriceau tout zeune . . , tonl zeune ... tout 

Mais il se trouble, rougit, balbutie, éclate en sanglots 
et court se cacher dans les bras de sa mère. 

— Sait plus ! . . . Z'ai tout oublié ! Mais ze t'aime . . . 



BLEU — liLANC — ROUGE 77 

Au cri (ramour, échappé de ces lèvres naïves, le 
cœur de la mère a vibré, son émotion contenue tombe en 
une pluie de baisers sur la tête du cher innocent qui sou- 
rit maintenant à travers ses larmes. 

O Patrie, notre mère, en ce jour de ta fête nationale, 
comme mes aînés dans l'Art, je voudrais célébrer ta glo- 
rieuse beauté et forcer la lyre à suivre mes chants, mais 
hélas ! ma main tremble, je sens les cordes glisser sous 
mes doigts, je ne puis que jeter ce cri du petit enfant : 
Mère, je t'aime 1 

Oui, je t'aime, ainsi qu'on aime la vie simplement, 
instinctivement, comme on respire l'air du ciel. Que 
l'immensité de l'Océan s'interpose entre le Canada et nous, 
la nostalgie, cette variété du mal d'amour, nous étreint et 
comme une pieuvre boit jusqu'à la dernière goutte le sang 
de nos veines. 

Transplantés sur une terre étrangère nous ne faisons 
que traverser un rêve. Xotre âme est restée au pays, il 
ne faut parfois pour la ramener qu'un coin de paj^sage, 
qui rappelle la ferme de '• chez nous," une ronde de 
paj'sans, que le graud'père chantait pour nous endor- 
mir. La patrie, c'est le foyer où l'on naquit et grandit, 
le précoce bégaiement de l'enfant, la mère qui nous berce, 
le juvénile amour, la première larme, les espoirs, les chi- 
mères, les souvenirs, la langue avec ses dialectes, son 
patois qui n'a de sens que pour un certain nombre 
d'individus. 

La Patrie, c'est le coin de terre on reposent lesancêtres, 
le ciel constellé d'étoiles, qu'ils ont comme nous souvent 
interrogé, sans en faire descendre le rayon qui éclaire les 
âmes ; le soleil fécondant le travail de nos braves labou- 
reurs. C'est le Saint-Laurent, l'immense nappe d'eau 
douce coulant large et sereine au sortir des grands lacs, 
pleine de langueurs amoureuses. Mais la belle a des capri- 



78 BLEU — BLANC — ROUGE 

ces, elle laisse sa i-obe d'azur, revêt une jupe de gaze écu- 
meuse et vient pirouetter sur la pointe escarpée des 
rochers avec la légèreté d'une danseuse de ballet. 

La folle bayadère fait voler en pleine brise son échar- 
pe floconneuse, taudis qu'un invisible orchestre de casta- 
gnettes et de tambourins cadence le rythme de cette 
étourdissante farandole. Puis, elle se calme, reprend sa 
robe bleue, parsemée de bouquets, de nénuphars et 
redevient le vierge frissonnante oii le ciel pur reflète sa 
transparence. L'hirondelle en passant l'efdeure de son 
aile, et les algues lui font de grandes révérences. Tour à 
tour mélancolique et rieuse, la belle rivière descend à la 
mer. Mais en avançant vers l'abîme, une tristesse sourde 
gronde en elle, est-ce le regret des coquets villages qui se 
sont mirés dans son onde, de l'insouciance de son bavardage 
sur les galets, et de ses folles danses sur les rochers ? 
Eoule, infortunée, vers l'océan qui t'attire fatalement. Où 
vas-tu ? Ton flot mêlé à l'eau amère gardera-t-il sa person- 
nalité en perdant son nom ? Ton destin, comme le nôtre, 
ô Saint-Laurent, est-il voilé de mystère ? 

La patrie, c'est tout ce que l'on aime et que l'on ne 
retrouve nulle part ailleurs. La forêt quant au printemps 
la sève des érables coule en gouttes vermeilles d'or le long 
de récorce brune. Ce nectar que le canadien aspire à 
même le chalumeau, et qui verse en ses veines la force des 
jeunes dieux et le courage des lions. Autrefois, les druides, 
recueillaient en grande pompe le gui des chênes sacrés, et 
ces solemnités nationales revêtaient un caractère de ma- 
jestueuse grandeur. La cérémonie antique se renouvelle 
de nos jours. Nus forêts en avril deviennent des temples 
rustiques où le soleil, comme une immense lampe d'or, jette 
des flots de lumière sur les officiants, entourant une chau- 
dière symbolique d'où monte une odeur d'encens. Là, 
s'accomplit le mystère. 



BLEU — BLANC — ROUGE 7^ 

Le maître cuisinier armé de sa spatule eu bois a la 
gravité (l'un prêtre antique cherchant quelque ténébreux 
secrets d'occultisme. De petits globules transparents flot- 
tent dans l'air, on dirait les génies du bois qui rigolent 
en l'honneur du dieu printemps. Le liquide d'or, gonfle 
dans la grande chaudière et s'épaissit en bouillant pour 
finir par se cristalliser. Un chant de triomphe s'élève dang 
l'air, vibrant comme une fanfare. Tous s'approchent irra- 
diés par l'extase, l'eau du désir mouille les lèvres et la 
bouche s'ouvre toute grande pour savourer cette manne 
céleste, le sucre du pays, bonbon divin, plus doux qu'un 
rayon de miel, plus exquis que toutes les crèmes et les 
pâtes humaines. 

O Patrie, mère bonne et généreuse, je t'aime. Mais 
d'où vient cette tristesse persistante qui assombrit ton 
front d'un crêpe de deuil ? 

Le cœur maternel, hélas ! se souvient toujours ! L'en- 
fant qui dort sous le marbre des cimetières tient à Tâme 
de la mère par des fibres mystérieuses. O Patrie, tu 
pleures toujours les martyrs de 37 ! Les fils de ton amour, 
orgueil et honneur de tes cheveux blancs. Mais ils vivent 
ces vaillants, ces héros. Le temps n'a pas effacé leur mé- 
moire chérie, chaque aube nouvelle redore leurs noms 
sur le mausolée de la gloire, et c'est pour eux que Victor 
Hugo a chanté 

Ceux qui pieusement sont morts pour la Patrie, 
Ont droit qu'à leur cercueil, la foule vienne et prie. 
Entre les plus beaux noms, leur nom est le plus beau. 
Toute gloire près d'eux passe et tombe éphémère ; 
Et comme ferait une mère, 
La %'Oix d'un peuple entier les berce en leur tombeau. 

Tu pleures, mère, en regardant ces pâles enfants des 
héros qui renient leur langue et lèchent les pieds des 



80 BLEU — BLANC—EOUGE 

vainqueurs, et tu trembles de les voir esclaves un jour ! 
Rassure-toi, le sang français ne peut mentir et si on t'in- 
sultait ainsi que la France, notre aïeule, les fils des Papi- 
neau, des Duquette, des Cardinal, des Chénier, des deLo- 
rimier, des Mercier, se lèveraient terribles et sous le dra- 
peau tricolore, ils marcheraient liei's et braves pour ven- 
ger notre honneur outragé. 

Mais leur rêve, est un rêve de paix, de confraternité 
universelle, quand les préjugés et les distinctions déclas- 
ses auront abaissé leur bannière devant la charité et 
l'amour. 



DESESPÉRANCE 



Que celui qui n'a jamais péché lui 
jette la première pierre. 

JESUS. 



,/ Charles GUI 



Quelle main criminelle, ô rosette ma mie, 
T'a jetée au ruisseau, languissante et flétrie ? 
Toi, qui fermais ton cœur au baiser du rayon, 
Insensible aux serments du jçentil papillon ! 

Rose au corps satiné, fleur de chair ondulante, 
Glissant comme l'étoile en la fang'e gluante, 
Fille de la clarté, laisse le gfouff're noir ! 
Renais à l'innocence et souris à l'espoir ! 

Baig-ne ton front souillé dans l'onde baptismale, 
Qu'il resplendisse encor de candeur virg-inale. 
" — Las ! fit la pauvre fleur, la fange que je hais 
A ma peau, je le sens, adhère pour jamais ! 

" Cette lie argileuse, au fond de mon calice, 
" Accuse le ruisseau, men ténébreux complice, 
" L'onde passe sur moi sans purifier mon cœut. 

" D'où s'exhale pourtant l'émanation pure, 

" D'un soupir parfumé... Je meurs de ma souillure. 

" Que seul pourrait laver un angélique pleur ! 



PAROLES D'AGONIE 



QUE d'événements pour les journalistes, cette dernière 
quinzaine ! La Eeine, Verdi, Buies, montent au 
ciel, comme Faust, dans le superbe apothéose des torches 
incendiaires. Etrange coïncidence, le règne de Victoria 
V se lève sur la rébellion de 37 ; alors que les mar- 
tyrs de la liberté expient sur le gibet infamant le 
crime de rester français et de ne pas lécher la main du 
maître, qui veut les courber comme des fauves sous le 
bâton rouge. Le sang canadien coule par torrent et 
rougit les ruisseaux de nos campagnes, la tête des patriotes 
est mise à prix, leur chaumière incendiée, leur femme et 
leurs enfants rudoyés et battus par d'ignobles soudard». 
" Le soleil se couche comme il se lève," dit un vieil 
adage du pays. L'astre de la royauté britannique dispa 
raît en jetant sur le sol ensanglanté de l'Afrique Sud un 
rayonnement de topaze et de rubis ; son disque lumineux 
est voilé par une large tache rougeâtre qui empourpre le 
ciel. Mais, avant de tomber dans la grande ombre, le 
soleil mourant se penche doucement pour caresser la 



BLEU — BLANC— ROUGE 83 

campagne désolée et donner un dernier baiser aux héros 
transvaalieus : la grandeur et la plèbe, la lumière et 
l'ombre se confondent... 

Sur ce cercueil fermé de la reine d'hier, nos martyrs, 
les Chénier, les deLorimier, les Cardinal, les Duquette, 
tendent la main aux Villebois Mareuil, aux Dewet, aux 
Kruger, unis dans une même confraternité d'âme, dans 
un même amour de la patrie et de ses droits — dans la 
même haine des oppresseurs !... 

Eeine infortunée, le voilà tombé de tes mains, ce 
rain simulacre d'une apparente puissance, ce sceptre 
inutile, qui ne sut pas dompter tes sanguinaires vassaux. 
Ton front glacé ne sent plus le poids du diadème d'or qui 
le meurtrissait... Pourquoi troubler le repos de tes cen- 
dres î N'es-tu pas lasse de tant de bruit, de tant de 
mensonge ? Faut-il que ces clameurs insensées viennent 
troubler cette grande paix à laquelle ton âme aspir 
depuis si longtemps !... Ces larmes, ces désespoirs de con 
vention sauvent-ils les souverains de l'éternel oubli ?... 
Après avoir pleuré un an il faudra se réjouir une autre 
année pendant les fêtes du couronnement et boire force 
libations à la santé des nouveaux souverains. 

Chaque élément retourne où tout doit redescendre : 
L'air reprend la fumée et la terre la cendre ; 
L'oubli reprend le nom ! 

Eux, les pasteurs du Transvaal, soldats obscurs sans 
blason et sans couronne, ils vivront ! 

O Victoria, tu fus esclave sous l'hermine ; ils restent 
libres sous les haillons. L'intérêt et la cupidité guet- 



84 BLEU — BLANC— ROUGE 

taient avidement le deraier souffle de ta sénilité ; l'hu- 
manité haletante se penche anxieuse sur la république 
épuisée pour surprendre dans son sein un regain de vita- 
lité, une nouvelle poussée d'héroïsme. 

Et, quand la plaine désolée aura bu la dernière goutte 
du sang des boers, l'univers recueilli défilera devant leur 
humble tombeau. Ils arriveront de toutes les parties du 
globe baiser la terre sanctifiée, fécondée par 1© sang des 
héros. Il s'y fera des miracles ! Des malades se relèveront 
guéris de l'indifférentisme fatal du siècle ! Transfigurés, 
enthousiastes, la voix de ces nouveaux apôtres aura des 
accents convaincus pour soulever les masses et conduire les 
peuples à l'indépendance. 

*** 

La Reine se débattait dans les affres de l'agonie, et 
son râle couvrait les paroles de l'absolution suprême que 
son oreille ne percevait plus. Les princesses royales, la 
tête cachée dans la bordure du lit d'apparat, pleuraient 
silencieusement. Les courtisan», selon les strictes lois de 
l'étiquette, avaient interrompu leurs chuchotements hy- 
pocrites ; les rois, la cour cérémonieuse, en grande tenue, 
regardaient mourir la vieille souveraine. Soudain, la 
mort accorde un sursis. L'agonissante ouvre des yeux 
démesurés, éclairés déjà par un reflet de l'au-delà... La 
vérité pour la première fois peut-être lui apparaît et,la pu- 
pille dilatée, elle contemple effraj^ée et ravie cette lumi- 
neuse vision ! — Pourquoi Dieu refuserait-il aux rois ce 
qu'il accorde au plus humble mortel, à l'heure dernière... 
un' coup d'oeil embrassant l'inconnu ? Alors que l'âme, 
presque dégagée des pesantes molécules de la matière, 
plonge dans le monde éthéré et voit la pensée divine dé- 
pouillée de ses voiles... Comme l'oiseau qu'un fil retient 
captif, l'être plane déjà dans l'air libre, encore un der- 



BLEU — BLANC — ROUGE 85 

nier effort, il volera jusqu'au soleil... Oui, la reine, à cette 
minute suprême, comprit la vanité des choses, le néant 
de sa triste vie, le faux éclat des pompes royales ; elle 
vit se dessiner eu lettres de feu sur les tentures sombres 
le Mane, Thécel, Phares ! Ses actions, jugées, pesées, con- 
damnées peut être par le tribunal de l'humanité, qui n'a 
d'appel qu'au trône de Dieu !... Un grand cri fit tressaillir 
les échos du sombre château, les rois tremblants crurent 
à une résurrection et s'approchèrent. — " Jurez-moi, fit la 
reine, solennelle et majestueuse, jurez-moi défaire cesser 
la guerre... Que la paix règne en Angleterre... la paix..." 
Et la souveraine du plus grand royaume retomba 
dans son sommeil comateux, pour n'en plus sortir ! 



Sois bénie, ô reine, pour cette pensée suprême de 
pardon ! L'ont-ils compris, cet élan de ton âme généreuse ? 
Qu'ils prouvent, tes sujets, la sincérité de leur deuil et 
de leurs regrets, en accomplissant religieusement ce der- 
nier codicille ajouté à ton testament ! Qu'ils rejettent avec 
horreur le cimeterre teint du sang de leurs frères ; ils 
adorent le même Dieu de la Bible qui a dit : " N'achevez 
pas le roseau à moitié brisé par le vent — N'éteignez pas 
la mèche qui fume encore." 

Et, si dans le cœur de ton peuple, Victoria V% tu as 
laissé une si grande admiration, un amour si respectueux 
pour tes vertus de femme et de reine, qu'ils fassent 
oublier à l'Angleterre ses injustes griefs, son am- 
bition effrénée, sa soif de l'or... Si au nom de son idole, 
la fière Albion prend dans ses bras la brebis blessée et 
qu'elle panse ses plaies, alors Victoria, tu seras grande, 
l'histoire fera devant toi son salut, tu deviens digne de 
figurer avec Kruger, et l'auréolo de la charité, nimbant 
ton front, consacrera l'immortalité de ton nom ! 



UNE VISITE AU CIMETIÈRE 



LE MOIS DES MOETS 



Je crois en la co»i»iu>iion des saints. 



T A bonne saison des morts s'est envolée avec l'oiseau 
-^-^ qui chantait sur la brandie du saule pleureur. Ah ! 
la douce mélopée entrecoupée de soupirs, plaintive 
comme le susurrement des jets d'eau en automne. Qui Pa 
entendue une fois en garde un frisson dans son cœur. 
Souvent, des amoureux attirés par le charme mystérieux 
des allées ombreuses et des vertes pelouses, s'égaraient 
dans le dédale des tombes ; ils allaient tendrement en- 
lacés, se disant des serments de tendresse. Alors, les 
vieux squelettes noircis, enfouis dans la terre glacée, tres- 
saillaient aux accents d'amour dont jadis ils avaient vécu 
et pleuré : ainsi frémit l'aiguille d'acier au voisinage 
vde l'aimant. 

Mais tout a fui : le chant du ténor ailé, le parfum 
des roses, le soleil même ne fait que de hâtives visites de 
cérémonie, on n'entend plus le claquement du fouet et le 



BLEU — BLANC — EOUGE 87 

pas cadencé des équipages aristocratiques. Seules les deux 
montagnes jumelles, comme deux aïeules, se penchent 
avec sollicitude sur les berceaux de marbre blanc où 
reposent les fils dont elles protégeaient jadis, de l'autre 
côté, les bruyants ébats et les joyeuses escapades. 

De leurs bras décharnés, elles semblent écarter 
les mauvais génies de l'air qui voudraient troubler le 
repos des tombes. N'avez-vous jamais vu de vieilles 
grand'mères veiller jalousement sur le sommeil des nou- 
veaux-nés et, de leurs mains tremblantes, éloigner les 
mouches qui pourraient bien se tromper, venir butiner 
ces lèvres fraîches, les prenant pour des roses ! 

Dans le deuil de la nature, à cette morne saison, les 
pins restent immobiles et droits comme des sentinelles, ils 
disent, dans leur vert immuable, l'éternité de l'espoir 
qui survit à la destruction de l'être. 

Pourquoi appeler un cimetière le champ de l'égalité ? 
Mensonge encore ! La distinction des castes survit dans 
ce monde pétrifié qui n'est qu'un simulacre du monde des 
vivants. Comme les personnes, certains tombeaux ont 
une morgue aristocratique, un mépris de la plèbe, qu'ils 
affichent avec impudence. On sent leur dédain d'être frôlés 
par l'humble croix des pauvres, au soin qu'ils ont 
pris de s'isoler dans de somptueuses chapelles, de peur 
d'être effleurés par le souffle vulgaire des parias. Il est 
des morts sots ou parvenus qui se croient voués à l'im- 
mortalité parce que le monument qui recouvre leur nullité 
a coûté un demi-million de dollars. Des orgu«illeui ou 
des philosophes prévoyant l'oubli de leur nom ont cru 
prudent de choisir d'avance, sur une hauteur, le site de 
leur tombeau. Et même, ô vanité, certains ont voulu jouir 
par anticipation d'une gloriole posthume en faisant 
ériger de leur vivant la pyramide qui devra contenir une 
pincée de cendres !... 



88 BLEU — BLANC — ROUGE 

Mais dominant toutes ces mesquines ambitions, toutes 
ces vaines prétentions de la vanité, comme un chêne les 
maigres arbrisseaux de la forêt, le monument des exécutés 
de 37 pousse avec fierté la pointe de son aiguille en pierre 
jusqu'au ciel. Droit, sévère, sans ostentation, comme l«s 
humbles héros dont les noms en lettres d'or scintillent 
sous un rayon de soleil — moins profondément gravés 
dans le marbre que dans nos cœurs. 

Ah ! ces braves ! comme ils surent mourir sans dé- 
laillance pour assurer nos libertés ! Qne leur monument 
soit la colonne lumineuse guidant notre patriotisme vers 
la Terre de l'Indépendance, — le serpent d'airain dont la 
vue guérisse les âmes des morsures de l'envie, l'ennemie 
de notre race, ce reptile immonde qui sème la division 
dans nos camps et empoisonne nos plus nobles aspira- 
tions !... 

Mais, par contre, que d'hypocrisies incrustées dans 
le granit ! Que de fausses larmes au bout des épitaphes 
mensongers ! Sur la tombe d'une femme morte des bruta- 
lités de son seigneur et maître, l'indigne mari a traeé ces 
mots : A mon épouse bien-aimée. 

Une veuve inconsolable a trouvé plus facile de fleurir 
le tombeau de l'absent, que de lui garder son cœur et sa 
foi. Malgré la mine renfrognée du remplaçant, elle essuie 
des larmes, peut-être vraies, que lui arrache un tardif 
repentir. 

Seuls les morts qui ont des mères ne sont pas oubliés. 
On les reconnaît aux décorations naïves des tombes. 
Quelques-unes ont de petites niches incrustées dans le 
bois, oïl la tendresse maternelle conserve comme des re- 
liques les jouets, le portrait du pauvret, enguirlandés de 
fleurs en papier. Parfois l'orthographe pèche un peu, 
mais on devine le sentiment qui a dicté ces naïves inscrip- 
tions. 



BLEU — BLANC— ROUGE 89 

Ammon peti tanfan Zén-o-fil- 

J'ai vu un berceau rustique où des fleurs s'épanouis- 
saient à la place de l'enfant parti, gracieuse allégorie dont 
une mère seule pouvait avoir l'idée. C'est dans le quar- 
tier des pauvres, que j'aime surtout à errer ; je m'ar- 
rête à chacune de ces petites chapelles que la piété des 
parents élève à leurs chers défunts : des anges en plâ- 
tre, un Jésus et des chandeliers en faïence ; les tertres 
sont entourés de cailloux blanchis ou de mousse ; parfois 
des tombes assez luxueuses ; on a voulu verser toutes les 
épargnes de la tirelire dans la main du statuaire : " lime 
faut quelque cliose de beau, c'est le dernier présent que 
l'on peut faire au petit !,.. 

Une surtout m'attira, toute simple pourtant, mais 
d'un goût exquis : un carré de marbre surmonté d'un 
vase où trois colombes eu pierre se penchaient pour boire. 
Une femme ployée par l'âge, était agenouillée sur la terre 
humide qu'elle touchait presque du front. Son pauvre 
visage baigné de pleurs qu'elle ne prenait pas la 
peine d'essuyer. Je crus à un malheur récent, une vieille 
grand'mère à qui la mort avait ravi son petit-fils. Ses 
lèvres tremblantes marmottaient des prières — trois fois 
elle baisa la terre, puis lentement elle s'éloigna, trébu- 
chant sur les grosses roches. Curieuse, je m'approchai 
pour lire l'inscription du gracieux monument !... 

Ci-git : 

Philippe Auguste, mort accidentellement 
le 8 juin 1833, 

1833 !... Cette douleur avait soixante-huit ans !... 
Sous l'amère rosée des larmes, cette fleur d'amertume 
avait conservé son éclat !... Ah ! ces cœurs de mère !... 

Si l'égalité existe en la cité des morts, c'est dans la 
louange qui monte du marbre altier comme de la plus 



90 BLEU — BLANC — ROUGE 

modeste planche tombale : Au modèle des époux — A la 
femme forte de l'Evangile... Epouse fidèle et dévouée, 
mère sans reproche. — Au citoyen intègre, pieuré des 
pauvres. — Lis de candeur impitoyablement fauché par la 
cruelle Moissonneuse... 

La mort est le Léthé suprême qui absout de tous les 
forfaits, la grande éponge qui lave les souillures de toute 
une vie. Et le ciel étonné reçoit cet encens obligatoire s'ex- 
halant de la putréfaction de la chair. Il s'en dégage une 
consolation, c'est que l'homme n'est pas de sa nature mé- 
chant, ambitieux, jaloux et fourbe, puisqu'il se hâte de 
rejeter ces vices d'emprunt dès qu'il n'en a plus besoin 
pour grimper aux sommets des honneurs. 



La loi veut maintenant qu'on ne fasse plus l'exhu- 
mation périodique des cadavres conservés dans les char- 
niers. Les cercueils scellés dans la pierre ne dévoilent 
plus leurs horreurs qui n'étaient pas sans danger pour la 
salubrité publique. 

Ah ! l'effrayant spectacle que ces corps desséchés, 
dont une partie de la figure n'offrait que des trous noircis 
recouverts d'une mousse grisâtre que perçait un bout de 
moustache, une mèche de cheveux. Parfois le masque, 
avec sa mâchoire tordue, semblait contracté dans un 
affreux rictus... Dire que tout cela avait pensé, parlé 
et vécu comme nous. ..Et ne pouvoir soustraire sa dernière 
grimace aux curieux !... Mais c'est du chagrin d'être 
exilés du soleil, des fleurs et des oiseaux, que ces pauvres 
morts étaient devenus si laids !... 



BLEU — BLANC — KOUGE 91 

Rien n'est touchant et humain comme le culte des 
morts, antique et pieux usage qui, chaque année, consacre 
un mois au souvenir de ceux que nous avons aimés. 

Des files silencieuses de visiteurs recueillis enva- 
hissent notre cimetière. Foule endeuillée des orphelins, 
des veuves, des mères et des pères malheureux, à la dé- 
marche lourde, aux yeux rougis. Un grand nombre 
arrivent, les bras chargés de fleurs naturelles et artifi- 
cielles. Gracieux contraste, tandis que les pleurs coulent 
des yeux, les tombes s'épanouissent comme aux jours du 
renouveau. 

Cette communion des vivants et des morts, qu'elle 
me paraît sainte et salutaire ! Cette chaîne de prières qui 
soude l'une à l'autre, la vie d'ici-bas à celle del'au de-là, 
comme elle me semble consolante ! Vraiment, il en coûte 
moins de partir quand on a la douce certitude que les 
liens qui nous rattachent à ceux que nous aimons, loin 
d'être brisés, ne sont que renforcis, purifiés et sanctifiés. 
Grâce à la divine télépathie de la prière, les âmes vibrent 
à l'unisson et peuvent toujours se fondre, l'une dans 
l'autre, fussent-elles aux antipodes du monde, aux anti- 
podes mêmes de l'éternité : la sympathie ne connaît pas 
de distance. 

Ah ! les morts sont heureux de cette émanation flui- 
dique qui monte d'un peuple eu prière, ils nagent dans 
un océan de délices comparable à la joie d'Eponine et de 
Sabinus, quand leur vue obscurcie d'ombres s'emplit tout 
a coup de clarté. 

Mais à errer d'une tombe à l'autre, toute aux pen- 
sées sérieuses qu'éveille en nos ânaes le séjour des tré- 
passés, je ne m'étais pas aperçue que le soleil avait dispa- 
ru derrière les grands sapins. 

La foule s'écoulait en gros torrents, par la grande 
porte du cimetière, car le jour tombait maintenant. Dans 



92 BLEU — BLANC — ROUGE 

un crépuscule clair, qui baignait la terre, un brouillard, 
montant de la vallée luttait avec la clarté. Une étoile 
surgit du mystère de l'inconnu, éclairant la patrie de tous 
ces pauvres morts. 

Des pèlerins attardés achevaient le chemin de la 
croix ; leurs formes effacées se mouvaient confusément, 
montant, montant toujours, gravissant le Calvaire où le 
grand Christ sanglant étend ses bras protecteurs, 
étalant sa plaie cruciale d'où coule le pardon depuis 
vingt siècles. Ils allaient à la suite d'une aube blanche. 
Une voix, sur un mode grave, murmurait des prières aux- 
quelles répondaient les voix de la foule, lentes ou brèves, 
comme des échos attardés. 

Puis les dévots disparurent un à un, on n'entendit 
plus que le silence, la respiration des choses inanimées... 
un soutitle chaud venu de la terre grasse, comme l'haleine 
des morts et, sur les tertres noirs, les tombes toutes blan- 
ches apparurent comme un ciboire d'hosties renversées..» 

Requiescant in pace ! 



FLEURETTAGE 



CES pauvres Flirt, les a-t-ou maltraités ! Le sentiment 
populaire leur est hostile et le galantin, qui a mérité 
de voir cette épithète accolée à sou nom, est classifié 
parmi les êtres dangereux : les mères et les filles s'en éloi- 
gnent avec une sainte horreur. C'est que le flirt a dé- 
généré depuis qu'on l'a affublé d'un nom anglais, volé 
du français fleuretter (de fleuret), ou de la gracieuse 
expression, conter fleurette. On ne me taxera pas d'admi- 
ration conventionnelle à l'égard de la noblesse, mais il est 
deux choses de la cour de France que je voudrais voir 
vivre éternellement : le menuet et le madrigal. 

J'adore ces marquises pompadours déguisées en ber- 
gerettes, immortalisées par Watteau. Le berger incliné, 
une main sur son cœur, souffle dans le cou de ces belles 
quelque compliment bien tourné, qu'elles écoutent rou- 
gissantes, le front caché derrière l'évantail. Comme on 



94: BLEU — BLANC— ROUGE 

savait parer avec grâce les coups délicats d'adversaires 
habiles, dont toute la science se bornait à viser le cœur 
sans le toucher jamais ! Quelle jolie escarmouche de mots 
spirituels, de mutines agaceries, un vrai feu d'artifices de 
galanterie d'un côté et de coquetterie maniérée de l'autre. 
Se battre à coups de madrigaux et de sonnets, les blessures 
n'en sont pas mortelles. M. de Voiture adressait à une 
délicieuse marquise ce galant rondeau : 

Je meurs tous les jours en adorant Sylvie, 
Mais dans tous les ennuis donr je me sens périr 
Je suis si content de mourir que ce plaisir 
Me redonne la vie. 

Dans le tourbillon de la danse, bercé par l'ivresse du 
rythme, quel valseur a su résister à la tentation de laisser 
tomber dans l'oreille nacrée, qu'il efiieure de son haleine, 
quelques mots d'amour inconsciemment montés à ses 
lèvres. Serments éphémères qui s'évanouiro-nt aux pre- 
miers baisers de la brise matinale. 

Et toi, pauvre petite, tu as bu ces paroles brûlantes 
et tu les crois, car tu es à cet âge passager où le songe et 
la réalité se confondent : on rêve à ce que l'on voit et l'on 
voit ce que l'on rêve. Ton âme soudain s'est éveillée et 
tu écoutes ravie, la merveilleuse cantilène qui chante en 
toi. 

Aux premières teintes de l'aube, quand sur les sièges 
épars traiue une toilette de bal : ici la robe de gaze, plus 
loin les souliers en satin, sur le tapis de la descente, un 
bouquet llétri. Perdue dans son lit blanc, la jeune fille, 
la tête appuyée sur sou bras nu, revoit les heures déli- 
cieuses écoulées. Comme il était gentil, ce monsieur Paul j 
En dix minutes, il a trouvé moyen de me comparer à un 



BLEU— BLANC— ROUGE 95 

lis virginal, à une étoile, à nue madone. Il m'a dit que 
mon front de seize ans faisait pâlir mon bouquet de roses. 
Voyous encore ces motos qu'il m'a glissés furtivement 
dans la main. Un pâle rayon matinal offre sa complicité 
pour verser dans ce cœur ingénu le philtre mensonger. 
Et la petite aspire comme du Musset des poésies ampou- 
lées dans le genre de celles ci : 

A In douceur de vous charmer, 
Nous blâmez-vous d'oser prétendre. 
Si c'est un tort de vous aimer, 
C'est un crime de s'en défendre. 

A ce reg'ard, où brille la g'aité. 
On vous prendrait pour l'amabilité. 

Avec les papiers frangés de rouge et de vert, qui enve- 
loppent les bonbons et les billets amoureux, monsieur 
Paul m'a fait une grosse rose, que j'ai échangée pour une 
fleur de mon bouquet. Mais avant, il a frôlé le papier de 
ses lèvres. Si je recueillais ce baiser qu'il y a déposé — 
le mal ne serait pas grand. Bien sûr, il l'a mis là exprès 
pour que je l'y aille chercher. . . . 

Tout eu monologuant, je ne sais par quel hasard, la 
mignonne enfant résistait toujours, il se trouva que la 
fleur de papier vint se coller à sa lèvre. 

Elle cacha sa tête sous l'oreiller, où le sommeil vint 
la chercher. Pauvre petite, tu pleureras, je le sais, en 
attendant l'intidèle ; ton cœur palpitera à chaque coup de 

sonnette Mais va, n'emplis pas ton cœur de haine. 

Cet homme n'est pas méchant : il est seulement de son 
époque. Ces compliments que tu as pris au sérieux, il 
les débite depuis cinq ans dans tous les bals, et il n'a pas 
fini. 

Vois le soleil, ce grand flirt, il fait épanouir les fleurs, 
puis il disparaît. Le colibri chiffonne les collerettes des 



96 BLEU — BLANC — ROUGE 

marguerites, après avoir bu la rosée au calice des violet- 
tes. Et les marguerites, et les violettes, n'en vivent pas 
moins leurs destin de fleurs ! 

Pourquoi donner tant d'importance aux brûlantes 
déclarations des jouvenceaux qui te font sauter tout un 
soir dans leurs bras 1 Ont-ils plus de tête et plus de cœur 
qu'un papillon ? Je n'oserais le certifier : j'ai tant vu de 
larmes qu'ils ont fait couler, ces pauvres étoudis, sans 
se douter seulement de leur imprudence. 

Mais j'ai vu aussi des petites filles se faire du mal 
elles-mêmes, et prendre pour des aveux les procédés les 
plus élémentaires de la galantcvie. C'est peut-être une 
des causes de la désertion des salons par les jeunes gens 
qui n'osent s'aventurer sur un terrain si brûlant, avec la 
terreur continuelle de voir leur liberté engagée par quel- 
que parole imprudente, habilement provoquée. 

Non, il faut rire, batifoler avec ces beaux cavaliers ; 
applaudir aux jolies choses qu'ils déclament, mais ne pas 
se laisser prendre à l'emphase, à la passion de leur panto- 
mime, pas plus qu'au tremblement de voix d'un chanteur 
d'opéra. Apprenez l'escrime, vous aussi ; ripostez en 
tierce, en quarte, aux attaques de ces habiles jouteurs. 
Inventez quelque botte secrète. Trouvez le défaut de la 
cuirasse; enfoncez y la dague à votre tour. Et si le jeu 
vous amuse, recommencez tous les soirs pendant toute une 
saison. Mais, de grâce, ne cherchez pas l'amour sous les 
lustres ; c'est un enfant de la nature qui court les bois et 
les champs. Il vous a frôlée parfois de son aile, qui sait, 
et vous avez passé outre, le trouvant trop mal habillé. 



LE THEATRE DE LA RUE 



T ES féeries vous passionnent, vous coure/, à ces levers 
^^ de rideaux, où des personnages maquillés exécutent 
mille cabrioles burlefques, et vous tordez votre mâchoire 
sans parvenir à vous faire sourire. Votre cœur avide 
d'émotion veut battre de sentiments généreux, le mélo- 
drame vous attire, dans ce besoin de pleurer qui parfois 
s'empare de nous, alourdissant notre poitrine comme nos 
paupières. Pourquoi louer un fauteuil d'orchestre dans 
une salle surchauffée ? Ouvrez votre œil à la grande féerie 
de la rue... 

Le sifflet vient de crier six heures. Voyez, la foule 
va, vient, se cogne, rit, s'injurie, joue de l'épaule et des 
coudes. La floraison des robes claires et des chapeaux 
en couleur égaie l'ombre des habits noirs portant éternel- 
lement le deuil de la galanterie de jadis. 

Les petites ouvrières reviennent gaiement de l'atelier 
et de l'usine en caquettant, heureuses de la tâche accom- 
plie, heureuses surtout d'échapper à la cage qui les retient 



98 BLEU — BLANC — KOUGE 

prisonnières de la poussière et du bruit. Là-bas, dans 
l'ombre d'un estaminet borjijne, une pauvre femme maigre 
à faire peur, les traits tirés, les lèvres bleuies, interroge 
fiévreusement les collets relevés qui se faufilent dans l'an- 
tre du vice. La lumière jaune des lustres et des glaces 
pique des retiets de cuivre sur cette face osseuse. Tout 
à coup, la malheureuse saute sur un de ceux qui poussent 
le paravent de la buvette. 

— liOuis ! C'est moi, viens-t'en... Les enfants n'ont pas 
dîné et il n'y a pas de feu. 

L'homme tente de lui écliapper. .Mais la malheu- 
reuse a la poigne solide. 

— Oui, oui, rieu qu'un coup et je reviens ! fais pas la 
bête. 

— Louis !... ta paie va y passer encore. 

— Laisse moi 1... 

Elle pleure maintenant, et plus désespérément se 
cramponne à lui pour lempêcher d'entrer. 

Une onde frissonnante passe sur son corps décharné 
dont les os percent le cachemire râpé. 

— C'est bon ! c'est bon !... braillarde I on y va 1 on 
y va !... 

Hargneux, mal ému. comme un chien à qui l'on arra- 
che son os, il suit eu bougonnant sa vaillante compagne, 
dont la pâle figure a un rayonnement : Les enfants auront 
du pain et du feu... Au loin le râclement d'un vieux vio- 
lon accompagne la chanson traînante et grelottante d'un 
garçonnet. Les notes fausses de la romance lamenta- 
ble s'égrennent dans l'air glacial. A cliaque couplet, le 
musicien tape quelques pas de danse autant pour se 
réchauffer que pour égayer la ritournelle . . . 

Entre deux politiciens : 

— Moi, je ne suis pas pour l'idée d'envoyer des Cana- 
diens au diable vert, se faire hacher en chair à pâté, au 
service de messieurs les Ans-lais. 



J5LEU — BLANC— ROUGE 99 

— Laisse donc faire c'est pas une grosse perte pour le 
pays, va, ceux qui vont tuer des Boers méritent de laisser 
leurs os là bas, c'est pas des Canadiens bien sûr. 

— C'est égal le principe veut . . . 

Les voix se perdent dans la cohue. S'avance une 
jolie fillette : figure claire de soleil, cheveux fous, yeux 
noirs, ravissante de jeunesse et de fraîcheur. Un vieil- 
lard essoufflé, l'œil égrillard, marche dans ses traces en 
marmottant je ne sais quoi. La fillette inquiète, se retour- 
ne plusieurs fois sentant peser sur son innocence ce regard 
de vautour. Brusquement, elle s'arrête, haletante, super- 
be d'indignation : 

— Passez votre chemin, vieux polisson, ou je vous fais 
prendre par la police 1 . . . 

Les voitures s'embarrassent sur les rails des tram- 
ways dans un tohu-bohu infernal. 

— Hue César 1 . . . 

Et les coups de fouet pleuvent sur uu animal rétif, 
sans que le cuir tanné du vieux cheval frémisse sous l'in- 
sulte. 

— Avanceras-tu ? . . . 

Le conducteur vocifère, les cochers narquois feignent 
de grands efforts pour dégager la voie, ravis au fond de 
causer des ennuis à la Compagnie qu'ils abhorent. Les pas- 
sagers, dans le retard du souper, roulent des yeux furieux. 

— Hue donc César ! . . . 
Mais la bête lourdement s'affaisse sur la terre glacée^ 
la gueule blanche d'écume, les naseaux frémissants, les 
lianes haletants, son grand (cil doux plein des affres de 
l'agonie. Malgré le froid, il se fait un rassemblement, les 
nouveaux venus poussent par derrière : Qu'est-ce qu'y 
a"? Qu'est ce qu'y a ? Des femmes avec des enfants dans 
les bras sont au premier rang . . . 



100 BLEU — BLANC — ROUGE 

— Circulez ! Circulez, eiien'^ les hommes de police en 
caressant du bâton quelque échine de femme, quelque 
crâne de gamin. 

Le charretier, l'air hébété, regarde mourir son che- 
val. 

— ''Dire que j'ai refusé cinquante piastres, la se- 
maine dernière ... y a ben du bonhomme ! . . . 

C'est là tout le panégyrique du noble animal, qui 
expire sa tâche acconiplin. Le vétérinaire, mandé 
par téléphone, se fraie un chemin dans la foule, relève 
ses manches, sort une large bouteille de la sacoche 
qu'il porte au bras, ouvre la gueule de l'animal, y verse 
le contenu de la fiole, et confiant il attend l'effet de sa 
potion. Les gamins sérieux soufflent à l'unisson de la 
bête agonisante qui, tout à coup, ouvre plus grand son 
bon œil, cherche son maître et après une dernière con- 
traction des nerfs, s'immobilise, les jarrets raidis, le ventre 
ballonné, la gueule sanguinolente, l'orbite atone. . . 

Et ce cheval, qui sait, avait été beau, le poil luisant, 
la queue en panache, les oreilbs droites, la chair frémis- 
sante d'orgueil à la moindre insulte du fouet. Libre et 
lier il avait gambadé dans la campagne, et salué la brise 
printanière par un hennissement joyeux. Les enfants de 
la ferme lui donnaient à manger dans leur main, le bon 
maître d'alors caressait sa belle robe de satin et sa cri- 
nière ondulée. Il avait aussi connu les enivrements du 
triomphe, au retour de l'hippodrome, les petits soins dont 
on entoure les vainqueurs, les chaudes couvertures, les 
boissons réconfortantes, dans l'écurie luxueuse . . . 

Pauvre animal ! 

Combien d'humains n'ont pas un meilleur destin ! 
Eemplir un coin de l'univers du bruit de ses succès, être 
l'oracle d'une certaine coterie, voir ses désirs faire 
loi, et du jour au lendemain être un objet de pitié à ceux 



BLEU — BLANC— ROUGE 101 

qui VOUS enviaient, devenir le serviteur du serviteur d'au- 
trefois, c'est un peu l'histoire de tous les jours ! . . . 

Ah ! viennent les automobiles, les boutons électri- 
ques, les blanchisseuses automatiques, tous ces domesti- 
ques inconscients et insensibles de l'humanité de demain, 
l'homme est devenu trop ingrat. L'on croit s'acquitter 
avec un maigre salaire d'une dette d'amour et de dévoû- 
ment contractée envers ceux qui nous ont fidèlement ser- 
vis. Lorsque l'âge a ankylosé leurs membres, que, deve- 
nus hargneux, ils vous ennuient de leurs jérémiades, de 
leurs inoffensives manies, avez-vous le droit de les jeter 
sur le pavé, sans un sou, sans une parole de bienveillance 
et de gratitude ? 

Quand l'hôpital les a recueillis, ne pourriez-vous au 
moins leur consacrer quelques instants, apporter un der- 
nier rayon de consolation dans ce triste séjour, et leur pro- 
curer quelque douceur. Venant de ceux qu'ils ont bercés 
et choyés, comme ces attentions leur seraient douces I 

Ah ! ceux-là qui nous ont aimés sont nos parents ! 
C'est la véritable voix du sang ! Malheur à qui ferme 
son oreille à ces voix impératives qui, par de là la 
tombe, crient vers nous et réclament le paiement de la 
dette d'amour ! 

Le théâtre de la rue est fertile en vaudevilles, en 
comédies d'une minute, en mots à facettes, en décors 
inattendus, qui, au moment où vous vous y attendez le 
moins, vous arrachent des entrailles les fusées jaillissantes 
d'un rire homérique. Des transformations, des trucs, des 
fantasmagories qui stupéfieraient le dramaturge ou le 
régisseur le plus fécond en mirobolantes surprises, selon 
l'heure à laquelle vous assistez aux représentations ! Pre- 
nez le tramway à six heures, écoutez ce qui se dit près de 
vous, observez les figures de vos voisins, les airs de miel 
rance des petites dames, en présentant une correspon- 



102 BLEU — EL ANC— ROUGE 

dance eu retard d'une heure qui leur a permis d'aller 6ar- 
ginner chez Dupuis, l'éclair de joie dans tous ces yeux 
d'hommes, à la rentrée d'une jolie fille : dix places lui 
sont offertes. Leur mine rechiguée, quand c'est une fem- 
me chargée de trois ou quatre gosses morveux et d'un 
lourd panier ! . . . Vous assistez à des phénomènes de 
télégraphie sans fil entre deux paires d'yeux bleus et noirs, 
et vous êtes vous-même comme touché du choc de l'étin- 
celle électrique qui s'allume chez votre voisine ! . . . Une 
grosse dame, pesant deux cents livres de prétention, crie 
de sa voix flûtée, en se rengorgeant : " Eue Sherbrooke." 
Par un soubresaut du tramway, elle rebondit en même 
temps sur les genoux d'un petit monsieur malingre et 
souflreteux qui étouffe les larmes lui montant aux yeux, 
et sur les cors de cinq ou six personnages polis qui 
avalent leurs jurons ! . . . 

Ah ! la féerie de la rue, le matin, encore enveloppée 
de brouillards ! La foule des pressés, des matineux, des 
journaliers, longe frileusement les murs au sortir de la 
tiédeur du lit. Les fenêtres closes ressemblent à des pau- 
pières endormies, les branches décharnées, menues et 
délicates, à des dessins à la plume, les cheminées fuman- 
tes se confondent avec le gris des nuages, les passants ont 
l'air d'ombres à la poursuite de fantômes. 

Midi ! le soleil flambe, les orgues piaillent, tandis que 
des Italiennes aux châles bariolés nous implorent du 
regard. La foule réchauffée et regaillardie accorde le pas 
au rythme des fioritures, dans le poudroiement d'or de 
l'astre-roi. On se donne la main, on échange des compli- 
ments et des félicitations, l'odeur des fritures vous cha- 
touille l'odorat et vous met en belle humeur. La marée 
gloussante et affamée s'engouffre dans les restaurants à 
quinze sous, tandis que les gamins et les fillettes s'échap- 
pent des volières pour le dîner. Quelques uns s'accro- 



BLEU — lUANC — ROUGE J0.'> 

client aux voitures, sous l'œil paterne des cochers, qui 
font semblant de ne pas les voir ! . . . Les ouvrières ont les 
lèvres rouges, la démarche légère, de l'or dans les che- 
veux, des pépites dans les yeux . . . Ah ! le bon soleil, 
c'est lui le grand impressario des représentations de la 
rue ! Grâce à sa venue périodique, à son divin sourire, on 
retrouve le bonheur de vivre, car sous les misères de 
l'hiver, il fait surgir des neiges la fleur printanière de 
la joie. 



CAUGHNAWAGA 



"Vf 'EN déplaise à la vieille Europe, notre continent sur- 
' git le premier des profondeurs de l'abîme, comme 
semblent l'attester les nombreuses découvertes des archéo- 
logues dans les Laurentides, en Californie et au Mexique. 
Selon Platon, qui s'inspirait lui même d'une légende 
égyptienne, il existait un continent immense, s'étendant 
entre l'Europe et l'Amérique, et qui aurait été englouti, 
à la suite de quelque cataclysme, comme il s'en produisait 
souvent aux premiers âges de l'humanité. Benjamin 
Suite se donne beaucoup de mal pour faire descendre les 
naturels du pays de la postérité légitime de Noé. Laissons 
les érudits à leurs savantes dissertations, et, sans nous 
préoccuper si nos sauvages tirent leur origine de Sem, 
des Pharaons, des mandarins, des tartares, ou du sein 
même de la plantureuse Amérique, pénétrons dans 
l'humble village de Caughnawaga où la plus puissante 
des tribus indiennes, râle son dernier soupir d'agoniç ! 



BLEU — BLANC — ROUCtE 105 

Caughnawaga est bâti sur une pointe rocheuse s'avan- 
vant dans le Saint-Laurent, où l'église, une modeste cha- 
pelle eu pierre brute, mire sa toiture argentée et la flèche 
de son unique clocher. Voici ce qu'en dit le P. Charle- 
voix dans une lettre adressée à Mme la duchesse de Les 
Diguières, en 1721, après une récente visite faite au Sault 
Saint-louis : " La situation est charmante, Téglise et la 
maison des missionnaires sont les plus beaux édifices du 
pays." 

La cloche qui, trois fois par jour, module sa prière 
aérienne, est le sujet d'une jolie légende. Il advint que 
le navire porteur du précieux airain, tomba aux mains 
des Anglais. Les Iroquois, qui attendaient toujours leur 
cloche, désespérés comme sœur A.nne de ne rien voir venir 
s'enquirent des causes du retard. Apprenant que les fils 
de John Bull détenaient leur propriété, ils s'indignèrent 
et protestèrent contre cette violation des droits de la jus- 
tice. Trois des plus influents de la tribu allèreut porter 
leurs revendications jusqu'aux pieds du roi d'Angleterre. 
Ils obtinrent justice et revinrent triomphants à la bour- 
gade avec leur conquête, qui depuis n'a cessé de chanter 
sa délivrance. 

L'ancienne demeure des gouverneurs français est de- 
venue le séjour ombreux et fleuri des prêtres qui des- 
servent la paroisse, composée de 2059 âmes, dont trente 
seulement sont protestantes. Le presbytère est une anti- 
quité lui-même, par l'étrangeté de sa construction et la 
lourdeur de sa maçonnerie qui peut défier bien des siècles. 
Il reste aussi le dépositaire de plusieurs souvenirs ar- 
chéologiques de grande valeur : la table sur laquelle le 
P. Charlevoix écrivit une histoire du Canada, sa biblio- 
thèque, le portrait à l'huile du naïf historien, de vieux 
manuscrits, un dictionnaire et une grammaire autogra- 
phes de la langue iroquoise, etc. L'église et l'école sont 



106 BLEU — BLANC — KOUGE 

bâties sur l'emplacement du vieux fort, où se réfugièrent 
les Français pour se protéger contre les cruelles attaques 
des sauvages. Une partie des murs de l'ancienne cita- 
delle sont encore debout ; ils servent d'enclos au potager 
de la cure. La poudrière est convertie en glacière. O 
ironie du sort ! 

A quelques pas de Téglise, on voit encore les pans 
lézardés d'une antique maison de pierre, c'est le wigwam 
américanisé du feu chef François, une des remarquables 
figures de la tribu iroquoise, disparue dans le grand oubli 
de la mort. Le cimetière iroquois, au contraire des nôtres, 
n'immortalise pas dans le marbre la gloire fastueuse ou 
la sotte vanité des passagers habitants de la terre. A. 
peine quelques grossières croix en bois marquent-elles de 
loin en loin un tertre abandonné, envahi par les hautes 
herbes. Les indiens gardent dans leur cœur le culte des 
ancêtres ! 

L'aspect du village est plutôt désolé : un sol pier- 
reux ou marécageux, brûlé par un soleil de plomb. Les 
rues tortueuses courent à la diable. Les maisons inégales 
tombent en ruines s'éparpillant sans symétrie dans les 
champs, dans les bois, perchées sur des monticules de 
roches comme des nids d'aigles, d'un abord inaccessible, 
parfois campées en plein milieu du chemin ou grimpées 
sur des buttes embroussaillées, à la fantaisie toujours des 
maîtres capricieux. 

!Si le sauvage a fait à la civilisation le sacrifice de la 
tente, il n'en a pas moins gardé à l'intérieur de sa cabane 
la liberté de vivre des anciens jours. Une seule pièce 
sert de salon, de boudoir, de chambre à coucher et de tout 
ce que l'on veut. Le père, la mère, les enfants, les pa- 
pooses, mangent en touchante confraternité avec le chat, 
les poulets et les chiens. Chacun boit une lampée au 
seau d'eau par terre, dans un coin, et va s'étendre sur 



KLKU — BLANC — ROUGP] 107 

uue natte de paille pour faire la sieste. Les mères ont con- 
servé l'usage des anciens berceaux indiens, lesquelsdonnent 
à leur nourrisson l'apparence de petites momies égyp- 
tiennes. Le bébé est solidement ficelé sur une planche 
par des courroies. Autrefois, lessqua^vs le fixaient à leurs 
épaules, comme une valise ; aujourd'hui elles se contentent 
de l'envelopper dans les plis de leur chape ; bien malin 
celui qui pourrait deviner leur cachette. C'est tout de 
même un étrange spectacle que cette planche mouvante 
qui vagit et se démène, que l'on dépose debout dans 
uu coin ou sur une berceuse, et qne les vieilles font sauter 
dans leurs bras !... 

Les sauvages de Caughnawaga ont conservé dans toute 
sa pureté l'idiome iroquois, langue bizarre aux sonorités 
harmonieuses, imagée mais restreinte et incomplète. 
Les mots abstraits y sont inconnus, ce qui complique la 
difficulté de donner aux sauvages une compréhension de 
la théologie, même élémentaire. Les indiens ne connaissent 
pas le babil et peu la conversation ; ils échangent des 
paroles concises pour se faire part de leur volonté ou de 
leurs impressions et affectent beaucoup de solennité dans 
leurs discours. Leur esprit rêveur est inactif la plupart du 
temps ; leur intelligence, rapide et pénétrante, est apte à 
recevoir l'instruction la plus étendue, mais incapable 
d'efforts prolougés. Il arrive souvent qu'au moment d'ac- 
cepter les liens de notre société, si le sauvage revoit le 
wigwam paternel, s'il respire l'air libre des champs, s'il 
flaire la piste du gibier, adieu la civilisation et ses avan- 
tages : l'enfant des bois retrouve ses jambes agiles et son 
œil de lynx ! 

John Jocks est la persoTinalité intéressante à Caugh- 
nawaga. De par droit, de sang royal il est le chef de la 
tribu iroquoise, et son blason se lit sur sa figure qui offre 
le plus pur type de la race indienne. Nez aquilin, yeux 



108 BLEU — BLANC— ROUGE 

d'aigle, sourcils bien arqués, pommettes saillantes et teint 
cuivré ; l'expression légèrement douloureuse de sa phy- 
sionomie semble faire un effort de générosité pour sourire. 
La carrure de ses épaules, la noblesse de ses attitudes en 
feraient un bronze antique digne de Phidias. J'aime à 
me figurer le jeune chef avec tout l'attirail échevelé des 
anciens guerriers : le diadème à plumes d'aigles, la poi- 
trine tatouée d'hiéroglyphes, le collier de griffes d'ours, 
les lances, le javelot, le manteau de bison oud'ours blanc, 
des scalpes à la ceinture, armé du tomahawk. C'est ainsi 
que le dut rêver l'imagination de Sarah Bernhardt, lors- 
qu'elle tenta d'enchaîner à ses pieds le prince détrôné. 
Mais le descendant des fiers guerriers de jadis ne veut 
accepter aucune entrave, pas même celle de l'amour. 

Jocks est un gentleman dans toute la force du mot : 
poli, affable, instruit, distingué et très populaire. Sa 
connaissance du droit en fait l'homme de bons conseils 
des sauvages à qui il prodigue ses lumières en bon prince. 

Le médecin de l'endroit, M. Patton, est un indien, 
natif des Etats Unis. 

Le sauvage est hospitalier. lia de la droiture et de 
la bonté, mais il faut se garder de ses préjugés et de ses 
préventions, — monde mystérieux, contre lequel viennent 
échouer notre prudence et nos prévisions. Chez lui, 
comme chez nous, le mariage est un marché, seulement il 
est plus honorable. L'homme ne vend pas sa dignité et 
sa liberté pour quelques billets de banque, mais il paie 
de ses deniers la possession de la femme aimée. L'amour 
joue un rôle secondaire dans la vie d'un indien moderne. 
Les récits aventureux et poétiques racontés par Chateau- 
briand sont de jolies fictions qui nous plaisent toujours 
par la magie du style, mais sont-ils la véritable expres- 
sion du sentiment calme, mesuré, naturel de ces enfants 
des bois ? On n'en retrouve nulle trace chez nos indiens, 



BLEU— BLANC — ROUGE 109 

maris fidèles , pères dévoilés, sans exaltatation roma- 
nesque. 

Ua sauvage qui ne savait parler que l'iioquois épou- 
sa une irlandaise pour qui la langue sauvage était aussi 
inconnue que le sanscrit. 

— Comment se fait-il que vous vous soyez mariés ? 
demande au mari une de ces bonnes âmes avide de sonder 
le cœur et les reins de ses patients. 

— On s'est regardé et l'on s'est aimé ! 

Naïve simplicité, bien différente de nos hypocrisies 
et de nos iiaauderies sociales, qui n'aboutissent qu'au 
mensonge légalisé ! 

La femme indienne est douce, silencieuse, et parfois 
d'une beauté remarquable ; elle rappelle les figures 
étrusques peintes sur les vases antiques. Ses longs che- 
veux tressés sont séparés du front à la nuque et collés 
bas sur les tempes. Elle affectionne les couleurs vives, le 
rouge surtout. 

Active, autant que dévouée, elle est la servante 
du mari et des enfants, travaille aux champs, apprête 
les aliments, pendant que le maître joue avec ses 
chiens, étendu sur une peau et fumant sou calumet, qui 
ne refroidit jamais. L'unique talent de l'indienne est de 
broder des mocassins, des coussinets en forme d'oiseau, 
avec des perles en verroteries. Elle excelle dans cet art 
par l'étrangeté des dessins, le ton criard des couleurs et la 
solidité du travail. 

Au printemps, les sauvagesses sont avec les hiron- 
delles le présage du renouveau. On les voit au seuil des 
hôtels et dans les gares, offrir aux passants des palettes de 
" sucre du pays " dorées comme leur teint. On sait pour- 
tant que les érables sont rares à Caughnawaga, tous ce- 
pendant achètent de«< " palettes de sauvagesses." 



110 BLEU — BLANC — ROUGE 

Cliez les peuplades qui ont survécu au fléau dévasta- 
teur, quels sont donc les bienfaits de cette civilisation 
tant vantée ? A la place des vertus que nous leur avons 
ôtées, des vices ont surui : l'ivrognerie, ce vaste système 
d'empoisonnement des races, l'apathie, la débauche, Tap- 
pât du gain, la rapine, etc. 

Je regardais ces profils aquilins et ces yeux à demi- 
fermés des sauvages paresseusement étendus le long de la 
grève. J'aurais voulu pénétrer la pensée de cette inter- 
minable jonglerie. Soufifrent-ils de leur déchéance ? Ont- 
ils conscience de leur lente agonie f Sont-ils dans ce som- 
meil comateux que la nature bienfaisante envoie peut- 
être aux races comme aux hommes pour leur voiler l'hor- 
reur de la i^rocliaine destruction ? 

Ah ! la fin n'est pas éloignée. J. 'ancienne chè/rerie 
est abolie, la subvention annuelle du gouvernement aux 
sauvagesses qui portaient la couverte, rayée du budget ; 
chaque jour des vandales, sous prétexte de restauration, 
détruisent les derniers vestiges de l'antique gloire iro- 
quoise. Ce coin de terre pelée, riche présent des enva- 
hisseurs, donne juste assez de maïs pour nourrir les cor- 
neilles. Avant cinquante ans, la petite cloche sonnera le 
glas de la plus lière tribu guerrière du Canada. 

Les Anglais ont l'infernal talent de miner sourde- 
ment la vie d'une race. Comme la taupe, ils rongent la 
racine d'un tronc vigoureux, tout en laissant à l'arbre ses 
feuilles et l'espoir des bourgeons. Hier, les Indiens 
d'Orient, aujourd'hui les Peaux-Rouges, demain ? 

"... .vous pouvez prendre à votre fantaisie, 
L'Europe k Charlemat;:ne, à Mahomet l'Asie, 
Mais tu ne prendras pas demain à l'Eternel." 



LES PETITS CIREURS DE BOTTES 



TL est un petit peuple barbouillé qui vit de la crotte des 
rues, comme la fleur, de soleil et de rosée. Tandis que 
les tireurs de portraits, les laboureurs, les demoiselles en 
mousseline, les dandys à souliers blancs, et le Directeur 
au Parc Sohmer, font de l'œil lau bon'Dieu pour capter son 
joli soleil, le petit peuple barbouillé élève ses mains sales 
vers le ciel et clame : Seigneur, de la pluie pour délayer 
la poussière du chemin et faire de grandes flaques d'eau, 
de beaux trous de boue où les pattes des messieurs s'em- 
bourberont ! Et les gros sous pleuvront dans la tirelire 
des cireurs de bottes ! 

Et le bon Dieu qui n'est pas un échevin (car il aime 
les pauvres et les faibles) le bon Dieu ouvre les cata- 
ractes du ciel et verse gratuitement les trésors bienfaisants 
du céleste arrosoir ! 

" Car sa bonté s'étend sur toute la nature." 



112 BLEU — BLANC — KOUGE 

Le plus minuscule insecte de la vaste fourmilière 
humaine est un artisan du grand œuvre de la création, 
le Maître l'aime et le protège. Si pirfois ses foudres dé- 
racinent le chêne altier, elles ménagent toujours la fai- 
blesse du roseau. 

Telle n'est pas la tendre prévoyance de Dame Taxe 
qui toujours tombe à bras raccourcis sur les déshérités du 
sort. L'aveugle brutale ne s'estelle pas avisée de préle- 
ver un impôt de deux piastres par an, sur les maigres re- 
venus des petits cireurs de bottes, histoire d'amener 
le Pactole rouler son flot jaune sur la pelouse de l'Hôtel- 
de-ViUe. Parbleu ! ces gamins doivent fournir leur 
quote part pour l'embellissement des quartiers luxeux, 
le balayage des rues, l'agrandissement des boulevards, etc. 
Il en faut des sous, pour fêtailler le petit fils de Victoria 
I"", embraser le jardin Lafontaine, et faire luncher le royal 
visiteur sur la montagne ! 

Mais le spectacle de l'enfance travailleuse ne vous dit 
rien au cœur, puisqu'au lieu de lui tendre une main se- 
courable, vous l'écrasez en l'opprimant ? Pauvres petits, 
lancés sur le pavé à l'âge où las enfants des riches sont 
gâtés, bichonnés, gavés de friandises par leurs i)arents ! 

Faibles oiselets, arrachés du nid, avant que d'avoir 
essayé leurs ailes ! 

A peine sortis des langes, ces bambins sont aux prises 
avec le dragon struggle for life, bien plus méchant que 
l'ogre ou la vache caille à p'tit Poucet. . . 

Le soir, ils rentrent au taudis fourbus, éreintés, noirs 
comme des nègres, les bras morts, la tête en feu. Ont-ils 
toujours, comme récompense de leur travail, un baiser de 
la mère, et un conte de grand 'maman, pour bercer leur 
sommeil endolori ? 



BLEU — BLANC — ROUGE 113 

Le père a chômé tout l'hiver, l'œil hagard, enfiévré, 
il attend les gros sous du petit pour acheter du pain. 

Celui-là sera battu, s'il rentre les mains vides. Plu- 
sieurs, après avoir vainement attendu la clientèle, se cou- 
cheront sans souper, sur l'unique grabat, où grouille une 
nichetée affamée ! A combien de drames de la misère, 
inconnus et navrants se trouvent mêlés ces humbles héros, 
dont les yeux ont déjà des regards d'homme et les lèvres, 
des sourires de désillusionnés. 

Ah ! vous n'avez pas honte d'arracher l'argent de ces 
enfants, quand les banquiers, les capitalistes, les bour- 
siers, les rentiers, étalent en plein soleil leur luxe inso- 
lent, sans augmenter d'un sou le trésor civique. 

Taxez donc le dollar avant le paria et vous aurez as- 
surément mérité de l'humanité ! 

Si vous semez le vent, vous récolterez la tempête. En 
fermant le chemin du travail à l'enfance, vous lui ouvrez 
l'antre du vice. 

Les petits désœuvrés d'aujourd'hui, sont les voleurs 
de demain. L'œil louche, la main furtive, ces gamins se 
faufileront parmi la foule et subtiliseront les bourses, et 
les belles breloques qui dansent sur l'imposant bedon des 
majestueux édiles. Faux boiteux, faux bossus, faux 
mendiants, les anciens petits cireurs de bottes, la larme 
à l'œil, l'air rechigné, tenteront de vous extorquer des 
sous en exploitant votre sensibilité. 

O homme raisonnable, faut il qu'a l'instar du roi des 
eaux, tu fasses ta pâture du menu fretin ! 

Les gros monsieurs cireurs de bottes, qui gagnent 
vingt-cinq à trente piastres par semaine, auront chaise 
enseigne, boîte et attirail complet sur une grande rue. Ceux- 
là paieront leur taxe et sans peine. Mais le petit peuple 
barbouillé, à la grimace espiègle, à la repartie piquante 
est déjà chose du passé, comme les ramoneurs et les 
chanteurs de guignolée. 



LE BÉBÉ-ANGE 



TL repose dans son blanc cercueil capitonné, le pauvre 
bébé chéri que la mort a touché de son aile ; ses che- 
veux font une tache d'or sur l'oreiller de satin. 

On dirait une tourterelle blessée, que le plomb du 
chasseur a couchée dans un champ de neig-e. Ses petites 
mains de cire tiennent des fleurs pâles, comme le sourire 
décoloré de ses lèvres exsangues. Il semble uncupidon 
de marbre envolé d'un piédestal de Michel- Ange. Et 
demain pourtant, son petit corps émacié ne sera plus 
qu'un squelette, demain encore, un peu de poussière ! Du 
gracieux bébé, il ne restera qu'un souvenir attendri que 
l'on évoquera aux heures de confidences intimes, planant 
sur nous comme le souffle invisible d'une aile d'ange^ 
pendant que les objets qu'il a touchés, son mouton, son 
polichinelle, resteront là, lui survivant de toute leur lon- 
gévité de choses. 



BLEU — ELANC— ROUGE 115 

'' Il est bien heureux, soupirent en chœur les voisi- 
nes îiccourues consoler (?) la famille. Il ue changerait pas 
sa place pour la nôtre ! " 

Et petit Paul, qui ne se doute pas encore du grand 
mystère, planant dans ce boudoir, tendu de mousseline, 
comme une chambre virginale, petit Paul, un bambin de 
quatre ans nous amène par la main, l'air ravi. 

— " Tu sais nous avons un bébé de mort 1 , . . Il se 
hausse sur ses petits pieds, et plonge curieusement ses 
regards dans le cercueil. Avec la cruauté de l'innocence, 
il pose mille questions ingénues, qui font sourire et pleu- 
rer : Quand donc Bébé, va-t il s'éveiller 1 Pourquoi le 
mettre dans cette boîte ? Tu pleures, maman, parce que 
le bon Dieu a posé de belles grandes ailes d'or à Bébé. 
Qu'est-ce qu'il fait au ciel, est-ce que le p'tit Jésus va lui 
donner des bonbons et des joujoux ? 

Et, je regardais la flamme vacillante des cierges se reflé- 
ter sur ce front glacé, désespérant comme le sphinx. Pour- 
quoi ces lèvres ne s'ouvrent-elles pas pour répondre aux 
mille points d'interrogation de la torturante énig-me ? 
Naître, mon Dieu, pour mourir si tôt ? J'entendais 
comme un écho des voix de femmes : " Il est bien heu- 
reux ! " Er, je ne sais pourquoi une voix intérieure pro- 
testait contre cette consolante utopie... Qu'a fait cet en- 
fant, pour décrocher d'un premier coup la timbale du pa- 
radis 1.. Nulle ride n'a troublé la limpidité de cette âme 
qui n'a réfléchi encore que des choses charmantes : le 
sourire de la mère, s'encadrant dans les rideaux de 'la 
couche douillette, la romance, chantée d'une voix douce- 
ment voilée, le mouvement rythmé du berceau qui apai- 
sait ses pleurs comme le balancement des branches endort 
les petits oiseaux dans leurs nids. Tu n'as pas appris le sens 
du mot souffrance, les craintes, les appréhensions de la 
mort, les affres de l'agonie, le déchirement des adieux... 



116 BLEU — BLANC— ROUGE 

Tu as passé inconsciemment du berceau au paradis, 
sans secousse ! Tendre agnelet, ta blanche toison ne s'est 
pas accrochée aux ronces du chemin !... Petit voleur de ciel, 
va ! Tu ne sauras jamais nos labeurs et nos luttes 
quotidiennes. L'école sombre et malsaine, la férule 
du maître, qui tient l'enfant enfermé, quand la cam- 
pagne fleurie, les bois en fête, l'appellent à bondir 
comme le chien fou. Le doute, qui distille son poison 
sur nos plus chères croyances. La course vertigineuse 
au bonheur, ce fantôme fuyant comme la luciole, pour- 
suivie par le mouciioir de la fillette : quand triomphante, 
elle brandit sa conquête, Tinnocente voit qu'elle n'a 
attrappé qu'un insecte noir, la mouche à feu uVst astre 
qu'en volant ! Le bonheur, les poètes le disent caché 
dans les fossettes d'une bouche rose, le jeune homme le 
croit, mais quand il le veut dénicher, un sourire moqueur 
de lèvres minces le met en fuite. 

Candide illusion, idéal rêvé, que le temps fait 
évanouir comme les gelées blanches sous l'artleur du 
soleil d'avril ! . . . Tu n'as rien connu de ces misères des 
pauvres humains, petit voleur de ciel ! As-tu pleuré la tra- 
hison de l'ami, l'inconstance de l'amour, l'ingratitude 
de ceux que tu avais comblés de bienfaits î... As tu senti 
la sève bouillonnante de la jeunesse se refroidir dans tes 
veines, pendant que le temps imprimait sa patte d'oie sur 
tes tempes î... 

— Soudain les bougies pâlirent, noyées dans un« 
éblouissante clarté. J'allais, j'allais, portée sur l'aile 
d'un nuage vers une étoile, dont la lumière aveuglante 
faisait clignoter ma paupière. Des sons, d'une douceur 
infinie, préludaient à un concert séraphique ; de lointains 
violoncelles pleuraient comme des voix humaines. 

Et la porte d'or des cieux se dressa devant mes yeux 
éblouis, elle roula sur ses gonds. J'aperçu le paradis 



BLEU — BLANC — KOUGE 117 

pavé de saphirs et incrusté d'astres. Les anges sur des 
gradins disposés en amphithéâtre chantaient des hymnes 
sacrés en s'accompagnant sur leurs théorbes. Saint Pierre 
solennel sous sa couronne d'or, agenouillé sur des coussins 
de nuage portait dans ses bras un enfant vêtu d'une robe 
ébloui.^sante d'un tissu aérien. 

— Où donc est le trône de Dieu, fis-je, à une petite 
sainte près de la porte, un amour de sainte, toute mi" 
gnonne avec de beaux yeux bleus. 

— Là, vers le grand soleil, perdu dans cette vapeur 
d'encens, qui monte de la terre en adoration. 

Soudain la voix grave de Pierre fit résonner les saints 
parvis : 

— Jéhovah, permets que j'introduise dans l'Eden cet 
enfant de la terre, que la mort a pris au berceau. La 
pureté le fait l'égal, le frère de nos chérubins. J'ai pro- 
mis à sa mère, pour la consoler, que le petit chanterait 
dans le concert angélique, ce soir même. 

— Une voix s'éleva du soleil, harmonieuse et douce 
comme le chant d'une harpe : Pierre !. . . comme je te 
reconnais bien là, les femmes font de toi ce qu'elles 
veulent. Pour elles, tu compromettrais ma justice divine. 

Pierre, tu t'es emballé, ce petit n'a pas fait sa jour- 
née, il n'a pas droit au plein salaire de nos élus. 

La matière est le creuset d'oii l'âme sort ennoblie et 
purifiée, seule la souffrance fait les saints et les héros. Le 
ciel n'est pas un Jardin de l'Enfance : on n'y accorde pas 
de prix d'encouragement ou de charité. C'est le lieu du 
repos, la patrie des âmes fortes à qui l'expérience, la sa- 
gesse et la science ont donné la virilité. — J'ai dit. 

Prends l'enfant et renvoie-le se réincarner. — Mais je 
veux qu'il choisisse son destin, avant qu'il retourne là- 
bas. L'Eternel dirigea un rayon de sa gloire sur la terre, 
et notre planète devint lumineuse. Et comme dans un 



118 BLEU — BLANC — BOUGE 

radioscope, je vis défiler les mille formes du destin, qu'une 
ombre vaporeuse expliquait, à mesure qu'elles passaient. 

— " Dans ce sombre palais, vois assis sur ce trône un 
personnage constellé de pierreries. Des courtisans sont à 
ses pieds attentifs à ses moindres désirs, pour les satis- 
faire. Tu le crois heureux, il bâille, gorgé de jouissances 
matérielles : la satiété l'a écœuré, son cœur est vide et 
jamais la vérité n'a versé sa lumière sur cette pauvre in- 
telligence. 

Vois, dans ce taudis, un grand jeune homme pâle, 
d'une maigreur presque diaphane, c'est un poète. Il a 
des envolées sublimes qui le font chanceler de bonheur 
en le grisant d'harmonie, mais comme il souffre en tou- 
chant terre ! Tout heurte ses délicatesses et sa sensibilité 
afl&née. Ce que tu appelles des chants, sont des san- 
glots qui s'échappent de sou cœur, comme des soupirs 
d'une lyre qu'on brise. 

Cette créature est une femme. La nature s'est montrée 
prodigue à son égard dans la distribution des charmes et 
des grâces. Son âme a des trésors de tendresses et de dé- 
voûment qu'elle prodigue avec un bonheur délirant. 
Mais, hélas ! la vie mauvaise est une claie, où son pauvre 
corps est attaché et labouré par des griffes de fer. Son 
cœur quand on en a bu l'amour, est rejeté avec dédain, 
comme une orange dont on a sucé le jus. 

Eegarde, enfant, et choisis... 

Mais une plainte aiguë m'éveilla en sursaut ; je me 
frottai les yeux. Les cierges crépitaient dans les candé- 
labres d'argent. Le chérubin dormait toujours dans son 
cercueil d'ivoire. De la pièce voisine j'entendais des gé- 
missements, j'accourus. La mère à genoux, devant le 
berceau vide, baisait les draps et le petit oreiller, avec des 
sanglots convulsifs ; 

— '' Mon enfant 1... ou m'a volé mou enfant !..." 



L'ILE STE-HELENE 



Q I la Fée Bonheur existe, j'aime à me figurer qu'elle a 
^ son royaume à l'île Sainte-Hélène, cette éméraude 
enchâssée diiis de l'azur, que le soleil fait miroiter de 
mille chatoyantes nuances, du vert doux au vert glauque, 
selon les caprices de l'astre artiste, Sainte-Hélène, la 
jolie, dis-moi, lequel de tes deux amoureux préfères-tu 1 
Le ciel, qui baise ton front et souffle dans ta chevelure 
ses effluves printanières, ou le grand flot paresseux, qui 
caresse tes pieds en pleurant son éternel amour ? Tu 
t'inclines vers l'un et tu souris à l'autre. Bien, ma belle, 
sois coquette et séduisante avec les deux ; tes amoureux te 
seront fidèles. Ignore le mal d'amour qui ferait soupirer 
tes grands arbres, et mettrait des larmes au bord de leurs 
feuilles frémissantes ! Le royaume de la Fée Bonheur, 
c'est le gîte du sourire : On n'entend que le gazouillis 



120 BLEU — BLANC— ROUGE 

des oiseaux dans la feuillée, les cris des enfants cou- 
rant après un papillon. Dans l'air volent de grandes 
balançoires, qui montent et descefident, scandées par le 
rire et les oh !... aduiiratifs des petits. Plus loin, une 
oscillation de gens plantés sur les deux jambes, bouche 
béante : c'est '' le massacre des innonocents." De grands 
enfants éprouvent le besoin de jouer avec des pou- 
pées ! On attend à la file le moment de tirer. L'amorce 
posée, on épaule le fusil, les coudes relevés, un œil 
fermé : la capsule éclate. Des pétardements secs, inin- 
terrompus, s'ajoutent aux criailleries des gamins. Puis, 
tout à coup, un orgue jette dans l'air ses notes sonores. 
Etrange musique, qui grince avec des fioritures de Hûte, 
piaulant sur une basse de tambourin et de trombone, 
roulant et grondant constamment. 

Allons voir le carrousel, cette maison qui tourne, 
perdue dans les grands arbres... C'est peut-être le château 
de la Fée ! Oh ! la jolie chose de voir tous ces bambins 
caracoler sur des chevaux à l'air féroce ressemblant 
plutôt à des monstres mythologiques 1 Les garçonnets 
sont tout pâles de plaisir. Songez donc, tenir par la bride 
un V7ai cheval ! Les bébés radieux ouvrent tout grands 
leurs yeux, où rient la surprise et l'admiration. Les 
fillettes envoient des baisers aux parents grisés, eux aussi, 
par le souffle de la Fée Bonheur. Mais, sauvons-nous, 
les cinq minutes vont expirer, le mouvemeat du carrousel, 
se rallentit. Que de bébés feront la lippe, lorsqu'on 
les arrachera de ces chevaux où ils se tiennent crampon- 
nés ! 

Des essaims de fillettes en robes bleues, roses, blan- 
ches, passent bras-dessus bras-dessous, occupant la lar- 
geur de l'allée, dont le gravier craque sous leurs pas 
d'oiseaux. Elles jettent hardiment de leurs lèvres rouges 



BLEU— BLANC— ROUGE 121 

des volées de sourires aux garçons qui les agacent en 
passant. 

Des couples, tendrement enlaces, pénètrent dans le 
cœur du bois. Au-dessus de leurs têtes, les branches se 
rejoignent et font une voûte légère, d'oii s'égoutte le 
soleil ; la mousse et la fougère tapissent les troncs d'arbres. 
Un écureuil saute de branche en branche, pendant que 
les oiseaux chantent plus doucement. Cette tendresse 
des nids en amour s'ajoute à l'immense allégresse de la 
terre, bourdonnant dans la splendeur d'un jour d'été, 
et met au cœur un immense bonheur de vivre ! Il y a 
des chemins creux, des pointes de rochers escarpés ; des 
taillis déserts, où l'on peut causer àl'aise, sans autre dan- 
ger que d'être entendus par les fauvettes. Mais un fiis- 
sonuant silence, l'ombre vivante qui tombe des arbres 
séculaires, glace les paroles sur les lèvres, et notre 
esprit s'égare dans une douce rêveiie ! 

J'allais sortir du bois, quand un bruit de feuilles, 
comme de la soie qu'on froisse, me lit tressaillir. Je vis 
s'avancer une mignonne fillette blonde, haute comme une 
botte, qui se promenait gravement, balançant au-dessus 
de sa tête l'ombrelle de sa mère, avec des airs de petite 
femme. Elle portait une délicieuse toilette de taffetas 
rose, couverte de dentelle, un grand chapeau à plumes, 
et de petits gants en peau correctement boutonnés. Tout 
à coup, la terre trembla ; un garçonnet fit irruption 
dans le taillis, brisant les branches, poussant des cris 
féroces. Il traînait une charrette chargée de cailloux. 

— Viens-tu faire un tour ? dit-il à la jeune demoiselle 
au i^arasol. 

— Salir ma belle robe ! fit-elle, avec un air de reine 
outragée. 

— Cherchons des fraises, veux -tu ? 



122 BLEU — BLANC — BOUGE 

L'embarras était aussi grand. Pouvait-elle, comme 
ce lutin, se vautrer dans l'herbe, fouiller les hau- 
tes touffes, risquer d'accrocher ses bas et de tacher ses 
gants. Pourtant, des fraises cueillies soi-même, comme ça 
doit être bon ! La tentation était forte ; elle allait céder, 
quand le garçonnet poussa un cri de triomphe, en mon- 
trant une superbe fraise. 

— Je veux l'avoir, donne 1 lit-elle, avec l'entêtement 
des enfants à qui l'on cède toujours. 

— Non, elle est à moi 1 

Alors, voyant le chagrin de sa compagne, il eut un 
malicieux sourire et mit la fraise entre ses dents. 

— Viens en prendre la moitié 1 

La petite eut une minute d'hésitation : c'était payer 
bien cher le plaisir de croquer une moitié de fraise... 
Mais elle fit un mouvement de jeune chatte, saisit à deux 
mains la tête sale du petit garçon déguenillé, happa'^la 
fraise, en faisant claquer sa langue, une petite langue 
fine et acérée, qui saura déchirer ses amies plus tard. 

Le petit, honteux, penaud, comme un renard qu'une 
poule aurait pris, remplit le bois de ses lamentables hi ! 
hi ! hi !... Ah ! fille d'Eve ! fille d'Eve 1 Comme je m'étais 
penchée pour surprendre le dénouement de la comédie 
enfantine, la fillette m'aperçut. Elle eut des minauderies, 
des airs penchés de femme faite, qui se sait remarquée, 
secoua ses jupes et inclina son ombrelle avec des airs 
mélancoliques... 

Et, je pensais en continuant ma promenade aux en- 
fants rougeauds de la campagne, en robe de calicot, pieds 
nus. et qui barbotent dans la mare aux canards... 

Brusquement, le vieux fort s'interposa entre ma per- 
sonne et les horizons bleutés. Mais il fait peine à voir le 
sinistre engin de la mort, dans cette nature fleurie. Les 



ELEU — BLANC — EOUGE 123 

pierres jonchent le sol, les baetions tombent en mine, les 
meurtrières, dont les prunelles lançaient du feu, se sont 
éteintes, leurs orbites sont des trous noirs et livides, que 
n'allumera plus la flamme mortelle, car cette triste forte- 
resse a été toucliée par la baguette de la fée. La mort blême 
est vaincue par la nature jeune et belle. La verdure 
envahit la sinistre mitrailleuse, qui cracha des projec- 
tiles meurtriers sur les soldats français, nos pères. Les 
corbeaux restent les seuls défenseurs de la belle cité ; 
les moineaux fout leurs nids dans les canons anglais. 
Si quelques soldats rouges viennent piétiner les margue- 
rites et jouer à la guerre dans ce séjour enchanteur, ils 
ne font plus peur aux oiseaux. Un merle, quel effronté, se 
perche sur une branche et vient leur siffler sous le nez !.,. 
Mais, la cloche de la fée nous avertit que sou bateau 
comme uu cygne blanc frissonne et bat des ailes avec impa- 
tience et qu'il nous attend pour nous transporter de l'au- 
tre côté de la rive. Le soleil se couche derrière le Mont. 
Eoyal et jette des reflets d'incendie sur la ville. Des 
gerbes de lumière brodent de franges d'or le sommet de 
la montagne et sur le fleuve pailleté, tombe un mirage 
de rubis, de corail, d'améthyste, teintes divines qui déses- 
pèrent le pinceau de l'artiste et la plume de l'écrivain. 



LA FAUVETTE ET LE HIBOU 



ALLEGOIRE 



A HARPE, " Le Soleil 
Québec. 



Sous a douce clarté d'un crépuscule rose, 
Un oiseau préludait au coucher du soleil, 
L'astre-Roi s'endormait la paupière mi-close. 
Dans le duvet neigeux d'une couche en vermeil. 
C'était du rossignol, la gentille sœurette 
Oui chantait son cantique, aériens soupirs, 
Argentine prière, extase de fauvette, 
S'envolant au ciel pur, sur l'aile des zéphyrs. 
Le rossignol ému retenait son haleine : 
Il craignait de troubler ce concerto divin, 
Romance sans bémol sœur de sa cantilène. 
Le chérubin de même écoute un séraphin. . . . 
Soudain le bois frémit par les branches froissées. 
Un vol lourd battit l'air, obscurcissant le jour 
Comme un voile de deuil. Des cîmes délaissées, 
L'n oiseau noir venait. Aigle, épervier, vautour? — 
Non ! Un sombre hibou, déplumé, l'aile basse. 
L'œil pâle et clignotant, le bec long et tordu. 
— Chut !. . fait le rossignol, que personne ne passe ! 



BLEU— BLANC— ROUGE 125 

La fauvette module un céleste impromptu, 
Tu briserais le fil des mélodiques trames, 
Musicale dentelle œuvre d'un gosier d'or 
Sur le tissu mouvant des fibres de nos âmes... 

— " L'oiseau noir tremblotant s'arrête en son essor 
Le bec rouge du sang des candides colombes. 

Il accroche sa griffe à la branche d'un pin : 

— " Malédiction trois fois !..." clame l'hôte des tombes. 
Fier Seigneur du charnier " Pitoyable destin, 

"Je suis laid et sans voix, donc, je hais la lumière, 

*' L'amour et la beauté, fatale Trinité 

" Qui raille mes sanglots — Et je bois à l'ornière 

" L'eau fétide et verdâtre !... O sainte vérité, 

" Je n'oserais poser mes lèvres à ton urne 

" Dans la crainte d'y voir mon sinistre reflet !... 

" Hou 1 Hou !... hulule encor le sombre oiseau nocturne " 

— Il volète au ras sol vers son antre secret !... 

La voix semble plus douce après ces tristes notes : 
Fragilité d'im chant immatériel et pur, 
Oui se mêle aux ave des sereines dévotes 
Montant comme l'encens vers le temple d'azur I 



COUPS DE PLUME 



Gentille Coloinbine. dites donc un peu 
ce que vous pensez de aos sports en 
blouse. Ce faisant, vous mettrez aux 
anges. 

La,ni RlSTAri). 



TTEUREUSEMENT que vous avez dit gentille Colom- 
-*— ■- bine,sans quoi votre billet allait s'échouer au panier. 
Exécution brutale, mais nécessaire, pour couper dans sa 
racine une végétation parasite, qui boit la sève de l'arbre où 
elle 8'attache : les correspondants. Les chroniqueuses ne 
sont pas des thaumaturges ou des confesseurs. De quel 
droit, venez vous mendier leur sympathie pour des maux 
dont elles ne peuvent logiquement s'émouvoir, implorer 
leurs lumières, leur habileté, pour dévider des écheveaux 
parfois si emmêlés, que l'on n'y voit goutte? Croyez- vous 
que ces vaillants écrivains n'ont pas assez à faire de jouer 
de la plume pour intéresser le public, sans avoir à émietter 
leur talent et leur cœur à tous ces roitelets qui grimpent 
sur l'aile des aigles pour se faire voiturer dans les airs ! 
De combien de jolies choses, vous nous privez, égoïstes 
correspondants, en accaparant le temps et la pensée de 
nos femmes écrivains, à qui vous paralysez les ailes, en les 



BLEU— BLANC— ROUGE 127 

forçant de traîner le l)oiilet de vos mièvreries sentimen- 
tales ou de vos ineptes fadaises. 

Une jeune névrosée écrivait dernièrement : " J'ai 
l'âme fière et tendre, j 'aime îl me faire aimer, chérissez-moi 
doue ! " 

Une ingénue (?) celle-là, posait cette question : '' Puis- 
je embrasser un garçon, quand il me le demande.'''' 

Il fallait joindre un portrait à la lettre, pour permettre 
à la chroniqueuse de rendre un oracle judicieux. Si la 
fillette est marquée de la petite vérole, avec un œil qui 
regarde Xotre-Dame et l'autre Saint-Patrice, c'est de lui 
écrire à toute vapeur : '' Prenez le baiseraux cheveux !..." 

— Si la correspondante est jolie... L'impossibilité de 
faire honneur à toutes les réclamations qui lui tomberont 
dessus, lui fait un devoir de refuser net. 

Mon Dieu, quand ou ne sait pas toutes les circons- 
tances, qui parfois changent l'espèce des choses et même 
des gens, comment donner un conseil salutaire ? 

Correspondants chéris, aimez-moi, si ^'ous le voulez, je 
le mérite bien ... ? Mais, de grâce, ne m'en faites pas 
l'aveu, car moi aussi j'ai une petite âme farouche. Sous 
vos paroles de flamme, je frissonnerais pour me refermer 
comme la^classique sensitive. Mon cœur tout entier, je le 
garde pour ceux qui endurent de vraies douleurs : ceux- 
là ne savent pas tenir une plume, ils ont la pudeur de 
leurs souffrances. Puissiez- vous les trou^■er, car ils se 
cachent bien. A ceux-là, versez comme une aumône la 
sympathie qui console 1 

Ave/.-vous des déceptions, des troubles de ménage 1... 
L'âme dans sa chute à bas de l'idéal s'est-elle marbrée de 
bleus — pourquoi nous affliger de ce désolant spectacle. 
Une mère est la confidente naturelle de vos chagrins ; à 
son défaut, une amie. . . Et, si vous êtes pauvre, orphelin, 
sans gîte, sans ami, Dieu est partout, tombez à genoux, 



128 BLEU — BLANC — KOUGE 

criez lui votre abandon, vos doutes, vos soupçons, vos 
embarras etc. Le ciel ne rt-ste jamais sourd à qui l'im- 
plore : une paix divine en descendra ! Vous vous relève- 
rez plus courageux pour jrr;ivMr le calvaire de la vie. 
Ainsi soit-il. 

" Mon bon niiMisieur Rustaud 
\'ous êles tout penaud. . . . 

Je VOUS entends soupirer : 

— " Mais, je ne me plains pas, moi... je suis aussi 
innocent que l'agneau de LaFontaine. En quoi, ai-je trou- 
blé l'onde où vous v^ns désaltérez ?" 

— Tant pis, il me fallait une victime, pour expier Icg 
erimes d'Israël et je vous ai tr-ouvé sous ma main ! 

Mais de vous avoir fait gober ce sermon, ça vaut 
bien une compensation. Causons, je suis à vous... 

M. Cyrille Trudeau a fort bien traduit mon sentiment 
à l'égard des blouses. Rlles sont rafraîchissantes, ce qui 
est un mérite par ces temps de chaleur tropicale. J'y 
vois un acheminement vers l'égalité sociale, rêvée par les 
grands philanthropes moderues. L'uniformité d'habits, 
entre le bourgeois, l'ouvrier et le capitaliste, amènera 
peut-être l'uniformité des sentiments : la fraternité uni- 
verselle... 

lît, comme je suis évolutionniste, n'eu déplaise à Mgr 
Bond, je vois avec un indicible plaisir l'homme se faire 
une ambition de ressembler à la femme. Allons, noue 
sommes en voie de progrès. Hier, la suppression des 
moustaches, aujourd'hui l'avènement delà blouse, demain, 
le triomphe de la jupe !... Dame, il faut aller de l'avant ! 
Blouse, comme noblesse, oblige : l'homme perdra ses bru- 
talités, sa grosse voix, ses jurons, sa chique de tabac, ses 

dents de chinois, son haleine alcoolisée pour acquérir 

une délicatesse, une douceur, une sobriété toutes fémi- 
nines : La pomme perdit le monde, la blouse le sauvera. 



BLEU — BLANC — BOUGE 129 

L'air, circulant plus librement sous la chemisette, cal- 
mera les ardeurs d'un cœur trop prompt à s'enflammer. 
L'homme et la femme deviendront copains et compagnons 
d'ateliers. De là à l 'égalité de leurs droits devant la justice 
et la société, il n'y a qu'un pas. Chantez, adeptes du 
féminisme, l'ère de votre triomphe point à l'horizon, 
saluez l'aurore qui va changer la face du monde. Et re- 
novabis faciem terrœ — 



M. STANISLAS COTE 



/^UAKAXTE ans de journalisme ! 

'X- Vous qui n'avez pas entendu la conférence de M. 
StRiiislas Côté à l'Union Catholique, vous croyez que 
celui qui i^orte sur ses épaules ce lourd fardeau doit être 
un vieillard penché vers la terre, souffreteux, malingre, 
sceptique, dégoûté de la vie et des geus. Détrompez- 
vous, M. Côté porte fièrement un passé de luttes, voire 
même de batailles. Debout sur cette pyramide de ran- 
cunes, d'ambitions, d'envie, de mesquineries, que les 
adeptes de l'arrière-garde ont élevée sur sa route pour 
lui barrer le chemin et lui voiler les vastes horizons, il 
peut s'écrier, parodiant Napoléon : Quarante ans me con- 
templent ! 

Savez-vous à quoi le digne journaliste doit cette bril- 
lante et rose santé qui le fait un des types vigoureux de 
la race canadien ne- frauyaise ? 



I:LEIJ—BLA.NC— ROUGE 131 

M. Côté, sous la neige des ans, garde la fleur d'un 
cœur jeiiue, plein d'enthousiasme. A l'aide de ce prisme 
radieux, la vie lui semble belle et bonne, et comme si la 
main du destin avait tracé dans l'aurore du soleil levant 
de divins hiéroglyphes, compris de lui seul, il croit à l'in- 
dépendance de son pays. Il y rêve, il en rayonne. Peu 
seur aux généreuses aspirations qu'illuminent les étin- 
celles d'un esprit \ if, capable d'exprimer sa pensée en 
images et en symboles, sa parole chaude et franche creuse 
dans le cœur un profond sillon à l'endroit du patriotisme. 
" Mon Canada !" sa figure s'enflamme comme au reflet 
d'un invisible ïhabor ; le cœur lui monte aux lèvres, ses 
bras s'ouvrent dans un besoin de l'étreindre, il en parle 
a\ ec l'ardeur passionnée d'un amant et la tendre câline- 
rie d'un enfant — " cette belle créature, la plus belle des 
créatures,'' comme il dit, avec tant de feu. Il ne lui garde 
rancune ni de ses légèretés, ni de ses inconséquences, ni 
de son ingratitude, elle ne donnera jamais peut-être ce 
qu'il en attend dans son exaltation, mais son amour 
Fabsout de tout. L'amertume du philosophe : " Ingrate 
patrie, tu n'auras pas mes os ! " ne crispera jamais sa 
lèvre souriante. Il expirera en prononçant le nom de 
l'adorée, le dernier peut-être des Spartiates, le derniej" 
des verts sapins de la forêt, affrontant la tempête d'un 
front altier, quand les jeunes chênes sont déracinés, quand 
le vent disoerse dans l'espace l'espoir des bourgeon» 
d'avril. 

Vous qui niez l'amour, la vertu, l'honneur, cordes 
mélodieuses dont les sonorités chantaient si doucement au 
souffle patriotique de vos ancêtres, et qui ne s'éveillent 
plus en vos âmes endormies, précoces vieillards de vingt 
ans, quel triste mensonge, qu'une floraison de jeunesse 
sur cette pourriture morale de vos cœurs en décomposi- 
tion ! Que restera t-il de vous dans quarante ans ?— Ce 



132 BLEU — BLANC— KOUGE 

qui demeurera des atomes, que l'étincelle divine n'a 
jamais animés, un néant s'enfonçant dans le néant ; car ce 
qui fait l'homme immortel, c'est la pensée fécondante, 
l'amour ardent d'une sainte cause : le vieil Homère, le 
sage Platon, le Christ Jésus, le doux Vincent de Paul, 
nos martyrs de 37, le grand Papineau demeurent 
éternellement jeunes, l'aube du siècle nouveau redore 
leurs noms sur le monument de la gloire. Comment pou- 
vez vous espérer survivre, vous qui n'avez jamais aimé, 
partant jamais vécu, pauvres jeunes vieillards !... 

Ou bien, éveillez vous, sortez de votre torpeur. Le Père 
Lalande vous a dit, en souriant, une vérité profonde : " Il 
reste une ressource à exploiter dans notre Canada, c'est la 
sagesse des vieillards qui ne sout^^as vieux. ^' 

C'est vrai, emparez vous de ces brillantes utopies, 
qu'ils ont conçues dans les douleurs et les larmes, faites- 
en des réalités, demain. Matérialisez le rêve, vous serez 
invincibles, " jeunes barbes," si à la vigueur des muscles, 
aux battements réguliers d'un cœur neuf, à l'infini des 
idées progressives, vous ajoutez la fraîcheur d'âme, le 
patriotisme, les traditions de loyauté des " vieilles mous- 
taches." 



LA MONTAGNE 



T E ciel radieux nous montre son bleu limpide, avec de 
^^ petits nuîiges ouatés, légers comme des œufs à la 
neige. Tout nous invite à lâcher le tracas des affaires pour 
aller humer l'air pur, boire les effluves du renouveau et se 
griser des parfums subtils qu'exhalent les bois et les prés. 
Ah ! le beau soleil, qui met du hâle sur les figures éner- 
giques, du rose sur les joues des enfants, de petites taches 
rousses dans la peau laiteuse, veinée de bleu, des blondes 
fillettes ; on dirait du lait caillé saupoudré de sucre du 
pays. Le bon soleil, qui met un sourire aux lèvres des 
plus misérables ! 

La veille, en tirant les rideaux de mousseline des 
petites couchettes, la mère a dit en secret avec de grands 
airs de mystère : Dormez bien, mes chéris, demain, si le 
temps est beau, nous irons faire la dinette sur la montagne. 
Les petits se sont endormis, avec un sourire figé sur leurs 
bouches roses. Toute la nuit des oiseaux ont voltigé dans 
leurs rêves. 



134 BLEU — BLANC — ROUGE 

Aussi, dès l'aurore ils sont sur pieds, leurs regards 
anxieux interrogent avec une muette prir^re le ciel incer- 
tain : 

" Maman il va faire beau ? Quand même le soleil ne 
paraîtra pas, s'il y a du bleu, nous irons, dis ? " 

Tout à coup, l'astre déchire un grand morceau de 
brume et se montre souriant. Les enfants battent des 
mains et trépignent de plaisir. La mère est impuissante à 
calmer cette excitation ; il faut les attrapper au vol, ces 
lutins pour leur débarbouiller le nez et peigner leur che- 
velure rebelle. Bébé, effrayé de ce tapage, pousse des 
cris de paon, se raidit, se pâme, tandis que l'on se hâte à 
sa toilette. Le père s'arrête terrifié, soupèse le panier à 
provisions, qui s'arrondit toujours, prenant des propor- 
tions alarmantes de fourgon à victuailles. 

— Rajoute encore un pain ! — Oh 1 les couteaux, le sel 
que j'allais oublier, fait la mère. 

— Mais on va nous prendre pour le quatrième contin- 
gent d'Afrique ! 

— D'abord, on n'eu a jamais assez : le grand air creuse 
l'estomac ! 

— Enfin, le bataillon empesé est sous les armes et la 
caravane se met en route. Le chef de famille bat la 
marche, avec son précieux fardeau. Le gentil Toto, [tout 
fier d'être convié, fait des bonds î)rodigieux et se roule 
dans l'herbe. Bébé est épanoui depuis qu'on lui a mis 
son bonnet sur la tête. Il comprend qu'on va faire 
prom prom ! Et les bambins ont déjà de gros bouquets de 
ces fleurs qui balancent leurs urnes d'or le long des trot- 
toirs. Ce bonheur de tous les êtres chers à son cœur se 
reflète sur le front de la mère et la rend radieuse et belle. 



liLEU— BLANC — ROUGE 135 

La montagne se dresse à nos yeux faisant une large 
tache d'un vert sombre sur le ciel bleu, tandis que le fu- 
niculaire monte et descend dans un mouvement rythmé et 
gracieux, avec son ruban gris, qui flotte dans l'air, 
comme la ceinture d'une belle. 

La fraîcheur de la forêt déjà vous baise au front, une 
forte senteur de sapin caresse l'odorat de son parfum 
sauvage, caresse l'esprit de sa douceur pénétrante. 

L'herbe où s'enfonce la cheville a le moelleux d'un 
tapis de Turquie, c'est le péristyle du temple du bon 
Dieu. Les petits inconscients y pénètrent, bondissants 
comme des chevreuils. Nous, que le tourment de l'infini 
obsède, nous devenons, sans savoir pourquoi, recueillis et 
respectueux, avec une prière montant de notre cœur à 
nos lèvres vers Celui que célèbrent le murmure des 
feuilles, le chant de la source, les soupirs des oiseaux amou- 
reux, le bourdonnement des insectes, harmonie mezzo voce 
qui ne trouble guère le grand silence de la forêt ! 

Toutes ont promené leurs ombrelles dans le large 
chemin crayeux coupé dans le roc. Mais, connaissez- vous les 
ravins profonds et les sentiers ombreux de la montagne où 
flottent dans l'air les serments d'amour de nos aïeux, ses 
rochers en saillie recouverts de mousse et d'églantines, ses 
flaques d'eau où le soleil filtrant à travers le feuillage met 
de grands ronds d'or ■? ^ 

Voulez-vous une sensation plus délicieuse encore ? 
Prenez le funiculaire, installez-vous commodément dans 
le petit wagon, bannissez tout sentiment de frayeur, vous 
êtes en sécurité comme dans votre boudoir. Fermez les 
yeux, puis, ouvrez-les tout à coup... Quelle féerie! un 
splendide panorama se déroule à vos regards éblouis. 11 
semble qu'il vous soit poussé subitement deux grandes 
ailes et que vous planez au-dessus de la ville, baignée 
dans une mer de lumière. Elle apparaît ainsi qu'un im- 



136 BLEU— BLANC — BOUGE 

mense jardin où la brique des maisons dessine de grandes 
fleurs rouges comme des coquelicots. Les flèches des 
églises scintillent de mille feux, les toits écrasés de saint 
Jean-Baptiste et de la Cathédrale ressemblent à des mos- 
quées. Les cheminées des usines s'estompent vaguement 
et leur pâle famée se noie dans l'atmosphère purifiée, à 
mesure qu'elle monte vers les hauteurs. Et là-bas, dans 
une brume noire, Notre-Dame élève au ciel ses bras dé- 
sespérés. Le grand fleuve descend et flâne tout le long 
de l'île, la campagne, d'un vert tendre, s'étend paresseuse- 
ment ; les petits monts d'un bleu cotonneux, s'égrennent 
en chapelet, voilant le vague des horizons. Eestezlà 
durant des heures, vous serez toujours charmés, car la 
coquette ville change souvent d'atours. Dès l'aurore, 
enveloppée d'un foulard de gaze rose, elle étale à midi la 
splendeur de ses charmes... non voilés. Parfois, sous 
le réseau d'une pluie flne, comme une vieille, elle montre 
ses attraits pâlis. Le soir, enveloppée de la mantille som- 
bre des nuits, à travers le velours noir du loup, ses yeux 
brillent comme des diamants. Même en dormant, la belle 
cité dégage une buée chaude et lumineu.se. qui défie la 
pâleur froide de l'astre des soirs. EtiQcellante à l'au- 
tomne, sous sa parure de rubis et de topaze, pure comme 
une blanche prêtresse au temps des neiges dans sa robe 
de lin constellée de pâquerettes de givre, notre ville est 
bien réellement la perle de l'Amérique !... 

Quand votre prunelle s'est emplie de lumière, 
laissez vagabonder votre imagination, laissez la folle se 
perdre dans le bleu, pendant qu'étendu indolemment 
sur l'herbe, vous entrez dans une demi-somnolence, plus 
douce que le sommeil, puisque vous avez conscience de 
votre rêve. Créez de toute pièce un idéal que vous orne- 
rez de la poésie qui est en vous, devenez-en amoureux fou, 



BLEU — ELANC — EOUGE 137 

faites-lui de brûlantes déclarations, laissez échapper 
de votre âme des confidences qui la soulagent... 

Mais le jour tombe, rentrez vos ailes, revenez mettre 
votre cou dans le carcan. Les pique niqueurs désertent la 
montagne. Tous semblent s'arracher comme à regret, les 
jambes rompues pourtant, mais l'Ame rajeunie et retrem- 
pée dans un bain de soleil. 

Un bruit de vaisselle, des pleurs d'enfants qui ont 
sommeil. Le petit bataillon n'est pas aussi brillant, 
aussi bien astiqué que ce matin, quelques pantalons ont 
des accrocs, une fillette a perdu son chapeau : Prends moi 
Papa ! — Et moi aiis^si ... Et, les voilà s'agrappant 
après le pauvre homme qui n'en peut mais . . . Hi, hi. . . 
maman, j'ai mal au . . . cœur. . . . 

Si vous êtes célibataire, vous vous félicitez de n'avoir 
que vous à voiturer et. . . 

Pourtant, si vous l'aviez vu ce père, jouer à la balle, 
à saute-moutoa avec ses enfants, diner avec eux sur 
l'herbe, se faire petit, pour les amuser, se laisser /a^oMÏ/Ze?* 
par bébé, et rire aux larmes de son joli gazouillis 1 Comme 
vous auriez souffert de votre solitude, car il n'est rien de 
plus triste que de toujours penser seul, et d'écouter les 
battements de sou cœur tomber dans le vide. 



LES PETITS EXILÉS 



/^'EST jour de réceptiuu chez madame X. Entre deux 
^-"^ gorgées de chocolat, ces dames laissent tomber de leurs 
lèvres carminées des amours de petits potins, subtils, 
délicats, parfumés, comme ces bonbons qu'elles grignotent 
du bout de leurs dents de nacre. La maîtresse de maison 
va de l'une à l'autre, complimente celle ci sur sa dernière 
soirée, celle là sur son chapeau, qui la coiffe à ravir ; 
entre parenthèse, cela pourrait bien vouloir dire que le 
chapeau lui va comme une bête à bon Dieu sur une 
citrouille... Soudain, la porte s'ouvre avec fracas, une 
fillette fait irruption dans le salon et vient sauter sur les 
genoux de sa mère. 

— Maman, je ne veux pas m'en aller 1 

Elle s'accroche au cou de sa mère et sanglote déses- 
pérément. 



BLEU — BLANC — ROUGrE 139 

— Voyons, il faut être raisonnable. La journée de 
congé est expirée. Tu dois rentrer au couvent, te voilà 
maintenant une grande demoiselle. 

Une grande demoiselle, ce bout de gamine, gracile 
dans sa petite robe de costume, serrée comme un fin stylet 
dans un étui de maroquin. La jolie tête pâle de l'enfant, 
où des boucles noires s'ébouriffent, osolle de droite à 
gauche dans une moue obstinée. 

— Non, je ne veux pas m'en aller 1... 

La mère secoue brutalement la fillette et desserre 
l'étreinte d'acier des petits bras noués autour de son 
cou, dans une ardente supplication, furieuse intéiieure- 
ment de cette scène devant la visite. 

— Bon, en voilà assez. JiFarie, appelle-t-elle, faites 
conduire Juliette au couvent. 

L'enfant se coule par terre et doucement s'en va vers 
la porte. Elle ne pleure plus, toute pâle, les lèvres 
blanches. 

— Toi aussi, tu ne m'aimes pas !... 

Et elle se sauve. 

Toutes ces dames sont restées glacées, cette plainte 
de fillette a touché une corde qui vibre même chez la 
coquette. Vainement, une bonne amie félicite la mère de 
sa fermeté : " Les enfants sont gênants à la maison, ils 
prennent tout le temps, heureuses, celles qui peuvent 
s'en débarrasser !... Quand on a vingt-cinq ans, on ne peut 
s'enterrer toute vive entre quatre murs, avec cinq ou six 
marmots." 

Mais ces paroles tombent douloureusement dans le 
vide. Le spectre de la petite pensionnaire de cinq ans que 
l'on arrache brutalement du nid, pauvre oiselet qui 
zézaie encore 1 oui, ce spectre de l'enfantine souffrance, 
jette une ombre sur cette réception tout-à l'heure si gaie. 



140 BLEU — BLANC — EOUGE 

Rien n'est mystérieux comme ces êtres délicats qui 
seront des femmes. Oa les frôle, sans se douter de ce qui 
se passe dans ces petits cœurs, sous le corsage étroit des 
robes princesses. Que d'amours et de haines elles roulent 
dans leurs cervelles d'oiseaux, que de rêves en des pays 
imaginaires, que de pénibles réflexions sur l'injustice 
humaine et surtout que de désastreuses déductions elles 
en tirent !... 

*** 

C'est le soir de la rentrée. Les élèves viennent de 
finir une grande ronde et se promèaent en causant. 
Les grandes dans les coins, caquettent tout bas. 

— La jolie bague, que tu as là, Marguerite, est ce un 
présent de ton cavalier ? 

— Chut ! voilà Mère. L'homélie de M. le Chapelain 
était superbe, j'ai pleuré quand il a parlé des vocations — 
Oui, ma chère, c'est un cadeau de Paul. 

Tu sais, nous avons rudement comploté. Paul m'é- 
crira. Il signera Pauline. Lili, la petite demi-pension- 
naire, sera notre messagère. Je lui donnerai des bonbons. 
Nulle crainte qu'elle ne me trahisse, elle est si gourmande ! 
J'ai le portrait de Paul avec mon scapulaire, quand Mère 
me verra baiser mon scapulaire deux ou trois fois avant 
de m'endormir, cela me vaudra de bien bonnes notes, 
hein !.. 

La pauvre petite Juliette, encore toute secouée par la 
scène de son départ, rêve tristement dans un coin. 

L'ombre qui descend des arbres l'attriste davantage ; 
il semble que les grands murs de pierre se resserrent sur 
son cœur et qu'elle va étouffer. La lourde porte roule 
sur ses gonds, la clef grince dans la serrure. Elle est con- 
damnée ! Il faudra passer encore un long mois loin de 



BLEU — BLANC — ROUGE ]41 

ceux qu'elle aime tant, elle, et qui, on ne sait pourquoi, 
l'éloignent d'eux... 

Une main douce se pose sur son épaule. 

— Mon enfant, pourquoi n'allez-vous pas vous amuser 
avec les autres ? On joue à l'oiseau-bleu là- bas, mêlez- vous 
à la ronde... 

Mais, un événement vient faire diversion à la mélan- 
colie de Juliette. On amène à ia " récréation " une petite 
'• nouvelle." L'air gauche, les bras minces comme des 
branches, la fillette a l'air d'être grimpée sur des échasses. 
Elle rougit et se trouble sous les regards de ces cent yeux 
qui la dévisagent. Les " grandes " la toisent avec hauteur. 
Toutefois, on l'entoure, on la presse de questions. D'es- 
piègles petites femmes, déjà, la palpent, l'auscultent sous 
tous les sens, puis elles laissent tomber sur la pauvrette 
un regard dédaigneux. D'autres poufifent de rire sans 
merci. 

— Est elle commune !... 

—Et mal habillée ! 

— Bien sûr que son papa est un ouvrier. 

— Et sa maman, une revendeuse au marché !... 

— Pouah ! elle sent l'échalotte. Ah ! Ah !. . . . 

Pauvre'* nouvelle," elle a surpris ces rires méchants. 

Son âme, comme une sensitive, a frissonné sous un 
souffle du nord pour se refermer à jamais, peut être, si 
elle est fière et timide. Le soir, quand les pas de la sœur 
gardienne résonnent sur le parquet ciré du dortoir, 
scandés par la respiration régulière des dormeuses, perdue 
au milieu de ces lits blancs, comme dans une immense 
plaine blanche des boréales campagnes, la fillette tremble 
de tous ses petits membres. A la lueur vacillante d'une 
veilleuse, des ronds s'agrandissent et diminuent sur les 
rideaux des cellules, prenant mille formes bizarres ; des 
silhouettes s'accusent, une ombre grise semble peser sur 



142 lîLEU — BLANC— ROUGE 

elle, et l'eftleurer d'un souffle glacé. Son cœur cesse de 
battre, elle se fait plus petite, plus immobile, s'enfonce 
la face dans l'oreiller, sanglote tout bas, les poings dans 
sa bouche, criant: Maman ! Maman !... 

Si la petite est une rusée, en qui s'éveille la diplo- 
matie louvoyante de la femme, elle aura tôt fait de s'in- 
sinuer dans les bonnes grâces de ses supérieures. Alors, 
malheur à celles qui l'auront humiliée !... Habile, sour- 
noise, hypocrite, menteuse, ses compagnes dédaignées 
subiront le joùg de la favorite, qui, sous une figure de 
madone, cache une intrigante de la plus dangereuse espèce. 
Quand, par hasard, le mot '' homme" s'échappera de quel- 
que imprudente bouche, elle irémira d'horreur... 

-Un ange !... diront les naïfs... 

ha sainte ira son petit bonhomme de chemin, douce, 
aimable, appliquée, elle décrochera au bout de l'année les 
couronnes-et les prix d'honneur, la médaille de sagesse ! 

Mais plus tard, si son mari a bon pied, bon œil, je 
doute qu'il ne décerne à son tour un prix de sagesse à 
l'angélique créature. Qu'en i)ensent ceux qui prisent 
plus qu'un minois de nitouche.une âme loyale dans un 
regard franc. 



A Dieu ne plaise, que je veuille mettre en doute la 
sainteté et le dévouement des bonnes sœurs qui, jour et 
nuit, veillent sur les enfants confiées à leurs soins — des 
lèvres plus autorisées et plus éloquentes que les miennes 
ont fait leur éloge — mais je m'indigne à l'idée qu'une mère 
abandonne son enfant à des étrangères, à cet âge encore 
si tendre, où la plante a besoin de la tiédeur des serres 
chaudes, pour se développer et pousser des racines, avant 
que, transplantée en pleine terre, elle ne subisse les in- 
tempéries et les froidures de la vie. 



J;LEU — BLANC — KOUGE 145 

Quelle éducation vaut celle qu'une mère donne à son 
enfant ?|l\:ippelez vos souvenirs que reste-t-il en votre mé- 
moire, des belles diligences étoilées d'un cachet d'or que 
vous faisiez au couvent ? Ce qui reste au ciel après le pas- 
sage d'un météore. Mais dites, avez-vous oublié les 
grandes images coloriées que vous montrait votre mère en 
vous disant les merveilleuses histoires de Moïse, de David, 
de Samuel, de Samson et de Dalilah, les contes de l'oiseau 
bleu, de la Belle au bois dormant, du petit Poucet, etc. . . 
Ne vous souviendriez-vous plus de la naïve prière qu'elle 
vous faisait dire en joignant vos menottes roses : " Mon 
p'tit Zésus, ze vous aime de tout mon cœur. Protésez 
papa, maman, et que ze sois un bon petit garçon ..." 

Le vieillard verse des pleurs en répétant un à un ces 
mots naïfs qui lui rappellent la mère partie depuis si 
longtemps pour la lointaine patrie. La chère vision n'est 
plus dans son esprit qu'un vague brouillard, s'efifaçant de 
jour en jour. Mais la prière enfantine reste nette et pré- 
cise, en sa mémoire, dernier soufUe de vie s'envolant de sa 
lèvre pétrifiée ! 

Hélas ! certaines femmf'S n'ont que trop de temps à 
donner à la lecture des romans, aux réceptions, aux pro- 
menades de trois à cinq heures. Reines du foyer, ne dé 
sertez pas votre cour, laissez les chers amours blonds et 
roses s'abattre sur votre berceuse comme un vol de co- 
lombes, quand sur leur col blanc ils mendient des pluies 
de baisers... 

Je vois les flâneurs habituels des rues Sainte-Cathe- 
rine et Saint-Denis qui me font de gros yeux : l'esthéti- 
que en souffrirait, moins de robes claires, moins de cha- 
peaux en arc- en-ciel fleurissant la grande route, moins de 
frou-frou de jupons de faille sur les trottoirs d'asphalte. . 
Mon Dieu ! il faut toujours des ombres au tableau ! 



RESPECT AU LIEU SAINT 



T 'ANCIENNE étiquette interdissait jadis au serviteur 
-^ de se présenter chaussé devant son maître. Je n'ai 
jamais bien compris le délicat de ce procédé, alors que 
l'hygiène n'était pas en aussi giand honneur qu'aujour- 
d'hui. Il siérait à certains chrétiens de laisser à la porte 
du temple leurs mesquines préoccupations, leurs vanités 
et leur égoïsme, quitte à les reprendre au sortir de l'ofBce. 
Les convictions quelles qu'elles soient sont respec- 
tables. S'il est un lieu, où l'air recueilli, le maintien 
modeste, soient de mise, c'est assurément dans la maison 
du Seigneur. Et, lorsqu'à l'église, dans ce flot de com- 
parses qui pousse, pousse toujours, je vois une jeune 
fille, les yeux baissés, la mine contrite, se frayer un che- 
min au bénitier et, sans lorgner les garçons qui se massent 
à l'entrée, glisser silencieusement jusqu'à son banc comme 
ferait une mouette sur la mer, je ressens à me sentir frô- 



BLEU — BLANC — ROUGE 145 

1er par cet ange-colombe une impression de fraîcheur, 
émanant sans doute de l'âme innocente, à peine feuilletée 
comme le blanc missel de première communion qu'elle 
porte à la main. Quand l'ingénue s'abîme dans une lon- 
gue prostration, il me semble voir sur le prie-Dieu de la 
voie lactée les séraphins du paradis s'incliner dans un 
même acbe d'adoration. 

Mais, par contre, je n'aime pas voir des évaporées en 
toilettes tapageuses, et des coquettes hypocrites s'asper- 
ger d'eau régénératrice, avec l'unique souci, les pre- 
mières de faire bouûer leur jupe de faille et craquer 
la soie du corsage, les secondes, de se faire une réclame, 
un attrappe-nigaud de leur dévotion. 

Rien n'égale, ou le sait, la poésie du culte catholi- 
que. La prière des fidèles réunis portée au ciel sur le 
véhicule d'un nuage d'encens, les sonorités harmonieuses 
de l'orgue mêlées aux voix humaines, les habits constellés 
d'or et de pierreries des officiants, l'autel où rayonne 
l'ostensoire lumineux, semble un nouveau Sinai, res- 
plendissant des splendeurs de la divinité cachée. Je 
souffre encore de ne pas voir l'assemblée entière abî- 
mée dans l'extase, en une commune pensée de poétique 
amour. J'enrage d'entendre des rires étouffés, des parodies 
burlesques mimées parde grossiers personnages qui croient 
en outre remplir un devoir de salubrité publique en se ra- 
monant le gosier et l'appendice nasal, troublant de leurs 
nasillardes trompettes l'harmonie du saint lieu. D'autres 
s'amusent à saliver sur les belles robes des dimanches, 
comme la limace bave sur les roses : plaisir de souiller. 

Ce qui me met encore hors de mes gonds, c'est de 
constater que la gent argentée a si peu de respect pour les 
déshérités du sort. Dans le temple, au moins, ces derniers 
devraient avoir les honneurs dûs à leur misère. 

Quand je vois de gros parvenus se prélasser seuls 
dans des bancs à quatre places, alors que de pauvres 



14<> BLEU — BLANC — ROUGE 

femmes traînent les allées, croyant i3ar cet acte inhumain 
acquérir un cachet de suprême distinction, je comprends 
que de tels hommes soient les promoteurs des révolutions, 
et qu'ils excitent chez le peuple la fureur qui ne se con- 
naît plus. De même qu'un grain de sable peut troubler 
tout le mécanisme d'une machine, il suffit parfois d'un 
pareil égoïsme pour déposer dans l'âme des humiliés un 
levain d'amertume, que la moindre injustice plus tard 
fera éclater. 

L'an dernier, je fus témoin d'une scène qui serait 
digne de clouer son auteur au pilori. Une pauvre infir- 
me avait pris place dans un banc. Arrive le propriétaire, 
un gros bonhomme tout rouge qui faisait se séparer la 
foule en deux, comme jadis les tlots de la Mer Kouge, au 
passage de Moïse. 

— M. le juge X..., chuchotait-on. 
— Sortez, fait M. le juge, en cognant sur la porte du banc 
avec sa canne. La malheureuse, toute eftacée, presque 
rentrée dans la mince cloison qui sépare les deux rangées 
de sièges, reste immobile comme une borne. 

—Sortez : 

Motus — I/infirme feint de ne pas entendre, mais le 
rouge de h\ honte lui colore les oreilles. 

— Pst :... 

M. le juge fait signe au suisse chamarré d'or dont la 
haute canne à pommeau bat la mesure sur les dalles. 
Ses mollets charnus s'arrondissent sous la gaîne serrée 
des bas bien tirés. 

Le bedeau ahuri parlemente quelques instants avec 
la prévenue et son accusateur. Il tente sans doute une 
réconciliation ; mais finalement il prend la malheureuse 
par les épaules, malgré sa résistance désespérée, et la met 
rougissante, anéantie, hors du banc. 

C'est égal, j'aime mieux rester Gros Jean, que d'être M. 



HLEU — BJ.ANC — KOUGE 347 

le juge et d'avoir reçu la décharge électrique des yeux 
indignés de l'infirme, je n'en dormirais plus !... 

Si un représentant du sexe fort a si bien déshonoré 
la prérogative que le Créateur lui a octroyée, pour être 
juste, il faut dire que vous n'êtes pas impeccables, mesda- 
mes. Avoir des prises de becs, même des prises de che- 
veux à la porte des confessionnaux, revenir du tribunal 
de la pénitence Tâme bien blanche, mais la robe en lam- 
beaux et des scalpes à la ceinture, voilà des exploits 
plus dignes d'une poissarde que d'une chrétienne. Allons, 
le bedeau a bien assez à faire de veiller à la sûreté de 
l'église, d'expulser les pochards, les chiens et les filous, 
sans avoir à interposer sa pacifique hallebarde, entre vos 
élégantes personnes. Calmez vos nerfs, car le Jésus, qui 
jadis chassa les profanateurs du temple, pourrait bien se 
lever encore une fois, et vous rappeler au respect de sa 
maison laquelle doit être le cénacle de la prière, où les 
croyants s'unissent en conformité de cœur dans un même 
sentiment de piété. S'il existe au dehors des distinctions 
deeastes, que tous soient égaux devant le Seigneur, c'est 
le vœu de Léon XIII, dont la grande voix carillonne à 
l'univers, l'amour et la paix. 



LE COCHER 



ï A belle vie que celle de cocher, flâner, persiffler,bati- 
-^ foler tout le jour, insouciants comme ces beaux pois- 
sons dorés qui se chauffent au soleil, sur les rochers à 
fleur d'eau. Heureux cocher, va!... L'air gouailleur, 
l'éclat de rire sarcastique, ils suivent les évolutions delà 
foule, cinglant le ridicule de chacun d'un mot incisif, bru- 
tal, qui lacère comme un coup de fouet. Pas un détail de 
toilette ne leur échappe. L'épanouissement floréal des ro- 
bes d'été a le don de les mettre en gaité. A chaque fem- 
me qui passe, ils croient avoir le droit de penser tout haut 
leurs impressions : La belle créature ! Mais elle a l'air de 
le savoir une miette — Ris pas, la petite, tu vas montrer 
tes dents que t'as pas ! — Quel patron, hein, vieux loup ? 

Malheur, si ayant une sacoche au bras, vous interro- 
gez l'horizon, histoire de savoir où souffle le vent. Vingt 
automédons se précipitent sur vous, hurlent, vocifèrent 
comme des sauvages : 



BLEU — BLANC — ROUGE 149 

'' Carosse, Mamzelle. — Par icite, Mamzelle — Nou ù 
moi." 

Quarante bras s'arracheat votre valise. Vous êtes le 
prix de la victoire ; le plus vif écarte les autres et vous 
jette <lans sa voiture. C'est un enlèvement. " Hue ! 
cocotte ! " — Et vous filez ! Frappez sur les vitres, criez. Il 
fera mine de ne rien entendre. Malédiction, trois fois, si 
vous ne l'avez pris à l'heure, le misérable voudra l'em- 
porter sur le tramway ! Il sautera les traverses dans 
un vent de vitesse endiablée, s'accrochera aux bornes fon- 
taines, écrasera cinq ou six marmots et fera pester les vieux 
promeneurs paisibles. Etes- vous pressé, il n'avancera 
guère plus que l'ombre du midi. Si vous vous faites con- 
duire à la gare, il trouvera l'occasion de se fourrer dans 
quelque bagarre, d'accrocher une des roues de sa guim- 
barde à quelque tombereau, de perdre un de vos car- 
tons et de vous faire manquer le train. Si vous lui dési- 
gnez un numéro, il se trompera d'un chiffre, sinon de deux. 
Et, au terme de votre course, après avoir chicané une 
heure durant, vous devrez lui donner vingt sous de plus 
que permet son tarif. A moins que vous ne jjréfériez 
retarder d'une quinzaine votre promenade à la campagne, 
pour le plaisir d'aller vous prélasser sur une banquette 
de la cour du recorder. 

Mais, il ne faut pas compter avec ces petits désa- 
gréments, ces pauvres cochers ont les nerfs si étrillés 
depuis que le tramway leur fait une concurrence déloyale. 
Aussi, de quel souverain mépris n'enveloppent-ils pas les 
banals wagons qui promènent aux quatre vents la joie 
vulgaire du troupeau humain ! Leur voiture, à la bonne 
heure, avec ses sièges capitonnés, ses portières à glace et 
son intimité de boudoir, l'élégante Victoria qui roule 
comme sur du velours, voilà des nids d'amoureux ! 

Ces beaux carosses reluisants, aux roues bien astiquées, 
que d'histoire ils pourraient raconter ! Tour à tour ils 



150 BLEU — BLANC— ROUGE 

ontabrité le bonheur desépousés, l'orgueil d'un jeune papa 
portant son héritier aux fonds baptismaux, la douleur des 
parents et des amis qui reconduisent à sa dernière de- 
meure le mort regretté, dont on prône chemin faisant les 
vertus et les rares mérites. 

Pour chacune de ces circonstances, le cocher a les 
emblèmes de la joie ou de la tristesse : la rosette blanche 
ou le crêpe de deuil. 

Brave cocher, dernier ami... Mais je finis par m'at- 
tendrir ; un peu plus je te sauterais au cou. 

Tant il, tant il est vrai qu'il y a des lai mes dans mes 
sourires et des sourires dans mes larmes. 



i 



LES PREMIERS PAS 



Une douce fraîcheur descend des arbres, mettant des 
perles à la dentelle des feuilles, on dirait des joyaux tom- 
bés de la parure des cieux étoiles. Le papillon se blottit 
dans le cœur de la rose et les belles-de-nuit ouvrent leurs 
corolles à la brise embaumée. Les oiselets piaillent et 
se querellent, comme des marmots qui n'ont pas sommeil 
et que les mères forcent à dormir en grondant doucement. 
Des troupeaux de vaches reviennent lentement du pâtu- 
rage, suivies du chien qui aboie et mordille les jarrets des 
récalcitrantes. Minet, sur le seuil de la porte, se lèche le 
museau eu songeant à l'écuelle de lait chaud. 

Le tic tac du moulin s'est tû. De la rivière, moussant 
sur l'écluse, s'élève un concert étrange qui endort les 
rêveries. 

Une seconde vie frissonne dans les êtres, vie mj^sté- 
rieuse et profonde dont l'artère bat dans le brin d'herbe 
qui croît en sommeillant, dans l'insecte bruissant sous 
la feuille, dans le lézard aspirant au bord de sou trou la 



152 BLEU — BLANC — ROUGE 

goutte (le rosée échappée à l'adieu du .soleil. La déesse, 
vers qui monte la sérénade de l'amoureuse nature, montre 
un bout de son épaule au-dessus des coteaux dormants. 

C'est l'heure où le laboureur revient du champ, la 
faulx sur l'épaule, des épis de blés encore accrochés à ses 
cheveux, charriant avec lui une saine odeur de foin cou- 
pé, vigoureux et beau comme le dieu Fan. Il essuie 
son front trempé de sueurs, heureux d'aspirer la fraîcheur 
de la tombée du jour, satisfait de la noble tâche accom- 
plie. Aussi, quelle joie pure rayonne sur ses traits mâles 
et fiers, oii brille l'indépendance de sa royauté pacifique. 
Son œil franc ne fuit pas le regard, et sa lèvre n'a pas le 
rictus de l'envieuse cupidité, ni ses tempes les précoces 
jides du vice. Il marche en se balançant, et chante 
d'une voix vibrante un vieux refraiu dont l'écho traîne 
longtemps dans l'air. Sa chemise entr'ouverte découvre 
le cou bruni par le soleil. Un large chapeau de paille, 
rejeté en arrière de la tête, laisse en pleine lumière cré- 
pusculaire des traits sculptés dans le marbre, on dirait. 

Cette voix et ces pas mettent la ferme en gaîté. Des 
enfants accourent à la rencontre du laboureur. Ils s'ac- 
crochent à ses genoux. Une bambine grassette et blan- 
che veut se faire promener en " mouton. " 

Dans l'encadrement de la porte paraît la reine de 
ce roi débonnaire. Belle comme une vierge de Raphaël? 
elle aussi porte en ses bras un enfant potelé ; une nimbe 
lumineuse auréole sa maternité rayonnante. 

L'enfantelet agite ses menottes roses et balbutie un 
ramage incompréhensible, regarde sa mère et semble la 
supplier d'être son interprète. Il ouvre la bouche toute 
grande, dans un eifort comique pour dire quelque chose. 

— Ah ! Ah î fait la mère, en riant ; tu ne sais pas ce 
que Bébé veut t'apprendre ? Tu vas voir.— Chéri, viens 



BLEU— BLANC— ROUGE I53 

marcher pour Papa ! Fais trois grands pas comme ce 
matin. 

Et posant sur le sol les petons hésitants de l'en- 
fant, elle se met à le suivre, marchant de son pas incer- 
tain, riant de son rire étonné. Et le cher amour avance 
son pied mignon en tremblant, lève bien hauf sa petite 
jambe, SI faible qu'un souffle de papillon peut le taire 
tomber. Impatient, pourtant, comme un oiseau qui com- 
mence à battre l'aile au bord du nid, il fait un pas, puis 
deux... puis... Il vient tomber radieux dans les bras de 
son père, qui le guette. Le regard du laboureur va de la 
mère à l'enfant. Et pour cacher son émotion, deux fois il 
fait tournoyer le bambin au bout de ses poignets vigou- 
reux, *' 

Sur tout cela, tombent des lueurs de soleil mourant et 
les clartés blanches de la lune qui monte à l'horizon 
J emphs mon œil de la douceur de ce tableau avec 
une envie de crier à ces heureux : Laissez croître la clôture 
de cèdre parfumée autour du potager et tâchez de garder 
le bonheur prisonnier dans votre cage de verdure ! 



LES MOUSTACHES 



TE ne l'aime plus ! fit la pauvre petite, en éclatant en 

lA?ions, ma belle mignonne, calme-toi : la vie est 
faite de lumiire et d'ombre. Une brouille d'amoureux 
c'est nne querelle d'oiseaux au printemps ; on se utine 
on S'a-ace on se cherche en se poursuivant jusque 
^ans^efl:;sqnets, où le caquettage «'éteint dans .n. 
doux murmure... Tout cela passera, comme ces brumes 
matinales qui fuient devant l'aube. 

-Non, iamais je ne me consolerai, car voi. tu c est 
trop horribli, c'est criminel... Mon Paul si gentil, si beau 
avec ses ^.ranis veux pleins de caresse et le sourire tendre^ 
m7nt raiîleur d; ses lèvres minces, qu'il abritait derrière 
une moustache parfumée, fièrement retroussée... Mon 
pauvre Paul. . . dire que c'est fini î. . • 

_I1 est mort 1... m'écriai-je en tressautant. 

-Pis que ça ! Il s'est fait couper la moustache .... 

Je restai un moment désappointée, ne sachant plus 



BLEU — BLANC — ROUGE 155 

quelle banale sympathie offrir à cette affligée d'un nou- 
veau genre, quand j'eus une idée géniale. — Mais elle 
repoussera, petite folle, et plus épaisse et plus soyeuse... 
Dis, elle seia superbe la tête de ton Paul, avec une mous- 
tache à la gauloise, comme en portaient les premiers rois 
francs, Mérovée, Clovis..! 

Mais elle secouait la tête, peu couvaiiicue. 

— En attendant, je suis comme le laboureur dont la 
chaumière vient d'être la proie des flammes, avant qu'une 
autre maison plus coquette se soit élevée sur les ruines, il 
erre, sans foyer, pleurant le nid de ses amours, incertain 
de l'avenir et tout au vide du moment. 

Je verrai le dessous du nez de mon amoureux, passer 
par les phases premières de l'évolution. Charbonué com- 
me avec un mauvais fusain, puis les poils droits, hérissés 
comme le museau d'un matou en colère !... Ah 1 je le 
sais, cette nouvelle, je ne l'aimerai pas comme l'autre ! . 
La pauvrette tamponnait avec son petit mouchoir, les 
deux fontaines qui coulaient de ses yeux. 

Je n'oublierai jamais ce jour néfaste. J 'allais le nez au 
veut, heureuse de vivre, étant aimée, je humais l'air avec 
délice, quand j'aperçus un inconnu venant à moi, l'œil 
souriant, la mine réjouie, les mains tendues. — Quel inso- 
lent personnage, i)ensaije en détournant la tête pour 
éviter son regard— Bonjour Rosette. — Monsieur 1 — Ah ' 
ya ! on est bien fièro aujourd'hui. — Monsieur, voulez- 
vous !...Le monstre éclata de rire. Cette voix, cette cas- 
quette, mou Diei., c'était lui, lui, avec une pareille face 
de moine. Mon cœur cessa de battre, un nuage passa sur 
mes yeux, un instant je souhaitai que la terre s'entrou- 
vrît pour nous engloutir tous les deux. 



156 BLEU — BLANC— EOUGE 

Je ne sais quel vent de cyclone souffle de ce temps-ci, 
mais tous les jours des myriades de moustaches, de favoris, 
d'' impériales, de pinceaux, de harhiches, tombent sous le 
fer profane des vulgaires figaros. Vous ne semblez pas 
vous douter, messieurs, que votre bonheur temporel, votre 
bonheur spirituel, soient attachés aux quelques poils qui 
ornent votre menton. " Tu ne raseras point les pointes 
de ta barbe " dit Moïse dans le Lévitique (Chap, XIX, 
V. 27). Un collier de barbe, était un signe de sagesse 
chez les anciens. Le Père éternel, les patriarches, les lé- 
gislateurs grecs, étalaient des houppes majestueuses 

Eu France, cependant, le port de la moustache fut 
interdit aux juges et aux avocats. Les prêtres et les 
acteurs adoptèrent la même mesure, pour s'empêcher, 
sans doute, de rire dans leurs barbes des travers de la 
pauvre humanité. Le juge Mondelet, enjoignant aux dis- 
ciples de Thémis de se conformer aux sages traditions du 
passé en faisait valoir les avantages. La pureté de la 
diction aide à la clarté de la pensée ; un argument mâ- 
chonné avec une moustache, ne réveille pas le juge qui 
sommeille sur son banc : il fallait supprimer cette brous- 
saille intempestive où peuvent se dissimuler la ruse, 
la duplicité, etc. Voilà ce que dût faire valoir le savant 
juge, quand un spirituel avocat, aujourd'hui magistrat, 
se levant, riposta ; " Votre honneur, c'est impossible. Il 
y aurait trop de monde laid (Mondelet)." 



*'•■* 



Monsieur Paul, souvenez- vous du temps, où votre 
menton n'était encore que barbouillé de confiture ou de 
lait chaud, l'avez vous posé souvent cette question : Ma- 
man quand aurai je une belle moustache comme papa ? 

Vous aviez pris au sérieux la taquinerie du grand'père : 



BLEU — BLANC — ROUGE 157 

Petit, mange des couennes de lard, si tu veux avoir une 
belle grande barbe !.... Et, vous avaliez sans broncher de 
méchantes choses croustillantes, qui vousrâpaient le gosier. 
N'allez pas nier, monsieur Paul, on vous a surpris un jour 
devant le miroir, couvrant d'une mousse légère votre men- 
ton, qui ressemblait à une rose tombée dans de la crème. 
On vous a vu, d'une main hésitante, promener le rasoir 
sur votre joue et la gratter si fort, que des larmes vous 
montaient aux yeux. Vous reçûtes la première notion du 
sens de la vie : on doit payer nos moindres plaisirs avec 
la mouna-ie de la souffrance. 

Plus tard, il faudra creuser, fouiller votre cervelle 
pour en arracher l'idée créatrice et mettre en jeu toutes 
les forces motrices de votre intelligence. C'est de ce fric- 
tiounement continu de toutes vos facultés que jaillira 
l'étincelle divine, météore céleste qui brille dans notre 
désert et guide la marche des peuples, vers la terre 
promise. 

Amours, espoir, réussite, tout vous a souri à cette 
saison dorée qui donne l'incarnat aux joues, le velouté 
aux pêches et l'ombre duvetée aux mentons. Grâce à votre 
moustache, vous avez osé braver le destin. Et les illu- 
sions, les rêves de vos matins de printemps se sont réali- 
sés... N'avez- vous pas une affection qui borne et remplit 
votre horizon ! Un asile de paix, où vous trouvez un 
dévouement constant, une reposante quiétude, avec 
bébé, cette mésange qui chante tout le jour. Car elle 
est déjà femme la grassette enfant, elle trouve infiniment 
drôle la moustache de papa qui se promène dans la petite 
chemise, agaçant les jolies fossettes de son cou blanc... 
Oh ! ça pique !... Encore !... Tu me chatouilles !... Et 
chaque soir, Bébé guette avec impatience le retour du 
père et du baiser qui pique et fait tant rire !... Elle 
restera dans ses rêves, cette moustache, elle viendra frôler 



158 BLEU— BLANC — ROUGE 

le front pur de radolescente. Brune ou blonde selon que 
les yeux seront bleus ou noirs ; elle passera dans l'idylle 
entrevue, à travers les rideaux de mousseline, par la com- 
plicité d'uu clair de lune. Vous qui croyez que les petites 
filles endormies sourient aux anges, ali ! ah !... les sé- 
raphins, dites-moi, ont-ils des moustaches ?.., 

Et, je vous souhaite mes bons lecteurs, de nom- 
breux petits enfants qui vous tireront la barbe, attendu, 
qu'on n'ose pas toujours, nous autres... 

Au nom de l'esthétique, Messieurs, supprimez bre- 
loques, monocle, éperons, etc.; mais je vous en conjure 
de nouveau, gardez vos moustaches. Je ne sais quelle 
vague impression de tristesse me prend, quand je vois ces 
peaux tondues, tachetées de picots noirs, je pense à la 
désolation des prés de novembre, que pas une allouette 
ne vient becqueter. 

La nature se montre prodigue à l'égard du mâle, 
richesse de coloris dans le plumage, harmonieuses voca- 
lises du ramage, luttent avec la fidélité, les instincts de 
prévoyance, de dévouement et de fidélité de sa douce 
compagne. Le paon étale avec orgueil ses plumes cou- 
leur d'arc en-ciel, le rouge-gorge, sa collerette de cardi- 
nal, le coq, sa crête majestueuse. Seul l'homme, défini par 
l'histoire naturelle, un animal raisonnable, (raisonneur 
serait plus juste) s'obstine à corriger le Créateur, en 
s'épilant. 

Et,' ceux qui n'ont jamais eu de moustache ?... Assuré- 
ment le Seigneur n'exigera pas de moisson où il n'a pas 
semé. Il est de douces figures si belles, si nobles, si 
fières, comme celle de Lamartine, où la moindre ombre 
ferait tache. Des anges de Raphaël, qui font rêver à un 
autre amour plus éthéré, plus délicat, dans quelque monde 
Huidiqne. peuplé d'êtres diaphanes. 



liLKU— 15LAXC — ROUGE 159 

Donc, la morale de ce discours échevelé, pardon, 
barbelé. C'est qu'il faut rester tel que le Créateur, dans 
sa prescience, l'a voulu : moustachu, imberbe, si l'on 
veut, mais rasé, jamais !.,. 



A PROPOS DE PATRIOTISME 



A M. Stanislas, delà Dé/ente, 
de Chicoutimi. 



'' Ce qui fait Vhomme immortel, s^est la pensée fécon- 
dante, Vamonr ardent d^une sainte cause. Le vieil Homère, 
le sage Platon, le Christ Jésus, le doux Vincent- de- Paul, nos 
martyrs de Trente Sept, le Grand Papineau, demeurent éter- 
nellement jeunes ; Vauhe du siècle redoreleurs noms au monu- 
ment de la gloire. 

Le rapprochement n^est pas heureux " 

Pourquoi M. Stanislas ? On dit bien Dieu et Patrie. 
Rapprocher n'est pas égaliser. De ce qu'un même senti- 
ment met deux âmes en relation, s'en suit-il qu'elles 
soient idendiques "? L'étincelle qui jaillit de l'éternelle 
pensée peut faire simultanément flamboyer l'âme d'un 
Dieu, d'un philosophe, d'un patriote, sans confondre les 
personnalités, comme le rayon de soleil diamante à la 
même heure le miroir du ruisseau, le calice de la fleur, l'aile 



BLEU — BLANC — EOUGE 161 

du colibri, l'étoile de givre, les pendeloques cristalisées des 
gouttières, le carreau bien clair de la niaisounette, la glace 
bisautée du château, "sans rien noyer dans cette mer de 
lumière. 

Victor Hugo reste le plus grand poète, bien qu'on lui 
iiccole les noms de Lamartine, de Musset, de Sully Pru- 
d'homme, de Vigny, de Régnier, de Coppée, etc., dans une 
nomenclature des bardes de la langue française. Mon Dieu, 
s'il fallait subir la contamination des voisins, votre con- 
frère de La Défense, aurait fort à craindre de vous frôler 
de trop près, lui qui écrit : " Nous, Français de Québec, 
" nous avons un passé, une histoire qu'aucun de nous ne 
" lit sans émotion. Nous ne rougissons pas de nos pères, 
" non ! Car dans la victoire comme dans lu défaite, ils 

'' ont toujours été grands Si nous sommes loyaux, si 

'' nous voulons la paix, pas un cependant parmi nous, de 
*• ceux-là du moins qui sont restés français d'esprit et de 
" cœur, comme de nom, n'a oublié la manière barbare et 
'' froidement brutale dont nos pères ont été traités dans 
'' certaines circonstances." 

Bra\o ! voilà qui s'appelle parler en homme de cœur ! 

Pourquoi, M. Stanislas, avoir écrit ces lignes qui lais- 
sent à la lecture une impression plutôt pénible, pour ne pas 
dire plus % 

Quand cessera-ton, enfin, de nous fatiguer les oreilles 
avec ces vieilles rengaines : Les martyrs de 37, Chénier, etc. 

Vieilles rengaines ! Fi ! l'horreur ! Vous trouvez 
sans doute les juvéniles rengaines plus harmonieuses ? 
N'aimez- vous pas mieux^les sons grêles d'un ancien clave- 
cin, que la gamme faussée d'un piano moderne, élégant 
dans sa boîte en bois de rose, mais prématurément détra- 
qué par tous les piocheurs de passage î 

Vieille rengaine ! mais je l'entendrais lous les 



162 ELEU — BLANC — EOUGE 

jours, cette touchante épopée. Je la voudrais, chantée par 
un Homère, harmonisée par un Gounod, illustrée par un 
Lebrun ! Et pourtant, je l'aime bien dite naïvement 
par nos campagnards. Le patriotisme scellé par le sang, 
s'impose à l'admiration des plus sceptiques. C'est donc vrai 
que la jeune génération est malade et vieillie par son 
positivisme. Elle ne croit qu'à ce qui est palpable, à l'agré- 
able, au délectable, aux plaisirs de l'argent ! Est-ce pour 
ça qu'elle décline .' Car le plaisir tue, l'argent corrompt^ 
et la mort est d'autant plus cruelle, qu'elle brise une vie 
plus heureuse. 

Les patriotes de 37 sont morts sous le coup de la désap- 
probation épiscopale. 

Ils eurent tort assurément, comme catholiques, mais 
notre cœur de Canadien a la faiblesse de les excuser. Le 
martyre absout de bien des forfaits, même du crime d'ai- 
mer son pays à l'idolâtrie. 

D'ailleurs, le mot patriote est le nom de famille dont 
le prénom peut être indifféremment " catholique " ou 
" protestant.'' M. Stanislas, comment avez-vous le triste 
courage de renier la plus belle page de notre histoire, celle 
que jalouserait la nation la plus chevaleresque du monde, 
celle qui crée l'orgueil d'être Canadiens, celle dont la Ion 
gue méditation peut donner au pays des lutteurs intré- 
pides, des hommes ardents au bien de la patrie ? 

Avez-vous entendu un des nobles vétérans de 37 
raconter un épisode de la rébellion à ses petits enfants ? 
Avec un légitime orgueil, il essuie ses yeux : " J'en étais, 
moi." Sa voix tremble d'indignation en évoquant les 
longues luttes avec les maîtres, les humiliations subies, 
les misères endurées ; c'est la fuite à travers les bois, 
demi-mort de faim, en route vers la frontière ; la flamme 
aperçue au loin, pareille à une gerbe s'élargissant comme 



BLEU — JîLANC — ROUGE 1C3 

un panache, semant des étincelles dans Pair. La maison 

en feu î la femme et les petits qui lui tendent leurs 

bras désespérés ! Il les voit, enlinceulés de flamme, tomber 
dans le brasier, comme des charbons de chair humaine. 
S'élancer à leur secours, il n'en a pas le temps, il se sauve 
sans regarder, comme Loth fuyant Sodome embrasée, 

Non, sa douleur l'illusionne, ce n'est pas sa chaumière 
qui brûle, mais celle du voisin. Chez lui, la femme et les 
enfants éperdus, frissonnants, regardent flamber la mai- 
son amie ; des carreaux, la flamme jaillit en gros tour- 
billons. Les cris des animaux mouiants se mêlent aux 
craquements des murs qui s'écroulent. Tout à coup, au 
détour du chemin, dans une lueur rapide de baïonnettes, 
apparaissent des soldats rouges comme des Méphistophé- 
lès. Ils s'arrêtent hésitants en face de la maison, efc 
sautent à bas de leur monture, ayant peine à se tenir, 
oscillant de droite à gauche. A grands coups de crosse 
de fusil ils frappent à la porte, faisant trembler les vitres ; 
les petits plus morts que vifs se blottissent dans les coins, 
tandis que le fils aîné, lentement, sans dire un mot, dé- 
tache de la muraille un vieux fusil. 

— Que veux-tu faire, demande la mère toute pâle. 

— Venger mon père ! 

— Ouvrez ! au nom de la Reine ! 

— Je t'en prie, sauve-toi, dit la mère, en lui arrachant 
l'arme des mains. 

— A liez- vous ouvrir! rugissent les soudards. 

La mère ne dit rien, mais elle darde sur son fils un 
regard si chargé de tendresse et de douleur, que vaincu 
le gars baisse la tête et disparait dans la cheminée. 

Refoulant ses larmes et ses angoisses, la pauvre fem- 
me trouve la force de fixer un sourire sur sa figure défaite 



164 BLEU — BLANC— EOUGE 

et d'affecter un air indifférent. Elle pousse le verrou, 
entr'ouvrant la porte. 

— Que voulez-vous ? 

— Toi cacher ton mari et ton garçon. Entrez hoys, 
regardez de la cave au grenier ! 

Et d'un coup d'épaule, il lance la femme sur la mu- 
raille, poussant de formidables Goddams terminés par un 
éclat de rire baveux, d'ivrogne. Et précédés de la vieille 
qui les éclaire, les soldats mettent tout, sens dessus-des- 
sous, éventrent les armoires, regardent sous les couchettes, 
enfoncent leurs baïonnettes dans l'édredon des oreillers 
et des lits, pillent les garde-manger. 

— C'est toi, bon vieille cannuck, faire un tasse de thé, 
dit- il, en s'asseyant à la table. 

Les monstres ont-ils deviné que son lils est dans la 
cheminée... Grand Dieu !— Mais une idée vient de lui pas- 
ser dans l'esprit, elle court chercher une cruche d'alcool. 

— Tiens, ça vaut mieux que du thé, hein ! 

Le nez de betterave du soldat se met à flamber d'un 
nouveau rayon. Saisissant la cruche à deux mains, il en 
ingurgite deux ou trois lampées et la passe à ses compli- 
ces qui en font autant. 

— Ah ! le belle petite dans le coin, c'est toi venir 
m'embrasser. 

Mais en faisant un effort pour se lever, il roule avec 
la table, dans une hécatombe de porc- frais, de crème, de 
graisse de rôti, de vaisselle cassée 

Et, vous croyez que les petits qui ont entendu ce 
lamentable et véridique récit, tombé des lèvres du véné- 
rable aïeul, quand ils auront grandi, baiseront les pieds 
des Anglais pour obtenir le hochet d'un titre ou d'une 
décoration ? Qu'oublieux des vilenies des vainqueurs, 
ils iront lécher la main de ceux qui les auront tenus cour- 



BLEU — BLANC — ROUGE ]65 

bés pantelants, comme des fauves sous le bâton rouge ? 
Ou bien, le sang français s'est desséché dans leurs veines, 
ils ne sont plus dignes de combattre à l'ombre du dra- 
peau tricolore. Il ne reste plus qu'à chanter le requiem 
sur leur poussière, à mettre au monument de notre race 
cette plaque commémorât ive : les Canadiens ont vécu ! 

M. Stanislas, je veux être aussi magnanime que vous 
l'avez été. en me pardonnant d'avoir placé Jésus avec tous 
ces laïques (sic !...)• Je vous absous de cette bourde que 
vous avez commise : à Chicoutimi on est si loin de Saint- 
Eustache et de Napierville. On le voit, votre patriotisme 
n'a pas été chauffé à blanc. Mais de grâce, soyez plus 
tolérant ; admettez que la gloire n'a pas de religion. Si 
les couleurs politiques nous ont souvent divisés, que 
l'amour du pays nous rallie pour que nous soyons forts ! 
Le sentiment patriotique est cette vibration mystérieuse 
qui fait palpiter, d'un bout de la terre à l'autre, le cœur 
collectif d'un peuple, l'enflamme d'amour ou de haine, 
et fait que sous l'empire d'une émotion, à telle heure, 
d'une seule et même poitrine, monte vers le ciel un chant 
national. 

Cet amour de la Patrie, le cœur de Jésus en fut 

pénétré: •' Jérusalem ! soupirait-il en pleurant, quand 

rassembleras-tu tes enfants sous ton aile comme la poule 
fait avec ses poussins." Il rêva son pays libre de l'escla- 
vage romain, et de l'hypocrisie des pharisiens, " mais il vit 
" s'élever contre lui les forces les plus redoutables qu'un 
" peuple puisse opposer à un homme, dit le Père Didon, 
'' (vol II page 219) le pouvoir, la science et la multi- 
" tude : la politique a toujours ses raisons d'Etat, la 
'' science, l'inexorable orthodoxie des fauses religions, et 
" les préjugés populaires, toujours leurs violences pour 
" écraser le fils de Dieu." 



ir>(; ]ÎLEU — BLANC— KOUGE 

— Voyez-vous l'analogie, M. Stanislas, entre le Christ 
Jésus et les martyrs de 37. 

Sachez, que si l'on tue les hommes qui ont personnifié 
l'amour en ses différentes pliases, le droit et la justice de 
leur cause demeure éternellement ! L'on peut faire 
de chacun de nos héros, cet éloge mérité par Turenne : 
"Il est mort un homme qui faisait honneur aux hommes." 

Donc, Christ, inspirateur de tous les nobles dévoue- 
ments dont s'honore l'histoire, depuis deux mille ans, je 
salue ton berceau devenu le trône du roi de l'amour. 
Approchez, vous tous qui aimez l'humanité : Il a d'inépui- 
sables miséricordes pour les coupables qui auront cette 
douce vertu, héroïque souvent, de devenir les frères des 
autres hommes. Approchez, vous qui cherchez la vérité 
à travers le scepticisme du siècle, Jésus est le couronne- 
ment de l'évolution philosophique du paganisme. Quand 
les initiés de Memphis ou d'Eleusis revenaient des mys- 
tères sacrés, conduits par l'hiérophante, le front ceint de 
myrte, ils avaient soulevé le voile qui cache Isis aux pro- 
fanes, mais qu'avaient-ils vu ? Que les dieux n'étaient 
qu'une farce imaginaire, fantoches du peuple naïf, que les 
destinées dans une migration constante se confondent avec 
la divinité comme le Heuve dans la mer. Si l'idée de Dieu 
se dégage assez vraie de la philosophie païenne, des odys- 
sées des poètes et du génie classique d'une langue idéale, 
il y manque la flamme divine que Jésus a tirée de son 
cœur : la charité !... 

Astre rayonnant qui passe l'équinoxe, je te salue. 
Noël ! Noël ! 



EN REVENANT DE ST-OURS 



A Madame 

Dr S. Lacltapelle. 



QUEL joli et gracieux village que St-Ours, malgré 
son nom féroce, mais si petit, si petit, qu'un rideau de 
grands arbres le cache à tous les yeux ! Uu bout de gazon 
lui sert de tapis, ses maisonnettes claires s'éparpillent 
à la file, sans se grouper autour de l'église, comme d'ha- 
bitude, Uu rayon de soleil lui suffit, fleurissant quelques 
parterreSjOÙ des roses se balancent coquettement sur leurs 
tiges flexibles. Le joli petit village semble s'être endor- 
mi en boudant, les poings sur ses yeux. D'où vient la 
mélancolie qui plane sur ce coin de verdure ? De l'ombre 
du vieux manoir seigneurial, plus triste, il semble, dans 
cette riante nature, au milieu des pousses puissantes des 
arbres du parc ? Hélas ! la sève fleurie ne monte plus dans 



]()8 BLEU — BLANC— ROUGE 

les pierres grises ! Ainsi, dans les veines des maîtres, s'est 
desséché le sang historique qui donna jadis des grands 
hommes au pays. Quand la nuit enveloppe la terre de ses 
voiles, les pâles fantômes des anciennes châtelaines vien- 
nent errer dans les allées ombreuses du manoir et pleurer 
leur gloire passée, que le temps efface comme il ronge les 
dalles^, descelle les pierres des monuments, accomplissant 
à chaque heure son lent travail de moit. 

A l'autre bout du village, l'église pimpante dans sa 
robe de pierre neuve, le collège, le couvent, le presbytère, 
forment une petite bourgeoisie bien distincte, quoique pen 
fière, afiQrmant par un petit air cossu sa bonne envie de 
vivre. Pas de cris d'enfants jouant sur la rive ; le paysan 
n'a ni l'air gouailleur ni la curiosité bavarde des autres 
habitants. Les femmes lèvent à peioe un œil au-dessus de 
leur cuvette où mousse le savonnage, pour suivre avec 
indifférence le flot des excursionnistes qui s'écoule vers 
l'église. Vainement, le Eichelieu vient lutiner le village 
endormi et lui faire risette, le bourru s'obstine dans sa 
lippe. Mais le galant tieuves'en console vite. Voyez, comme 
il s'insinue dans les terres fleuries, tout en batifolant. Je 
crois que le serpent qui tenta madame Eve devait avoir 
cette grâce ondulante, cette séduction enchanteresse du 
beau Richelieu, moins rêveur, moins majestueux que le 
Saint Laurent, mais si jaseur, si espiègle, si délicieuse- 
ment troublant, avec ses secrets murmurés à mi-voix, ses 
cachot eries et ses tours qu'il nous joue en disparaissant 
dans les joncs, fuyant par les bois, zigzaguant dans 
les prairies, toujours gracieux, toujours nouveau ! L'œil 
charmé s'amuse à suivre ses méandres capricieux, tandis 
que sur les rives se déroule le ruban des granges rustiques, 
des fermes, dont les maisons, pour la plupart ne s'ouvrent 
que du côté des champs, ne laissant voir au chemin 



BLEU — BLANC — ROUGE 109 

que deux petits châssis. Au passage du bateau, des mou- 
choirs s'agitent, toute la marmaille accourt pieds nus, les 
doigts dans la bouche ; un bébé joufflu agite sa petite 
chemise pour répondre aux saints. Dans un parc, une 
vigoureuse fille des champs ploie sous le faix de deux 
chaudières de lait. Elle s'arrête immobile et rêveuse, sui- 
vant longtemps des yeux le bateau qui fuit, tandis qu'un 
vieillard impassible tire du puits, un seau d'eau, que le 
soleil paillette de diamants. 

Au loin, un nuage frissonne dans l'air comme le bout 
léger d'une plume d'autruche. Des maisons s'étagent 
avec grâce : c'est Sorel, la petite ville rouge, émergeant 
d'une alcôve verte. Elle regarde, souriante, le fleuve et la 
coquette rivière qui s'enlacent à ses pieds dans une douce 
étreinte, heureuse, la coquette, de mêler son onde gazouil- 
lante au flot langoureux du Saint-Laurent. L'espace 
entre les deux rives s'élargit. Une forêt de pins suc- 
cède à un bois de bouleaux longs et minces, rêveuse- 
ment penchés dans des attitudes de poètes amoureux, les 
cèdres nombreux et symétriques sont droits comme des 
soldats rangés eu bataillons. Parfois un héron, perché sur 
le haut de ses grandes pattes, énigmatique et songeur, 
distrait ses loisirs en péchant de petits poissons. Des 
libellules aux ailes transparentes viennent voltiger sur 
l'onde limpide comme une glace. Des agneaux bondissent 
dans les prairies. Le meuglement plaintif des vaches 
répond au bêlement des moutons, au bruissement des sau- 
terelles, aux soupirs du vent dans les joncs, aux derniers 
gazouillement des oiseaux en leurs nids. Tous ces bruits 
du soir descendent sur la terre, endormants comme une 
berceuse. Une douce fraîcheur, une paix immense tombées 
du ciel enveloppent le fleuve. L'astre glorieux au moment 
du départ concentre tous ses rayons dans un brillant 



170 P.LEU — BLANC— ROUGE 

globe d'or, comme on met toute son âme dans un baiser 
d'adieu. Une traînée rutilante s'étend sur la vaste nappe 
liquide. L'étoile avant-conrrière s'allume dans l'éther, 
tandis que le soleil descend avec lenteur dans sa couche 
royale. A l'autre bout de l'horizon, un croissant de lune 
timide, hésitant, s'élève de l'azur pâlissant... 

Dans cette participation amoureuse de toute la nature 
à l'universelle adoration de l'Eternel, je sentais un lien 
invisible rattachant tous les mondes dans l'unité d'une 
perpétuelle création : cet atome de l'intini que nous habi- 
tons, à ceux dont la lumière emploie des raillions d'an- 
nées à nous parvenir, à ceux (jui errent inconnus, au-delà 
de la visibilité humaine ! 

Pour chanter l'harmonie de cette lin du jour, il eut 
fallu les soupirs d'une harpe divine, la voix d'une sirène, 
i-ythmant le bruit des Ilots dans une aérienne barcarolle. 
Hélas ! des barbares tapotaient sur le piano, une machine 
à trois temps, un horrible piam piam ! D'autres ronflaient 
sur le pont. Des voix rauques clamaient nos airs natio- 
naux. Dans le salon, de lourds danseurs tournoyaient 
en une valse grotescjne, les pieds traînants, les yeux 
vagues, le cerveau sans pensées, les membres raides 
comme des poupées automatiques, le front ruissellant de 
sueur. 

Il vaut encore mieux attrapper des coups de lune 
comme ces amoureux perdus dans les coins sombres, 
comme ces rêveurs qui regardent danser les naïdes sur la 
mousse argentée d'un sillon écumeux, comme ces dévots 
mystiques, dont l'adoration émue monte vers le ciel en 
une ardente prière. 



SCIENCES PSYCHIQUES 



Le magnétisme i)asse et revient de mode deux ou trois 
fois par année, et c'est pourtant toujours les mêmes expé- 
riences, éternellement ressassées dans les salons et dans 
les salles publiques. Giâce aux suggestions des magné- 
tiseurs, les sujets sensibles se livrent sur le tliéâtre à tou- 
tes espèces de bouffonneries qui, loin de profiter à la 
science, en éloignent plutôt les gens sérieux. Allez donc 
vous mettre sous le pouvoir d'un agent inconnu qui vous 
fait grelotter par une température de 106 au-dessus de 
zéro, danser sans violon, ou vous frapper les poings sur le 
mur contre un agresseur qui n'existe que dans l'imagina- 
tion de votre maître ! Tous n'ont pas des instincts de pître 
et de clown ! Amuser un auditoire à ses dépens n'est pas 
le plus bel apanage de la dignité liumaine. 



172 BLEU — BLANC — ROUGE 

Au cours d'une séance de magnétisme, à laquelle j'as- 
sistais, un monsieur digne et grave se glorifiait d'être Sa 
Majesté Edouard VII. Une petite, à qui Ton avait sug- 
gestionné qu'elle était poète, s'écria : " c'est moi le grand 

Fréchette ! '" Et toutd'iuie haleine, elle se mit à réciter 

un pot-pourri où se trouvaient sautés, de la plus étrange 
façon, des vers de Victor Hugo, de Sully Prud' homme, 
d'Alfred de Vigny, etc., que le diable lui môme s'y serait 
embrouillé. 

Un général faisait la revue de ses troupes, la mous- 
tache en croc, le nez en l'air, la voix tonitruante.— Qui 
êtes-vous ?— J'en rougis pour lui. — Il répondit : Kobert ! 
Pour compléter la collection d'hallucinés, un homme les 
clieveux droits sur la tête, la figure couperosée, entra 
dans une violente colère : 

" Laissez Carie Nation accomplir son œuvre," etbing, 
bang, sur la muraille, il nous semblait voir les bouteilles 
imaginaires voler dans l'air. Durant une heure, j'eus les 
oreilles écharpées par d'abominables salamalecs ; je me 
sentais le cœur fadir à ces farces burlesques, si bien que 
je faillis en perdre la foi, et crier avec les autres: Mais 
c'est du humbug, ces gens sont payés pour en imposer 
à la crédulité populaire, et, volontiers, j'aurais hué ces 
acteurs de bas étage ! 

En des cercles d'amateurs, on pousse l'inconvenance 
jusqu'à évoquer des morts respectablefi. Contraindre Jean- 
Jacques Rousseau, Mgr Dupanloup, Jeanne d'Arc, Papi- 
neau, le Dr Coderre, à frapper deux coups de pieds 
de guéridon pour oui, un coup pour non, quand on leur 
pose des questions comme celles-ci : Je va t'y m'marier ? — 
Est-ce que mon mari me joue des tours ? — Martineau ira- 
t-il dehors ?— Qui aura le dessus de Préfontaiue ou de 
Tarte ?— Combien y aura-t-il de contingents encore 1 — A 
quelle date mourra Léon XIII ?— Qui aura le dernier 



ELEU — BLANC— KOUGE 173 

mot, Le Journal ou La Fref^se ? — Avouez que c'est, pour 
le moins, manquer d'égards aux morts que de les forcer 
à s'immiscer dans nos mesquines préoccupations, eux, 
qui doivent être si contents d'en être débarrassés ! 

Dans ce chaos, seul, un philosophe ou un savant 
pourrait porter un peu de lumière. Il est malheureux 
qu'on ne puisse rééditer ici les expériences scientifiques 
des Charcot, des Luys, des Bernheim, au lieu d'exploiter 
la curiosité du peuple. Que de richesses à tirer de ce 
mystérieux sommeil magnétique, où l'on retrouve toute la 
vigueur du sens intérieur et la finesse de l'instinct, atrophié 
par la civilisation extrémiste. Des personnes hypnotisées 
peuvent logiquement voir ce que nous n'apercevons pas, as- 
sister à la naissance de l'avenir, parce qu'elles reportent 
toute l'intensité de leur attention aux nuances de la vie 
intérieure. Saus doute, c'est très gentil que de se croire 
la vierge de Lorraine, la reine d'Angleterre, Judith ou 
Cléopâtre, mais il n'y a là rien de bien nouveau : tous les 
jours des imbéciles se croient des aigles. Des nuls se voient 
dans la glace avec, sur leur front, l'étoile des grandes 
destinées. Et, combien prennent des vessies pour des lan- 
ternes. Mais, ce n'est pas là le but de la science, qui doit 
être d'éclairer le monde en l'instruisant, de soulager 
l'humanité souffrante en la persuadant de la réalité de 
ses immortelles espérances ! 



NOUVELLE VÉCUE 



LA VOIX DE LA RAISON 



TL y avait une fois une petite fille toute mignonne, avec 
-*- une tête frisée d'or et des yeux de saphirs, brillants 
comme des étoiles, qui se nommait Mariette. Elle habitait 
avec son papa et sa maman, une villa fleurie de lauriers, 
souriant au Richelieu. Le soir, la lune niellée d'argent fil- 
trant à travers les clairs obscurs d'un petit bois, plaquait 
le fiot verdâtre de grosses écailles lumineuses, on eut dit une 
couleuvre endormie que les arbres des deux rives enseve- 
lissaient mystérieusement. On entendait comme dans un 
rêve la vague jaser tout bas avec la grève, et le vent bruire 
doucement dans la charmille, tandis qu'un chantre noc- 
turne préludait en mineur. Ce qui faisait dire à Jean, 
l'amoureux de Mariette, galant comme un troubadour, 



ELEL' — KLAN'C — EOUGE 175 

" qu'un tel écriu de verdure et de poésie était digne de 
contenir cette perle de beauté qu'était Mariette." Ah ! 
comme ils s'aimaient ces deux enfants. Depuis six mois 
qu'ils se connaissaient, ils se voyaient chaque semaine 
avec ravissement. La délicieuse promenade autour du 
jardin bras dessus bras dessous, ils allaient gazouillant 
comme des moineaux, se croyant seuls au monde, tout à 
la joie d'entrevoir l'avenir riant qui les attendait, com- 
me une route bordée de grands arbres, avec un ciel clair 
et rempli de soleil. Les étoiles, brillant à travers la gui- 
pure des érables, Heurissaient déjà leurs rêves. 

— Entrez... Entrez, mes enfants, glapissait la voix 
chevrotante de la mère ; le serein tombe, vous allez vous 
enrhumer 

La vérité, c'est que les deux vieux attablés depuis 
une demi-heure, grillaient de prendre la bienheureuse 
partie de pitro que Jean jouait dans les yeux de Mariette, 
tandis que le père et la mère se chamaillaient, et que les 
lunettes dansaient sur leurs nez tremblants. 

— T'as triché !... 

— Non, c'est toi, que j'ai surpris les yeux dans le jeu 
de Mariette 

— Ah ! par exemple au moins je ne chipe pas de 

cartes dans les levées, moi. 

— Tiens, recommençons. 

— Ifon, c'est toujours ainsi, quand je gagne, tu veux 
toujours recommencer, n'est-ce pas, fifille ? 

Mariette, brusquemeni ramenée sur terre, battait les 
cartes pour se donner contenance. Puis, conciliante et 
douce : 

— C'est vrai, maman, tu as raison ; les hommes sont 

bien méchants, il faut toujours céder Et un sourire à 

l'adresse de Jean corrigeait les malins propos de la petite 



176 BLEU — BLANC— ROUGE 

rusée à l'adresse des hommes. Oh ! comme la soirée pas- 
sait vite Tant il est vrai que l'amour comme la pierre 

philosophale dore tout ce qu'il touche 1 

Au coup de dix heures, tous deux tressaillaient dou- 
loureusement. La jeune fille, le cœur gros, reconduisait 
son amoureux à la porte, où un colloque silencieux s'en- 
gageait. Jean, pour cacher son émotion, jouait avec les 
frisures de la blondine. Vingt fois ils se disaient bonsoir, 
sans pouvoir se séparer. Quand la maman rangeait les 
chaises en faisant semblant de ne rien voir, le fripon volait 
un baiser, qu'il emportait comme un trésor 

Mariette suivait longtemps des yeux sa pâle sil- 
houette sur le chemin, jusqu'à ce qu'elle ne fut plus 
qu'une tache mouvante, se perdant elle-même dans la 
brume. 

Le lendemain, elle revoyait les yeux rieurs, la fine 
moustache, le sourire railleur de son amoureux voltiger 
autour d'elle, tels des insectes (cruels, parce qu'insaisis- 
sables) mais surprenants, délicieux et fous ! 



Depuis quelque temps, les vieux semblaient som- 
bres et agités. Etait-ce que l'été finissant jetait une amer- 
tume dans leurs âmes ? Le déclin des jours est un sinistre 
présage pour les fronts qui s'inclinent vers la terre. Le 
soleil rouge comme un grenat se couche dans un ciel cen- 
dré de violet, qui porte déjà le deuil de la saison des roses. 
Cependant autre chose encore semblait les préoccuper. Le 
soir, quand la pe ite montait se coucher, pelotonnés fri- 
leusement au coin du feu, ils devisaient à voix basse : 

— Tu parleras, toi ! 

— Moi ! Jamais ! C'est pas mes idées ça ! Pourquoi 
pas les laisser s'aimer tranquillement, ces enfants ! 



BLEU — BLANC — ROUGE 177 

— Et notre âme, donc ! Faut la sauver ! T'as pas 
compris la prêche du curé de la retraite, les longues fré- 
quentations sont dangereuses : " Dans les flammes, mères 
coupables ! " que j'en ai encore le cœur tout par petits 
grains.... Sans compter que le bonheur de Mariette est en 
jeu : il peut se présenter des bons partis que M. Jean lui 
fera perdre, s'il tarde à se déclarer Allons, il faut que 
tu y dises. 

— Je t'assure que je peux pas. 

— Puisque t'es si poule mouillée, j 'le pousserai au pied 
du mur, pas plus tard que ce soir. 



La veillée fut morne. La partie manquait d'entrain. 
Les vieux, d'ordinaire si loquaces, jouaient mécanique- 
ment sans dire un mot, sans lever les yeux de leur jeu. 
La fillette nerveuse, en voulant battre les cartes, les épar- 
pilla sur les catalogues nuancées comme un arc-en-ciel. 
Chacun était mal à l'aise, le cœur pris dans un étau, 
écrasé par ce calme lourd, chargé d'électricité, qui pré- 
cède les tempêtes, Neuf heures sonnèrent lentement 
à la grosse horloge. Tous se levèrent, comme mus par un 
ressort, afin d'échapper à la contrainte qui, pour la pre- 
mière fois, pesait sur ces réunions intimes. 

— Restez, M. Jean, j'ai à vous parler, dit la mère en 
tremblant un peu, après avoir avalé et toussé pour s'éclair- 
cir la gorge... Voilà tantôt un an que vous venez voir 
not' fille, c'est bien de l'honneur nous faire, car vous êtes 
un garçon posé, instruit et distingué ; mais il faudrait 
connaître vos intentions. 

— Mes intentions... Mais j'aime votre fille, madame, 
et, si le ciel le veut bien, je lui serai un bon petit mari. 

Mariette avait affreusement pTâli. 



178 BLEU — BLANC — ROUGE 

— Maman je t'eu prie ! 

— Silence, ma fille, c'est pour not' devoir et ton bon- 
heur, fait la maman, avec une fierté de mère romaine, 
Vous voulez vous marier, beau dommage, mais êtes- vous 
en position de faire vivre une femme : il faut s'attendre à 
tout, la maladie, le docteur, la famille... 

— Oh ! mais j'aurai mou brevet dans deux ans, car je 
pioche ferme mes études de droit, dans trois ans, la clien- 
tèle aftluerii à mou bureau et 

— Si elle ne veuait pas ! 

— Mais, elle viendra ! Et le front du jeune homme 
resplendit de jeunesse et d'espérance. 

— Alors, vous x)rétendez que ma fille va rester le bec à 
l'eau pendant trois ans à vous attendre, mais vous pouvez 
changer d'idée vingt fois dans ce laps de temps. On con- 
Bait ya, les garçons, c'est la variété qu'il leur faut. On a 
beau être jeune, jolie, pleine d'esprit, ça n'empêche rien. 
Passe une frimousse chiffonnée, une évaporée, ils vous 
prennent des yeux de feux follets. Ah ! j'en sais quelque 
chose moi... 

Le vieux grogna dans son coin, eu secouant sa pipe 
sur le bord du crachoir. 

INIais le jeune homme n'écoutait plus. Il avait passé 
une main sur son front. Un doute affreux venait de lui 
serrer le cœur. Si, dans cinq ans il ne pouvait faire hoaneur 
à ses engagements?... Certes, il était plein de courage, 
mais la fortune escompte-t-elle toujours l'énergie et le 
talent .' Il eut l'horrible sensation du vide où il allait 
tomber. Le timbre de l'horloge résonna de nouveau. Cette 
voix lamentable semblait un glas funèbre : elle pleurait 
quelqu'un qui veuait de mourir. Et Jean crut entendre 
des pelletées de terre tomber lourdement sur son amour. 

Mais il se raidit dans sa fierté blessée, et c'est presque 
avec calme qu'il jjut articuler : 



BLEU — BLANC — ROUGE 179 

— Merci, madame, de m'avoir ramené au sentiment de 
la réalité et de l'honneur. Lafontaine eut raison, on ne 
doit pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué, ni 
édifier le fragile bonheur d'une jeune tille sur des bases 
imaginaires comme celles d'un château en Espagne... Je..; 
je m'éloignerai, puisqu'il le faut, 

— Jean!.. Jean! reste je t'en prie... sanglota la jeune 
fille. 

— Ma pauvrette, ne pleure pas murmura Jean, à voix 
basse. Je reviendrai, je te le jure ! 

Il posa ses lèvres sur le front de Mariette, si longue- 
ment, qu'il eût peine à les en détacher. Puis, il se sauva 
comme un fou ! 

Qu'advint-il de Mariette ? 

Elle attendit un an. 

Puis une autre année ! 

Et puis encore une autre année. 

Puis toujours ?.. Enfin, elle fut bien obligée d'écouter 
l'amour raisonnable d'un riche marchand du quartier, uu 
bon parti, celui-là, et qui assurait son avenir. 

On lui mit au doigt l'anneau des fiançailles. Elle se 
laissa chausser de souliers de satin, habiller de blanc et 
conduire à l'église, Le soir, elle dansa au sou des violons. 
La noce fut ébouriffante, on en parle encore. 

Du bonheur entrevu, il ne resta qu'une ombre que 
gardèrent les yeux de saphirs de Mariette : le souvenir 
stéréotypé d'une félicité pressentie, mais qui ne devra 
jamais revenir... 

Et Jean ? 

Jean tint parole, il décrocha son brevet. Mais, hélas, il 
fut entraîné dans le grand tourbillon de la vie. Clubman 
sportman, brillant causeur, ses lèvres, en parlant des fem- 



180 BLEU — BLANC — KOUGE 

mes, se plissaient doulouresemeat. Il raillait l'amour, et 
lescandides illusions de sa jeunesse, avec une verve mélan- 
colique. Sa tristesse persistante ne s'éclairait qu'au reflet 
de topaze et de rubis qui miroite dans le cristal des 
verres. Alors, il sortait de sa torpeur avec une joie turbu- 
lente et factice, des explosions d'enthousiasme écla- 
taient comme un feu d'artifice, pour le laisser ensuite plus 
terne et plus abattu.,. Ses ivresses, passagères d'abord, 
se multiplièrent et dans cette ombre grandissante, sa belle 
intelligence s'alourdit, son cerveau alcoolisé ne jetait plus 
que des lueurs affaiblies comme les derniers soubre- 
sauts d'une flamme agonisante. Pauvre garçon, en rou- 
lant chercher l'oubli de sa vie brisée, il perdit sa dignité. 
Et, bientôt il ne fut plus qu'une ruine physique et 
morale, une proie pour les carabins de l'hôpital. 



La voix de la raison est parfois bien déraisonnable, 
et les mères qui veulent marier leurs filles sont loin 
de cette sagesse que vanta Salomon en la pratiquant si 
mal. 

Attendu, dirait M. Prud'homme, que le bonheur dure 
parfois si peu de temps après le conjungo, pourquoi ne 
pas le prolonger un peu plus 'avant ? 

Je connais certaines préfaces de livres où des auteur», 
comme Richepin et Théophile Gauthier, ont concentré 
plus d'esprit que dans un volume entier. Je sais une 
''invitation à la valse'* plus entraînante, d'un charme 
plus puissant, que la valse elle-même. Donc, si le maria- 
ge est l'épilogue du roman, il faut en venir là le plus tard 
possible. Laissez votre fille soupirer aux étoiles et 
savourer avec ivresse, comme une poésie divine, la prose 



BLEU— BLANC— ROUGE 181 

incolore et banale souvent des lettres d'amour. Laissez-la 
croire en son fiancé comme en Dieu. N'est-ce pas gentil 
de le voir, lui, si galant, si empressé, risquer de se rompre 
le cou pour ramasser un mouchoir tombé par terre. Elle, 
radieuse et illusionnée, revêtant son amoureux de toutes 
les qualités que les jeunes filles prêtent aux héros de leurs 
rêves, O mères, semez d'épisodes attendris l'intrigue de 
ce beau roman ; illuminez-le de jolis clairs de lune et de 
gais paysages, laissez préluder à l'hyménée les harmonies 
voilées d'un amour platonique, qui chante éternellement 
dans l'âme des jeunes femmes... Pais, sonnez, joyeux caril- 
lon, mères réjouissez-vous eu humectant vos mouchoirs, 
l'heure du mariage est marquée au cadran d'or de la vie 
de votre enfant : une aurore ensoleillée prédit un beau 
jour ! 



L'HONNEUR 



TL est une religion sans rite, sans dogme, sans lois 
écrites sur aucune table de pierre, mais qui fait des 
Egyptiens, des Grecs, des Juifs, etc., un immense peuple 
de frères : c'est l'Honneur. Fille du ciel ou de la terre ? 
Je l'ignore, c'est une floraison de la vie, un respect de soi- 
même porté jusqu'à l'exaltation suprême, une divinisa- 
tion du moi, de l'étincelle créatrice, que le souffle de 
l'Eternel allume en chacun de nous. On a contesté son 
infaillibilité par la diversité d'interprétations qu'elle a 
subies à travers les âges ; mais que prouve cela contre 
son existence, que chacun ressent avec une puissance in- 
déniable .* L'honneur échappe aux termes techniques de 
la définition comme Dieu, l'âme, et le beau. S'en suit-il 
que ce qu'on ne peut codifier et classifier, soit une illusion, 



BLEU — BLANC — ROUGE 183 

une chimère ? Ainsi, la source coule fertilisante et douce 
le long de la montagne, mais ses perles liquides glissent 
dans nos doigts impuissants à les retenir. 

" JjC grand mérite de l'honneur, dit Alfred de Vigny, 
c'est d'être puissant et toujours beau, quelle que soit sa 
source ! " 

Tantôt, il porte l'homme à entreprendre des oeuvres 
philanthropiques, des dévouements persévérants, des sa- 
crifices inouïs, des actes de bienfaisance, que ne surpassa 
jamais l'évangélique charité. Il a des tolérances merveil- 
leuses, des indulgences divines et de sublimes pardons. 
C'est l'inspirateur de tous les héroïsmes. A sa voix, 
l'homme embrasse les plus saintes causes et donne sa vie, 
s'il le faut, pour leur triomphe. 

Toute l'histoire de l'antiquité est un los chanté à 
ce sentiment fier et farouche qui enfanta des héros. 
Socrate, le plus sage des hommes, donna sa vie pour la 
Vérité, une autre figure de l'Honneur. Entouré de ses 
amis, il boit la ciguë, sans crainte, sans défaillance, et la 
mort vient glacer sur ses lèvres les plus purs principes de 
la philosophie, que le Christ Jésus devait déifier deux 
cents ans plus tard. Lucrèce, la fière romaine, s'enfonce un 
poignard dans le cœur pour ne pas livrer aux barbares son 
corp.s virginal. Deux Spartiates, se préparant à mourir 
pour le salut de la Grèce, gravent sur un rocher cette 
inscription : " Passant, va dire à Sparte que nous sommes 
morts pour obéir à ses lois." Et l'histoire de France, la 
merveilleuse épopée, dont nos ancêtres ont chanté les 
dernières strophes, n'est-elle pas tout entière un hymne à 
l'Honneur î 

Qui n'a tressailli au mot célèbre de François I" : 

" Tout est perdu, fors l'honneur ! " 

Pauvre France 1 combien de fois ce cri a jailli de ton 
cœur meurtri, plus riche de tout le sang qu'il a perdu. 



184 BLEU — BLAKC — EOUGE 

La vaillante, la chevaleresque, n'a jamais compté ses bles- 
sures ! Aussi l'immortalité ne lui marchande pas la gloire 
et les lauriers. L'Irlande opprimée, les Etats- Unis esclaves 
combattent sous son drapeau. Le ïransvaal, dans la 
personne de Kruger, vient réclamer les encouragements 
et les bénédictions de la mère de la Liberté et de l'Hon- 
neur. Voilà, que les trous béants, creusés par les balles 
prussiennes, sont devenus des foyers incandescents de lu- 
mière, qui éclairent et vivifient l'humanité pensante au- 
réolée par cette nouvelle flambée d'amour de la vieille 
Gaule ! 

*** 

Les temples sont tombés ! Mais la chute des idoles 
n'a pas ébranlé la statue de l'Honneur, qui reste debout 
avec une étonnante vitalité. Les sceptiques ont soufflé 
sur toutes choses leur rictus de néant, fors Vhonneur. A 
ce nom du dieu respecté, on sent remuer une fibre tou- 
jours sensible, et chacun se recueille avec gravité, dès qu'il 
s'agit de donner '* sa parole d'honneur." La honte 
d'avoir manqué à l'honneur, imprime au front une tache 
indélibile. 

Tous outils conservé ce culte touchant ! Hélas ! 
vous lesavez comme moi, le nombre des adorateurs fervents 
diminue chaque jour, parce que la grossière matérialité, 
l'égoïsme brutal, l'ardente cupidité, menacent d'étouffer 
l'art et l'idéal. Le capitaliste préfère les gros revenus à 
l'estime de ses seniblables. Il ne s'émeut qu'en présence 
de l'or ; plus il amasse, plus son âme se resserre ; il attire 
tout à lui, opprime et absorbe tout, sans compatir aux 
souffrances d'autrui, toujours incliné sur ce qui rase 
terre, lui créé pour contempler le ciel et posséder l'infini ! 
La soif du gain contamine tout : le foyer, le sanctuaire, 



BLEU — BLANC — ROUGE 185 

la chaire des professeurs, le tribunal du juge, les gouver- 
nements et la société. L'amour du luxe prend des pro- 
portions inconnues de Babylone, de Eome et de Car- 
thage. C'est une prodigalité d'ameublements, de dépenses, 
de toilettes inouies. 

Les campagnes, elles-mêmes, n'échappent pas à cette 
fièvre : las beaux chevaux, les icaggines vernies, les cha- 
peaux à plumes, les robes de soie, des enfants de nos culti- 
vateurs mangent en quelques années la terre des ancêtres. 
Forcés de prendre le chemin de l'exil, ces malheureux 
vont expier leur prodigalité insensée, leurs manœuvres 
frauduleuses, dans quelque filature de coton, loin du 
clocher de leur village et de tout ce qu'ils ont aimé ! 

Telle petite femme d'avocat ou de bureaucrate veut 
imiter l'épouse de ce gros banquier dont elle est l'amie. 
Il lui faut servante, maison de campagne et jour de ré- 
ception. Le pauvre mari, pour couvrir ces folles dé- 
penses, se voit parfois forcé de renier tout un passé d'hon- 
neur, et d'entacher un nom, jusqu'alors respecté, en trem- 
pant ses mains dans des affaires louches. 

Ces spéculations hardies, ces jeux de bourse, où les 
plus habiles s'entendent pour tromper les autres. On 
voit les petites fortunes se briser en voulant imiter les 
grandes. 

C'est une presse vénale, hypocrite, qui l)aillonne ses 
reporters, met une sourdine à son indignation, à son 
besoin malsain de sensations, pour voiler les hontes des 
riches, les turpitudes des princes de la finance, les tragé- 
dies sanglantes, dont " la garde qui veille aux barrières du 
Louvre n'en défend pas nos rois.'^ 

Au foyer, n'est-il pas évident que le niveau moral 
baisse constamment ? Le père a-til toujours l'autorité 
divine, que donne la haute valeur morale ? La femme, 
poussée au mariage par le désir de l'émancipation et du 



186 BLEU — BLAXC— ROUGE 

luxe, bien souvent abdique son devoir et méconnaît la 
grandeur de sa mission, l'idéal de la maternité, qui est de 
former de bons citoyens et des hommes d'honneur pour 
le pays 1 

Qu'adviendra-t-il de notre race, si nous laissons le 
sentiment de l'honneur s'atrophier chez la jeune généra- 
tion ? Malheur ! si le feu sacré vient à s'éteindre. Ves- 
tales préposées à sa garde, nous serons enterrées toutes 
vivantes dans ce flot d'égoïsme qui monte, qui monte tou- 
jours, et menace de nous envahir. 

A l'enfant qui grandit, espoir de la patrie, il ne 
suffit pas de faire joindre les mains, il faut de plus incul- 
quer en son âme des principes de probité et de loyauté, 
le culte de la foi jurée, le respect de la femme, l'admira- 
tion des héros, l'amour de la patrie et de la liberté, la 
charité, la bienveillance universelle. Car l'histoire a 
prouvé que la grandeur d'âme i^eut exister sans la foi, 
mais que la foi sans l'honneur ne peut produire d'œuvres 
vivantes. Le but des religions est de faire converger 
vers Dieu les qualités et les vertus dont nos âmes sont 
ornées, comme ces fleurs qui tournent leur calice vers 
le soleil levant. A nous donc, femmes canadiennes, de 
déposer dans ces jeunes cœurs confiés à notre amour la 
semence divine que la rosée du ciel fécondera ensuite. 



SYMPHONIE EN BLANC 



A madame (riisim'e Comle, née 
Blanche Duqiieite, décédée le 2 
décem^fe l()Dt, à T âge de ig ans 



Q I douce et si gracieuse, elle n'a fait que passer au milieu 
^ de nous, emportant sur sa lèvre glacée la fixité rigide 
d'un dernier sourire !... Pauvre petite morte !.., 

Hier encore, gamine insouciante, elle allait jupe cour- 
te, chanson aux lèvres, cheveux au vent, mais frissonnant 
déjà au soufHe de la muse sacrée. A l'âge où les autres en- 
fants font des ramages à leur poupée, les doigts de Blan- 
chette erraient sur les touches d'ivoire, et tour à tour les 
faisait rire, pleurer et chanter. Sa voix s'emplissait 
de sonorités émues et caressantes, filet d'harmonie où 
s'emmaillait le cœur, comme un oiseau pris dans un 
lacet. Chant frêle et doux, presque aérien, qui laissait à 
l'âme un rayon d'or, comme si le ciel se fut entr'ouvert et 
qu'un ange vous eut souri ! Chère petite morte I. .. 

Un jour vint où la fillette entendit chanter en elle 
une harmonie qu'elle ne connaissait pas : ce que le papillon 



188 BLEU — BLANC — ROUGE 

murmure au bouton de rose pour le faire s'entr'ouvrir. Un 
passant s'était arrêté surpris, et avait remarqué, d'entre les 
autres fleurettes, cette blanche rose ondulant sur sa tige 
flexible. La main tendue, il implorait déjà la grâce de la 
cueillir... Blanchette acquiesça d'un soupir parfumé à 
cette discrète prière. 

Sa première robe longue fut sa robe d'épousée... 

L'orgue chantait, des voix d'anges montaient vers le 
ciel avec les larmes des parents et l'encens des prières. 
Et Dieu ratifia sur le grand livre du destin, l'hymen de 
ces deux cœurs aimants... 

Mais, l'élu comptait sans le Jardinier qui moissonne 
pour sa grande serre de là-haut : Lui aussi avait jeté son 
dévolu sur la rose blanche. Alors l'Eternel eut pitié : '' Je 
la lui prêterai un an!... Et ma rose n'en sera que plus 
belle, dans son plein épanouissement, quand l'astre de 
l'amour aura rayonné sur elle ! " 

L'Eternel a tenu parole. Heureuse petite morte !... 
Tu n'as pas vu ta beauté s'effeuiller jour par jour, sous le 
souiïle mortel du temps ; ton cœur n'a pas connu le déclin 
de l'amour, cette étoile qui se lève radieuse, pâlit, se 
ranime, se cache dans les nuages, scintille encore par 
intermittence, puis tombe dans le vide. Tu emportes toute 
fraîche la gerbe des illusions que les séraphins .sèment 
dans l'âme des adolescentes, le prisme radieux de tes seize 
ans ne s'est pas embué de l'haleine des méchants. Tu n'as 
connu de la vie que la joie, les caresses, le murmure 
discret de l'admiration respectueuse, la tendresse passion- 
née d'une mère, les baisers d'un père, l'effection d'un 
frère, l'adoration de l'adoré, l'amitié profonde et douce 
des amis, les ravissements de l'harmonie qui ont bercé 
tes rêves ingénus d'enfant et de vierge. Oui, heureuse 
petite morte... 

Blanche, nom sj^mbolique que les séraphins ont souf- 



BLEU— BLANC — ROUGE 189 

i\é sur tou berceau dans un volètement d'ailes. Blanche 
tu reposes immobile maintenant, dans cette statue marmo- 
réenne qui fut toi. 

Le satin cassant de la robe sculpturale, couleur des 
lèvres livides est parsemé de toufifes de lis, de roses et de 
chrysanthèmes, qui s'unifient à la parure de la jeune 
femme. La tête pâle de la dernière pâleur, lourde d'un 
diadème de cheveux bruns, creuse l'oreiller où s'éternise 
le froid sommeil de la trépassée. Mais, il semble, en la 
regardant à la lumière vacillante des cierges, que ses pau- 
pières délicates et ses lèvres nacrées vont se mettre à 
battre comme l'aile d'un papillon. Triste illusion, ce que 
la mort scelle ici-bas ne s'ouvre que là-haut !... 

Blanche, je sais pourquoi ce sourire qui court de tes 
lèvres aux roses, c est d'avoir sommeil au milieu de ces 
fleurs immaculées comme ton nom I C'est de planer dans 
l'espace immatériel et pur, vêtue de tulle nuageux, un 
jour que la terre est tout emmousselinée comme une 
chambre nuptiale, un jour, que dans les forêts, aux arbres 
engivrées de cristal comme des girandoles, un orchestre 
mystérieux chante la grande symphonie en blanc. Cette 
béatitude sereine qui rayonne sur tes lèvres de marbre, 
c'est d'aller préluder dans les pays éthérés au concert de 
l'éternel printemps, où la douleur et les larmes sont incon- 
liues, où les pommiers et les aubépines, toujours blancs, 
nourrissent les ombres de parfum !... 

Chère immortelle, tu peux chanter sur les cordes de 
nos âmes l'hymne à l'éternel amour, à l'espérance, le Noël 
de la Patrie, toi qui sais maintenant le secret des divines 
harmonies. Que ta blancheur s'incline sur le front de 
ceux qui te pleurent pour y déposer un suprême baiser de 
consolation. 



AIMONS-NOUS 



T 'ALLAIS sur la rue, lorsque mon œil fut attiré par des 
^ lettre» flamboyantes, qui s'étalaient pompeusemeut sur 
un placard, et je lus : enfant trouvé dans une église. Je 
ne sais pourquoi cette banalité d'un fait divers, jeté en 
pâture à la curiosité malsaine du public, me rendit ce 
jour là rêveuse et triste. Est-ce parce qu'il tombait une 
pluie line et glacée qui vous transperçait comme des 
pointes d'aiguille enveloppant la ville d'une vapeur grise, 
ennuyeuse à donner le spleen ! 

Je me mis à songer aux capricieux hasards du 
destin, à ce pauvre petit être emmaillotté dans un vieux 
morceau de gazette, grelottant et tremblant sur une froide 
dalle de pierre... sous la clarté impassible de la petite 



BLEU — BLANC— ROUGE ]91 

lampe du sanctuaire. Les vagissements de l'innocent 
troublent la quiétude du Dieu eucharistique qui se sou- 
vient de la pauvreté de la crèche, de la paille humide, des 
gros gla<;ons pailletant de diamants l'humble abri de la 
sainte famille. 

Et toi, enfant-roi, tu avais, pour réchauffer tes mem- 
bres bleuis, l'amour de la vierge-mère te pressant dans 
ses bras, te couvrant de baisers, t'enveloppant de chaudes 
caresses... ce que tu ne connaîtras pas, misérable poupon !, 
Qui va te recueillir ? , . . Qui va laisser tomber dans ta 
bouclie, tendue comme une fleur avide de rosée, la manne 
des petits, que le ciel fait passer par le sein des mères. . . 

Quand, partout on accueille avec des transports de 
joie l'arrivée d'un de ces hôtes des cieux, lorsque de 
joyeuses volées jettent aux quatre vents la bonne nou- 
velle, toi, paria d'un jour, on te repousse, on te renie, on 
t'arrache de la souche maternelle comme un parasite. . . 
Eh ! sont-ils plus beaux, plus roses que toi, ceux qui 
dorment dans de mignonnes prisons de soie et de denteKe, 
dont on soulève en tremblant la fragile porte pour 
guetter un premier sourire, rayon de soleil printanier 
caressant un bourgeon d'avril ? 

Le même souffle divin vous anime, enfant du trottoir 
ou fils de famille. Oui, vos âmes sout sœurs, qu'importe 
ce vêtement de chair qui les recouvre, il est passager et 
s'use vite : les vers le rongent sans soucis, de la boîte 
noire ou du cercueil constellé d'argent qui le contient. 
Vous êtes tous deux conviés au même banquet, le but du 
voyage est identique, et de semblables destinées éternelles 
vous attendent... Pourquoi, ce mur de préjugés qui vous 
sépare à jamais f Pourquoi, faire de l'homme, entrant dans 
la vie par la sombre porte du malheur, un être de différente 
espèce que la vôtre ? Quels sont tes griefs envers ce chétif 
marmot, Société, pour que tu t'acharnes après lui, Ûé- 



192 BLEU — BLANC — KOUGE 

trissant son inconsciente tare d'un nom ignominieux, 
vouant au mépris des âmes vulgaires, de la plèbe igno- 
rante, ce pâle front de martyr sillonné d'une marque infa- 
mante ? 

Quel beau présent que cette vie que tu lui jettes 
comme une aumône !... Enfant sevré de bonheur et de ten- 
dresse avant que d'y avoir goûté, âme éteinte et glacée, 
comme ces blafardes étoiles aux rayons mourants qui, de- 
main, vont sombrer dans le vide, ligures ternes où ne 
brille pas le noble orgueil, la sainte fierté, du libre ci- 
toyen de l'univers. 



Bien court fut l'épisode de leurs amours : il était 
brun, elle était blonde ; ils se virent, s'aimèrent et se le 
dirent. Pleins d'idéal tous deux, ils brodaient sur le 
canevas de l'avenir de jolis dessins : un ciel toujours 
bleu, une onde limpide, une barque légère, continuelle- 
ment beicée d'un même mouvement rythmé et doux, des 
jardins à perte de vue. des fleurs, des fieurs, des fleurs, de 
toutes sortes, muguets, roses, marguerites, myosotis, 
chrysanthèmes, qu'ils cueillaient ensemble, composant, 
appuyés l'un sur l'autre, le joli bouquet de leur vie : l'é- 
ternelle idylle des vingt ans ! 

Puis, tout à coup, comme dans un décor de Faust, les 
fleurs tombent en cendres, à l'instar d'un vase de Pompéi. 

Mais, cette fois, au lieu de Méphistophélès, c'est la 
froide Raison qui vint souffler sur leurs beaux rêves d'or, 
et les fit s'envoler comme une nichée de moineaux. 

Pauvres amoureux, assis au bord du chemin, ils 
écoutent sans comprendre la voix métallique de l'austère 
mentor. 

— Arrière, toi, qui osas porter tes aspirations amou- 
reuses sur cette jeune fille belle et pure. Ignores tu ton 



BLEU — BLAXC — ROUGE 193 

origine : enfant trouvé, larve humaine, oubliée sur le seuil 
d'un hospice ? Ah ! ^ h !.. . tu as cru que ta figure 
d'Adonis, l'éclair de génie qui brille en tes yeux, la 
vigueur de ton bras, la sûreté de ton ciseau, pouvaient 
remplacer le nom qui te manque... Erreur ! On pardonne 
aux fils perdus leur lâcheté, leurs déshonorantes passions, 
mais la lo j'hante, la droiture, la valeur d'un enfant trouvé 
sont irrévocablement condamnées devant le tribunal des 
honnêtes gens. . . Mais q,u 'attends-tu donc ? Mais va t-en ! 
Et le bras tendu, pâle et dure comme une statue de 
mausolée, la déesse rigide terrorise le pauvre enfant, . . 
Il essaie de parler, mais les sons meurent dans sa gorge. 
Comme Adam chassé de l'Eden, courbé, rougissant, il 
s'éloigne en sanglotant. Il se retourne indécis, croyant 
entendre un soupir, l'appel de sa fiancée ; son regard 
embrasse une dernière fois le paradis perdu, puis l'ado- 
lescent pousse un grand cri et s'enfonce dans la sollitude 
des déserts où gronde le simoun, où des nuages de pous- 
sière tourbillonnent en spirale vers le ciel noir. 



Anges qui voilez votre face devant l'Eternel, vous 
n'avez pas laissé la terre boire les larmes de Pierre et 
de Madeleine, recueillez, dans des coupes étincellantes, les 
pleurs des enfants-trouvés ! Portez-les sur l'autel des 
sacrifices, qu'ils parfument le paradis, et tombent sur 
l'âme des mères dénaturées pour les purifier. 



SONGERIES D'OCTOBRE 



T A. forêt comme une vierge romaine s'est parée pour 
mourir : les rubis et les améthystes étincellent dans sa 
chevelure dorée où glisse un rayon de soleil empourpré. 
Dans les sentiers jonchés de débris errent encore quelques 
couples d'amoureux ; frileusement enlacés ils se murmurent 
des paroles d'adieu, car le vent qui gémit tinte comme un 
glas à leurs oreilles. Les feuilles qui avaient abrité leurs 
amours se détachent une à une des grands arbres, empor- 
tées par le même vent qui nous pousse, nous, pauvres 
feuilles humaines, vers notre inconnu de demain. 

() fontaine, soupirant dans la mousse flétrie, pour- 
quoi n'as tu pas gardé l'image du ciel de mai et des bru- 
nes hirondelles qui venaient mirer leur bec rose et baigner 
leur plumage soyeux dans ton onde limpide, le reflet des 



BLEU — BLANC — BOUGE 195 

grands lis qui penchaient vers toi leurs urnes pures!... 
Mieux que ta froide glace, notre âme, longtemps après 
qu'ils ont fui, garde l'empreinte des plaisirs printaniers : 
leur souvenir nous réchaufife encore, lorsque l'hiver des 
ans a blanchi notre tête de la neiue des cimetières. 



Si l'esprit humain s'est ingénié à multiplier les diver- 
tissements de tous genres à cette saison de l'année : bals, 
sauteries, soirées, soupers, théâtres, c'était, ie crois, pour 
arracher l'homme à l'obsession du coin du feu terrible 
pour celui qui a gâché sa vie et qui se retrouve prématu- 
rément vieilli dans un foyer désert, sans un visage ami 
s'éclairant d'un sourire heureux à son arrivée, sans une 
âme sœur de la sienne où il puisse épancher le trop-plein 
de son cœur ! 

Des souvenirs viennent l'assaillir et le torturer. Pour- 
quoi n'a-t-il pas aimé comme les autres?... La nature 
généreuse l'avait doué d'un caractère aimant, sensible, 
délicat, et voilà qu'il a émietté ces trésors le long de la 
route : le froment céleste tombé sur un sol pierreux fut 
dévoré par les passereaux ! Malheureux il n'a pu apaiser 
cette soif de tendresse qui le dévore ! Le ciel reste fermé. 
Pas une goutte d'eau ne vient rafraîchir sa lèvre dessé- 
chée. 

Seul ! toujours seul ! cette pensée ne le quitte plus, 
elle sonne dans son cerveau fatigué, pareil au '* toujours 
jamais " de l'horloge infernale, avec l'idée de cette 
mort qui le hante comme terminus à ses ennuis, sur un lit 
quelconque d'hôpital, entouré de soins mercenaires, plus 
seul au milieu de cette cohue intéressée qui guette avec 
impatience son dernier soupir pour dévorer son maigre 
héritage, plus isolé qu'un Canadien perdu dans les sables 



196 BLEU — BLANC— KOUGE 

du Sahara. Sans doute, le Dieu juste, qui veut punir le 
célibataire endurci et égoïste, lui donne comme avant- 
goût des grils éternels un coin du feu ! 

La société vengeresse, inspirée parles promoteurs du 
féminisme, voudrait qu'une taxe annuelle fût prélevée sur 
les célibataires, pour aller grossir une bourse destinée 
aux jeunes filles pauvres... C'est vraiment une cruau- 
té inutile, il vaudrait mieux encore assurer aux vieux 
gar<;ons une rente viagère pour les empêcher de courir 
après la dot et d'imposer à quelque âme fraîche et naïve 
le poids de leur scepticisme blasé, la mélancolie de leurs 
rhumatismes goutteux ! 

C'est au coin du feu, quand Bébé dort son cher som- 
meil d'innocence, rêvant à l'Oiseau bleu et au petit Pou- 
cet, que s'élaborent à voix basse les projets d'avenir que 
l'on forme pour l'enfant, espoir et orgueil des parents. 

— Moi, dit la mère, je veux qu'il soit prêtre ; quel 
bonheur d'assister à sa première messe ! Vois-le dans son 
aube blanche monter les degrés de l'autel, la figure irra- 
diée des rayons célestes, il ressemble à quelque blond séra- 
phin, quand à sa voix le Maître du ciel s'incarne en 
ses mains... Je ne serais pas jalouse du bon Dieu, mais, 
si une femme allait me voler son cœur pour le torturer, 
qui sait, et le détacher de moi, j'en mourrais ! Et puis, le 
ministre du Seigneur coule des jours paisibles dans un 
port sûr, il entend gronder au loin les flots en furie sans 
être ému !... Il me gardera avec lui, je serai sa ména- 
gère, je continuerai à envelopper le cher enfant de ma 
chaude tendresse, à le câliner comme aujourd'hui. Ah ! je 
verrai venir la mort sans terreur, sans appréhension, cer- 
taine de passer de ses bras au ciel, la main de mon fils 
levée sur mon front glacé pour le purifier et le bénir... 



ELEU — BLANC — ROUGE 197 

— O les femmes, les femmes, trop de poésie, trop 
d'imagination ! Je veux mon fils pour moi ! J'en ferai un 
homme, parbleu ! et s'il hérite de la verbeuse éloquence 
de sa mère, il sera, ma foi, un avocat superbe et plus tard un 
juge !.. Mais, en attendant, un rude gaillard, fort comme un 
Turf, beau comme un Apollon et qui fera tourner la tête 
des filles ! 

— Tais toi, dit la mère scandalisée, mais avec un 
sourire au coin des lèvres à l'idée des conquêtes que fera 
son fils ! 

Hélas ! le destin mauvais souffla sur leurs beaux 
rêves. Le triste automne suivant les retrouve encore au 
coin du feu devant un berceau désert ! L'oiseau de pas- 
sage a brisé le fil qui le retenait captif sur notre triste pla- 
nète. Le père et la mère contemplent en pleurant un 
pauvre cheval de bois à la queue arrachée, son jouet qu'il 
endormait, le soir, dans ses bras et qu'il embrassait au 
réveil, et deux mignons souliers, les derniers, tout neufs 
qu'il frappait fièrement sur le plancher pour faire son 
petit homme... Tout ce qui reste du cher amour disparu ! 

Pleurez, pauvres parents ! les larmes dégonflent le 
cœur, qui, sans cela, éclaterait parfois ! 

Pleurer est doux, pleurer est bon souvent. 
Pour l'homme, hélas ! sur qui le sort se pose ! 



Au coin du feu, les vieillards débiles retrouvent leur 
ancienne loquacité. Autour d'eux, le vide s'est fait : un à 
un les anciens ont disparu, ils restent seuls debout 
parmi tous ces épis fauchés. Et sous les T'en souviens-tu, 
ma vieille ? le passé renaît un instant devant leurs yeux 
pendant que le vieux tisonne la flamme éteinte de Pâtre, 
essayant de ranimer quelque charbon éteint ! Pauvres sou- 



198 BLEU — BLANC — ROUGE 

venirs d'antan ! lieurs desséchées qui s'efifeuillent sous 
leurs doigts tremblants ! 

Parfois quelque grosse farce du bou vieux temps 
leur arrache un éclat de rire, rauque comme les sons brisés 
d'une crécelle : c'est un charivari couru au deuxième 
voisin, quelque tour joué à des jeunes mariés de leurs 
amis, etc.. Et le vieux, qui est resté taquin, se plaît à 
faire rager sa compagne. 

— Tu n'as pas oublié, au moins, le baiser que tu 
m'avais volé *? 

— Oh ! le vilain, c'est toi qui m'avais poursuivie jus- 
qu'au fond du verger ! La preuve que je ne voulais pas, 
c'est qu'en me débattant j'avais tout déchiré mon fichu 
si joli. 

— Oui, oui, on connaît ça !...tu faisais semblant ! Mais 
tu n'avais pas froid aux yeux. 

—Oh! 

La pauvre vieille se dépite pour prouver son inno- 
cence, et le vieux tousoote, toussote, toussote, étouôant 
de contentement, fier de son succès ; il a réussi à la faire 
fâcher. 

C'est leur dernière étape, qui sait ? la mort viendra les 
prendre là ! 

Deux bambins sont en contemplation devant l'étalage 
d'un pâtissier et dévorent des yeux toutes ces friandises 
appétissantes. 

— Tu ne sais pas, fait l'aîné, à peine âgé de sept ans, 
à quoi j'ai rêvé la nuit dernière ? 

— Non. 

— Tiens, j'étais à une petite table comme celle-là et je 
mangeais de ces belles choses avec du sucre dessus et de 



BLEU — 15LANC — KOUGE 3 99 

la crème dedaus... puis des bonbons! Tiens, j'en avais 
jusque là ! 



— Est-ce que j'y étais moi, fait le tout petit. 
— Non 1 

Le marmot se prit à pleurer. 

Ah ! ces mots navrants des pauvres petits affamés 1 
Vous, qu'un sort heureux favorise, et qui chauffez à une 
flamme brillante vos pieds de fée, chaussés de mules de 
satin... donnez un souvenir, mieux une aumône, à ceux 
qui errent sans gîte et sans pain par les froides averses 
d'automne. Donnez sans compter pour être heureuse de 
la joie des autres : bonheur sans mélange, celui-là 1 



LA PIPE 



TEANNETTE se marie dans quinze jours, c'est dire que 
^ la vie ouvre devant elle ses splendeurs. Le passé 
disparaît comme une île lointaine dont s'éloigne un vais- 
seau entraîné vers la haute mer. Les souvenirs d'hier se 
noient dans l'évocation de demain. Heureuse enfant, qui 
aperçoit les choses par le gros bout de la lorgnette : les 
perspectives s'adoucissent dans un ensemble harmonieux, 
baignées de lumière : pas un point noir ne tache le ciel 
bleu des illusions : colombe ingénue, elle s'élance gaiement 
vers la joie comme à un soleil allumé exprès pour elle. 

— Ah ! ma chérie, me disait-elle, extasiée, la belle 
part que le bon Dieu m'a faite, vraiment je ne la méritais 
pas. Avoir pour mari une perfection — ne ris pas : 
l'ombre des misères humaines ne l'a jamais effleuré. — Non- 



BLEU — BLANC — ROUGE 201 

seulement il est bon, tendre, dévoué, délicat, sentimental, 
généreux, spirituel, galant, empressé, mais il ignore ce 
vice qui entache la plupart des hommes : la j^ip^ ! Mon 
mari ne fume pas ! . . . 

Un homme qui ne fume pas. . . Je restai songeuse, 
tandis que ma petite amie continuait la description de 
son hancé. Bah ! que lui importait que je l'écoutasse ou 
non, l'essentiel, c'était qu'elle entendît l'écho de sa voix 
bercer sa pensée. 

Et je me mis à broder sur ce thème d'étranges fan- 
tasmagories. Un mari qui ne fume pas. . . Ma pensée en verve 
de fantaisie se mit à voyager en pays de cocagne, où l'air, 
les parfums, la rosée, tout était sucré. Daus un bosquet 
d'arbres candis, une petite maison proprette, rangée, 
ornée, s'ouvrait en bonbonnière, avec un petit homme 
en sucre et une petite femme en nanan. Le petit homme 
et la petite femme se regardaient tendrement dans les 
yeux, en fondant un peu chaque jour, à la chaleur d'une 
uniforme tendre.'^se... C'était à croquer ! 



J'ai une faiblessie, un homme pour r/o?, un pur 
descendant des vieux Canadiens, doit avoir le gosier assez 
bien doublé et le cœur assez solidement accroché dans la 
poitrine pour pouvoir tirer quelques bouffées de bon 
tabac du pays sans s'éranouir comme une pensionnaire. 
Ou bien, la jeune génération est atteinte de névrose, son 
sang pâle ne peut plus activer la poussée des dévoue- 
ments généreux qui font les bons citoyens et les grands 
hommes. Cette décadence physique serait le symptôme 
d'une dépression morale encore plus à redouter ?. . 



* ' * 



202 liLEU — BLAXG — EOUGE 

La pipe est la i)iemière conquête de l'homme, c'est 
pour cette raison qu'elle devient sa plus chère amie. 
Tout petit, le mioche convoite d'un œil ardent " la pipe 
à papa." Sa menotte, en voulant la saisir, plus d'une 
fois s'est brûlée à la cendre rouge. Mais la vaccine de 
feu lui a mis au sang le désir plus âpre et plus violent de 
cette conquête. Ah ! comme il est comique, le petit 
homme, quand son papa cédant à ses cris, pour le consoler, 
lui pose son brûlot au bec. Il gonfle ses joues et fait pouf ! 
pouf ! dans la pipe. Il lance dans l'air des bouffées ima- 
ginaires et gravement : '• Pft ! ze crace tom Papa." 

Qu'on lui donne un sou, il court chez la marchande 
du coin, et après une longue contemplation qui lui met 
l'eau à la bouche, il choisit une belle pipe en sucre rouge, 
qu'il suce jusqu'à ce que mort s'en suive ! 

Mais, il vient une époque, elle coïncide d'ordinaire 
avec la première culotte, où la pipe en sucre ne convient 
plus à sa dignité d'homme. Il lui faut tâter de la pipe en 
plâtre. 

Ils sont deux ou trois gamins de l'Asile qui brûlent 
de s'initier au grand mystère. Un complot s'ourdit à l'insu 
de tous ; un petit vole des allumettes, un autre un vieux 
calumet, déterré on ne sait où, quoique vestige des 
jongleries iroquoises. Mais aucun n'a de tabac. Le 
nerf de la guerre manque, aussi les petites figures sont- 
elles mornes ! — Que faire ? 

— Fumons des feuilles sèches, s'écrie un futur inven- 
teur. 

Les petits conspirateurs se réfugient dans l'ombre 
d'une porte-cochère. 

Le gamin qui eut l'idée lumineuse (fumeuse ferait 
mieux) s'empare de la vieille pipe et la bourre avec con- 
viction ; il frotte une allumette sur sa cuisse, mais comme 



P.LEU— BLANC — ROUGE 203 

elle refuse de céder à cette moi-lieuse friction, l'émeri 
d'une bonne brique le tire d'embarras. A la lueur rouge 
de la flamme, ces petites figures barbouillées, ces têtes 
bouclées d'enfants de la rue, où brillent des yeux ardents, 
se détachent sur le fond sombre — vm dirait un tableau de 
Rembrandt. 

Puis, la clarté diminue, seule une grosse mouche à feu 
luit, augmente, diminue, scintille, telle une planète, 
tandis que les têtes, dont on ne distingue plus les traits, 
ondulent comme un flot noir, haletant d'émotion !... 

— C'est-y bon ? — Donne que je tire une touche ? — Non, 
c'est à mon tour — 

— Mais, le fumeur, avec un air entendu : Pour de 
l'imitation de tabac, c'est pas vilain, seulement un peu 
fade. Demain, nous aurons autrechose, je vous le promets. 

Le lendemain, ils rentrent à la maison, blêmes, les 
yeux jaunes, le cœur tourné. C'est égal, plus la méchante 
pipe leur aura coûté de haut-le cœur, plus ils l'aimeront ! 
Ce que la souffrance burine dans l'être humain s'y fixe 
comme avec des pointes de diamant. 



Je comprends l'antipathie féminine contre la pipe. 
La femme est jalouse de cette rivale, qui s'installe au 
foyer comme un tiers importun. La favorite finit par 
faire du maître un esclave des dangereuses hallucinations, 
des troublantes visions créées par les vapeurs de la 
nicotine... 

Quand le temps ronge les] derniers quartiers, de la 
lune de miel, l'épouse délaissée ne voit pas, sans rager, 
son antagoniste circonvenir plus étroitement sa faible 
proie. L'homme, à son tour, devient la conquête de la 
fatale pipe. Comme il est bien sa chose ! Sa tendresse 



204 BLEU — BLANC — RUUGE 

pour eile n'a pas de déclin : toujours la même sollicitude 
à la bien coucher au fond de l'étui de satin rouge, le 
même empressement à la sortir de sa prison, les mêmes 
câlineries à lui faire. 

— Allons, ma vieille, à nous deux maintenant. — Que 
j'ai souËfert de ne pouvoir causer un instant avec toi, la 
vie est bien cruelle ! — Les jours de bonne Lumeur il l'ap- 
pelle Joséphine, de son petit nom. Et ce sont des con- 
templations sans fin, des explosions de tendresse qu'il a 
l'impudence de vouloir faire partager à sa femme : 

— Mais regarde donc, comme elle embellit. — Ah ! le 
beau cerne ! 

L'une de ces pauvres négligées de la pipe me disait, 
un jour, en me montrant son mari qui fumait, paresseuse- 
ment étendu sur son divan, avec l'air béatement heureux 
d'un pacha savourant son narguileh : 

— Ah ! vous croyez donc que l'homme a été créé et 
mis au monde dans un but identique au volcan, pour 
lancer nuit et jour de la fumée et des laves. Depuis vingt 
ans, mon mari n'a jamais fait autie chose, au retour de 
son ouvrage, que de secouer et de remplir sa pipe sans la 
laisser refroidir. Pas dix minutes d'interm(-de entre 
chaque bourrée, et vous trouvez cela amusant. — C'est gen- 
til, un fumeur, dites-vous, oui, pour se faire boucaner 
ainsi que des jambons et chatouiller la gorge comme avec 
une branche de balai. Avec ça, que les crachoirs sont de 
poétiques cassolettes, et la cendre, les bouts d'allumettes 
qui traînent sur les meubles, de bonnes recommandations 
de propreté. Entre l'haleine d'un fumeur et le parfum 
de l'iris, vous croyez qu'il n'j' apas de notoire différence ? 
Ah ! la pipe! la pipe 1 une invention de Satan, un fléau 
pis que les sept plaies d'Egypte. Et la petite femme 



BLEU — BLANC— ROUGE 205 

féroce faisait le geste de briser quelque chose... Le fu- 
meur ? — Non, la pipe, je crois. 

Elle n'avait pas tout à fait tort, en admettant que la 
passion de la pipe soit dans son essence une fort vilaine 
chose. Les médecins nous font trembler en illustrant 
l'effet désastreux de la nicotine sur les parois de l'esto- 
mac. Mais, puisque ce vice est si bien assimilé à la na- 
ture de l'homme qu'il ne fasse plus avec lui qu'un même 
sang, une même chair, et qu'il ne soit pas possible de sup- 
primer le péché sans le pécheur, je demande grâce pour 
le coupable ! 

Qui sait, le Ciel, dans sa bonté, a peut-être autorisé 
ce mal pour obvier à un plus grand ? 

Nous, femmes, qui vivons par le cœur, nous ignorons 
ce qui bouillonne de malsain dans ces cervelles de rêveurs 
s'agitant autour de nous. Ces mangeurs de bleu, ces im- 
puissants décrocheurs d'étoiles, sans cesse tourmentés de 
ce qu'ils n'ont pas. L'excitation artistique, la lecture prise 
au sérieux d 'œuvres exaltées, les poussent à concevoir une 
sorte d'idéal nuageux, fantastique, mensonger, éperdu- 
ment tendre et pur, mièvre et fade, extatique, jamais ras- 
sasié, tellement délicat qu'un rien le fait évanouir, irréa- 
lisable, surhumain. L'œil imaginaire bleu ou noir, où se 
perd leur regard, sert de vitre pour voir dans l'au-delà, 
au paradis de la fiction, une créature féerique, créée de 
toutes pièces. 

Ah ! laissez ces folles hallucinations s'évanouir en 
fumée ! Que votre mari caresse son idéal au coin du feu, 
sensibilisé seulement sur les parois de son cerveau, par les 
fluides delà nicotine... C'est moins à craindre.... 

Grâce à la pipe — l'imagination seule voyage dans 
l'espace à la poursuite de la dangereuse chimère : n'est-ce 



206 BLEU — BLANC — ROUGE 

pas le temps de lui appliquer le mot des saints cantiques : 
Félix culpa ? 

Ah ! mais consolez vous, pauvre oubliée, vous aurez 
votre revanche, quand à votre tour vous serez devenue 
une vaporeuse vision des pays bleus. Seul avec sa vieille 
amie, la pipe, le pauvre vieux revivra dans la fumée noi 
râtre de son brûlot, les souvenirs d'autrefois. Vous passe- 
rez radieuse et belle comme à vos seize ans àl'âgedes 

aveux. . . Une larme'chaude s'échappera de la paupière 
du fumeur, à cette vision qu'il voudra tirer chaque 
jour des cendres de l'oubli... Jusqu'à ce que la mort 
cruelle .vienne arracher la pipe noircie et tremblante 
de ses gencives dégarnies, pour la briser en mille miettes 
encore fumante de rêves !... 

Alors, comme le nom, comme la gloire, comme la 
vertu, comme la vie, fumée lui-même, il disparaîtra dans 
l'ouate d'un nuage !... 

— Mais tu dors, lit Jeannette, en me poussant— tu ne 
réponds pas... 

— Non, mais je rêve. 



LES VIEUX 



. / .1/. /(' Capitaine ChaHrniid. 



\\j marclie à petit pas en se traînant les pieds, les yeux 
^ vagues, les joues creuses, le corps tordu comme un pom- 
mier, pauvre vieux. Ses vêtements semblent trop larges 
pour sa poitrine rétrécie. Souvent, il ôte ses lunettes dont 
il essuie les verres avec un mouchoir rouge ; il s'imagine 
en enlever cette buée qui chaque jour, de plus en plus, 
descend sur les objets familiers à sa vue. Et de ses yeux 
clignotants, il interroge l'horizon : " Le vent est sor ou ais,^^ 
diagnostique t-il sentencieusement. Et comme six heures 
sonnent, sans plus se hâter que l'ombre du midi, il rentre 
chez lui, où il s'accagnarde au coin du feu, en attendant 
la soupe. Les pieds dans le fourneau du poêle, les coudes 
aux genoux, il pipette sans trêve suivant les allées et 
venues de sa belle- fille qui prépare le repas rageusement, 



208 BLEU — BLAC— EOUGE 

avec trois ou quatre enfants affamés accrochés à sa jupe. 

— Mamau, j'ai faim ! — Laissez-moi goûter — Hi ! hi ! 
Y m'vole mon couteau. — Nanan ! articule faiblement le 
petit. 

La mère, une méchante femme née de mauvaise 
humeur, s'emporte contre tout ; la vaisselle danse sur la 
table, les vaisseaux rebondissent sur le poêle, elle allonge 
une claque au marmot dont le bras se perd dans le sucrier, 
en lâchant un cri aigre qui fait s'enfnir le chat, le poil 
hérissé. Laide autant qu'un masque de carnaval, angu- 
leuse, la peau comme un parchemin collée sur les os, un 
nez démesuré planté entre deux yeux noirs perçants, les 
artères du cou grossis à force de crier, une tète de femme 
ou d'oiseau de proie. On n'ose dire. A chaque fois que 
la jupe furibonde passe en cyclone devant lui, le vieillard 
tressaille, pressentant du gros temps. 

— Voyons, le vieux, finirez-vous de manger le poêle, 
glapit la mégère. Y'a un bout pour faire cuire des crachats. 
J'commence à être tannée de ne pouvoir faire un pas sans 
me barrer les jambes dans vot'chaise. Y fait pourtant pas 
fret — Tit Toine, veux-tu finir. — Misère de misère, le bon 
Dieu m'avait pourtant envoyé assez d'enfants, sans avoir 
ce vieuxlà sur les bras, pardessus le marché — Mariez vous 
donc, pour être si bien greillée— Pas moyen de tenir la 
propre, c'est la cendre, le tabac, la fumée ; ça rentre les 
pieds gros comme la tête, que mon torchon n'en finit 
jamais. Et le nez fourré partout ! dans les chaudrons, dans 
les armoires ! Pis, ça ne meurt plus, je l'aurai sur les bras 
le restant de mes jours, 

La colère la faisait délirer, elle disait des choses inco- 
hérentes, les yeux dilatés, les traits tirés ; sa ressemblance 
avec une chouette hargneuse s'accentuait avec le frisson 
nerveux qui la secouait toute. 



BLEU — BLANC — ROUGE 209 

Le vieux cette fois essaya de se lever, mais il ne le 
put. Ou eut dit que son corps était devenu de plomb, 
une faiblesse plus grande faisait trembler ses jarrets et 
cassait ses reins. Lui, qui ne parlait jamais, les paroles se 
pressaient dans son gosier, brisées, haletantes. 

— Ma fille, c'est mal de parler ainsi devant vos en- 
fants, ça vous sera remis plus tard, vous saurez le dire. 
Autant que vous, j'ai hâte que le bon Dieu vienne me cri, 
mais attendez, j'peux toujours pas me tuer, attendez... 

— Bon, plaignez-vous maintenant ! Allez rapporter 
aux voisins qu'où vous maf/anne, qu'on vous ùùt jyâiir, que 
vous crevez de faim, quand vous êtes toujours comme au 
snaque... 

Mais, elle pouvait jacasser indéfiniment, la vilaine pie, 
le vieillard ne l'écoutait plus. Le petit dernier avait dis- 
paru de la table commune, et tout doucement vint appuyer 
sa tête sur les genoux du grand'père — '• Meplendre ? dit- 
il, et câlin, sa tête bouclée s'appuyant sur l'épaule du 
vieillard, il lui soufûadans l'oreille : " A pepère le petit 
garçon, pas un morceau aux autres." 

C'était une douce protestation de l'innocence en 
faveur d'une autre innocence ! Elle descendit comme un 
rayon de soleil dans l'âme navrée de l'aïeul. 

L'ombre s'accumulait aux soliveaux noirâtres, la 
bouilloire chantait sur le poêle, le chat ronronnait les 
yeux mi-clos. Eu face de la maison, le soleil s'emmitoufïïait 
de voiles pourpres, les collines lui envoyaient un dernier 
baiser et la plaine s'anuitait dans un manteau de caresses 
laissé par le disparu. Ah ! qu'il fait bon partir ainsi. 

Le vieux berçait toujours l'enfant, ce i)etit cœur qui 
battait contre le sien le pénétrait d'une douce chaleur. Il 
chantonnait tout bas. " Adieu, beau ciel de France ". 
Soudain la voix se brisa et des larmes brûlantes se mirent 
à couler lentement de ses yeux sur le front de l'enfant 



210 ELEU— BLANC — EOUGE 

endormi. Quel souvenir venait arracher ce cœur glacé 
à ses linceuls ? Une fugitive vision passa devant les yeux 
du vieillard : une femme bonne et belle qui l'attend cliaque 
soir en lui tendant son front ; un bébé rose et jouliflu 
comme ceLui-là bat des mains en l'apercevant ; le soir, il 
les berce tous les deux, la mère et le fils, les enlaçant dans 
une même étreinte. Il montre à lire au bambin, suivant du 
doigt les lettres qu'il épelle. Ah ! comme tout ça semble 
loin ! La femme adorée est clouée dans un cercueil, l'en- 
fant, devenu homme, l'abandonne à cette bru sans cœur. . 
Mais la fugace flamme n'a fait que briller un instant 
devant ses regards : à cet âge le ressort des grandes joies, 
comme des grandes douleurs se détend vite, le pauvre 
vieux retombe plus lourdement dans une nuit plus noire, 
dans une nuit d'abîme, où il se noie. Sa tête se penche 
sur sa poitrine, des lonflements sonores se mêlent au 
souffle régulier du petit. Ah ! le rêve est une oasis pleine 
de fraîcheur. Vers la lin des jours, l'âme peut encore y 
cueillir quelques fleurs. Béni soyez vous, mon Dieu, qui 
faites desceiidro le sommeil et l'oubli sur le vieillard 
mallienrcux. 

Achever la vie parmi les siens, dans un repos gagué 
par des années de travail, entouré de soius attentifs et 
d'une tendresse affectueuse, c'est à peine connaître les 
amertumes de la vieillesse. On pourrait dire que le déclin 
des ans est de l'existence la péiode la plus douce : désirs, 
passion, tout ce qui fait le tourment des humains s'est 
apaisé. On assiste, auditeur tranquille, aux spectacles du 
mon de, on savoure délicieusement lecalme, loin de la haute 
mer dans une rade sûre, à peine secoué par les vagues du 
large. 



BLEU— BI.ANC — ROUGE 211 

Pourtant, eu ce siècle de jouissaners effrénées, où le 
sens pratique a i^ris une acuité désolante, les vieux pa- 
rents deviennent une non- valeur, un colis embarrassant 
que l'on jette par-dessus bord, pour alléger la barque. Je 
sais nombre de gens fortunés à qui l'on ne refuse pas la 
main, dont les père et mère languissent loin de leur foyer, 
confiés à des étrangers, mêlés à la tourbe des pauvres men- 
diants de la rue. Ces dénaturés mènent joyeuse vie, sans 
se douter de Tépée de Damoclès suspendue au-dessus de 
la tête des fils ingrats : " Honore tes parents, si tu veux 
vivre longuement." Eh bien, voilà une honte indigne d'une 
nation civilisée 1 Les hôpitaux, les hospices sont élevés par 
la charité publique pour les malheureux sans famille et sans 
gîte, afin de répaier à leur égard la dureté du sort, et non 
pour favoriser Pingratitude des enfants. Mais, c'est une 
cruauté que d'arracher les aïeuls de la maison où s'est 
écoulée leur vie. A un âge avancé, les habitudes sont 
devenues tyranniques : il faut que l'on finisse ses jours 
dans un milieu analogue à celui où l'on a vécu. 

Pauvres vieux !... 

Le règlement impeccable d'une communauté les brise, 
la nourriture plus délicate, mieux préparée, peut-être, 
ne vaut pas pour eux les ragoûts et les anciens mets cana- 
diens auxquels ils sont habitués. Cette politesse, ces 
petits soins que les hospitalières leur prodiguent les 
gênent. Habitués qu'ils sont, disent-ils, à se servir tout 
seiix. A cet âge- là, on ne prend plus racine dans une 
autre terre. Résignés à leur sort pourtant, sans un mot 
de reproche, ils s'éteignent dans l'exil d'une maison de 
charité au bout de quelques mois d'internat, tués par un 
chagrin secret, qu'ils emportent avec eux, mais que je 
vous dévoile : vos parents sont morts assassinés par votre 
égoïsme. 

Ah ! malheureux, vous n'avez pas voulu recueillir sur 



212 BLEU — BLANC— KOUGE 

votre front la bénédiction de l'aïeul, vous perdez une 
source de lumière très précieuse en exilant de votre foyer 
celui qui en devait être la consolation ^et l'oigueil. 

L'homme qui domine la vie du haut d'un siècle, sait 
le passé et un peu de l'avenir. Comme l'aigle, parvenu 
aux sommets neigeux, il sonde l'espace avant de l'em- 
brasser. Si près de l'éternité, le grand inconnu le pénètre 
déjà. De ses lèvres tombent des adages de sagesse, voire 
même des prophéties. Il a vécu toutes nos douleurs, son 
sang rougit les ronces du chemin, il sait le dernier mot de 
la chimère, ce que coûte une heure de folie, un écart du 
droit sentier de l'honneur. Ce miel de l'expérience qu'il 
a extrait des fleurs amères de la vie, il nous l'offre, pour- 
quoi le refuser ? 

Si grand'père raconte pour la centième fois, peut-être, 
les anecdotes du bon vieuxtemps, les traits d'héroïsme dont 
il palpite encore, recueillez dans votre cœur le parfum 
que dégagent ces naïfs romans. Songez que bientôt ces 
lèvres chéries se glaceront, que cette figure aimée dispa- 
raîtra dans le brouillard, où tout ce qui a vécu s'évanouit. 
Qu'avec son image, votre âme s'emplisse de souvenirs 
pour les heures tristes où le plus brillant soleil de vos 
jours seri descendu derrière le Mont Royal, alors qu'il 
ne restera plus de lui qu'une mèche argentée sous un 
bocal, avec ces simples mots : In MemoHam. 

Eespectueux, nous saluons le vieux chêne de la forêt 
dont les racines vivaces étreignent la terre maternelle 
comme les serres d'un vautour, tandis que la cime décou- 
rounée se dresse altière vers le ciel pour lui arra- 
cher ses secrets. Le tronc tordu, les branches affaissées 
racontent tout un passé de luttes avec les génies de l'air, 
puissances mystérieuses qui le faisaient gémir et se tordre 



BLEU — BLANC — KOUGE 218 

dans des spasmes de damnées. Combien de printemps 
ont soupiré avec le bruissement de ses jeunes feuilles, 
que d'amoureux il a abrités de son ombrage, que de choses 
grisantes il leur a soufflées au cœur, alors que les évan- 
tails verts de ses rameaux taquinaient les nuques blondes 
des belles rêveuses ! Las 1 maintenant les aquilons ou les 
zépliirs ne lui arrachent plus que des soupirs rauques, 
des éclats de voix cassée et sèche comme des accords de 
castagnettes, dans un frisson de squelette où s'entrecho- 
quent leurs os au requiem du vent. Pourtant, les avrils 
nichent encore des sourires sur les lameaux languissants 
du vieil aibre, qui ça et là se pomponne de vert tendre. 

Les oiseaux fidèles au tronc rabougii reviennent y 
cacher leurs amours, des plantes grimpantes rajeunissent 
la souche épuisée, la mousse, comme une redingote de 
velours vert, serre la taille toujours droite du vieux beau, 
qui garde grand air au milieu des jeunes arbres, ses reje- 
tons, rangés comme des soldats d'airain autour de leur 
chef, le défendant contre le bataillon des ouragans. 
Quand le coup de foudre, qui zèbre le ciel noir, électrocute 
le cœur du géant, la forêt gémit, le sol tremble, les oiseaux 
terrifiés filent dans l'air comme des flèches, le dieu tombe 
au roulement du tounerre, dans une fulguration d'incen- 
die, comme tombent les superbes et les glorieux. 

Ah ! mourir ainsi dans un apothéose, comme lechêue 
des forêts, tel n'est pas ton destin, ô homme, que la vieil- 
lesse, la maladie, l'ingratitude, l'indifférence poussent à 
la tombe, comme un fruit pourri que le vent de novembre 
écrase sur le sol, matière noirâtre, informe et sans par 
fum, fumier déjà que la terre maternelle rendra vivante 
à jamais sous une forme subtile et odorante dans une per- 
pétuelle transformation. 



L'INCONNU 



.'/ /a mèmoirr de mon am'lr. fi'ii 
F. X. Bfniirliniiifi. 



A>iie, i/iii iloiir rs-tii ? flamme qtii me dévore? 
Diiis-tu livre a/>rès moi, dois-iii souffrir encore ? 
r.A.\f.U^Tf.\F. 



"VTOVEMBRE ramène au nid les oiseaux frileux. Il fait 
^ bon, en ces longues soirées, de se blottir au coin du 
feu, d'y deviser longuement, en buvant à petites gorgées 
une tasse de café au capiteux arôme. La bouilloire chante 
son grêle zézaiement, seul le lourd tic tac de l'horloge dé- 
place un peu de silence. L'œil distrait suit les méandres 
capricieux de la flamme qui monte, baisse, s'exalte 
encore, pour crouler avec le brasier dans la cendre grise... 
image gracieuse de notre vie !... 

Intimité du loyer, on ne t'a pas assez chantée ! Faut- 
il que ce soient les exilés et les bannis qui prônent les 
charmes puissants dont le goût exquis leur revient aux 
lèvres, quand la coupe en est déjà loin ! 

Où sont-Us, ceux que nous avons aimés ? Depuis 

tant de siècles que l'humanité pose au destin cette tortu- 
rante question, l'Inconnu reste muet. Pourtant, le sa- 
vant ausculte la plus légère vibration de l'éther, qui 



BLEU — ELANC — EOUGE 215 

semble correspoudre parfois^ à certains frémissements de 
notre être. Le P. Gratrj' a dit : " Ne savez vous pas que 
toute âme vit du mouvement des autres âmes et qu'une 
âme peut sentir en soi une âme qui l'a touchée." De 
même qu'un frisson court sur les feuilles, aux approches 
de l'orage, n'avons-nous pas en notre âme une feuillaison 
intime qui tremble à l'approche de certains malheurs. 
Le pressentiment — puisqu'il faut l'appeler par son nom — 
pourquoi vous fait- il sourire, messieurs les savants ? 
Avant de mettre en doute la bonne foi et l'intelli- 
gence de ceux qui ont entendu de ces voix avant cour- 
rières de catastrophes, êtes-vous bien certains de l'in- 
faillibilité de cette chose mouvante qui s'appelle la 
science. Parce que votre bistouri n'a rien touché, s'en 
suit-il que ce qui échappe à votre diagnostic n'existe pas ? 
Savez- vous si demain, un nouveau rayon d'une lumière à 
trois XXX n'éclairera pas ce qui nous semble obscur au- 
jourd'hui ? 

L idéal, qu'est-ce ? Cette visiou brune ou blonde, 
douce, souriante et consolante, penchée sur la couche de 
l'adolescent, qu'il retrouve en ses rêves, qu'il cherche 
partout, expirant, les bras tendus vers elle, sans l'avoir 
pu incarner ? — Le souvenir de quelque vision des pays 
bleus entrevue dans une trouée de l'azur et dont son 
âme a gardé le reflet ? 

Oui, pressentiment, idéal, télépathie, coup de foudre 
de l'amour, quand donc l'archet humain saura- t-il tirer 
des mélodies de ces multiples cordes de l'âme, qui n'at- 
tendent peut-être que le souffle éolien de l'inspiration 
pour se mettre à vibrer. Les curieux du paradis trépi- 
gnent des pieds et crient : musique 1 

Les délicats soupirent discrètement, le chef d'or- 
chestre lève le bras. Qui sait, Tliarmonie divine, par- 
tie des lointaines étoiles, depuis des milliers d'années, va 



216 BLEU — BLANC— KOUGE 

demain peut-être frapper notre planète... Certains croient 
l'avoir pressentie. 

En attendant, on éprouve une douce volupté à manier 
du mystérieux, voire même des épouvantes, comme cer- 
tains enfants aiment à jouer avec le feu. 

Il devient facile en écoutant ces dissertations sur 
l'inconnu, de surprendre les tendances morales des in- 
terlocuteurs. Aux petites filles, il faut promettre un pa- 
radis avec de merveilleuses poupées, des layettes j)our de 
bon, des petits carosses traînés par de jolis chevaux blancs. 

— Y aura-t-il de grosses toupies ? demande un bam- 
bin de trois ans... 

— Oui, mon chéri, des mondes qui marchent tout seuls 
dans l'espace, sans avoir beso)n d'une corde pourles mettre 
eu mouvement. 

—Oh !... 

— Et des confitures, et du chocolat, et des fours à la 
crème ?. . 

— Des montagnes ! 

— De belles robes aussi ? demande anxieusement une 
blondine, dont les yeux, comme deux turquoises, jettent 
des lueurs azurées. 

— De toutes espèces, en gaze clair de lune, en chiffons 
nuageux, en taffetas reflet d'étoile ; des écharpes légères 
et transparentes comme la tulle des nuages. Des rivières 
de diamants rutilants comme les pléiades des nuits d'hiver. 

— Et puis, quoi encore ? 

— Un beau trône d'or entouré d'archanges et de sé- 
raphins qui chanteront, accompagnés de leurs théorbes, 
des hymnes mélodieux se déroulant en notes sonores, ca- 
ressantes comme ,des baisers, des miracles de fragilités 
que ces suaves cantates ! Des fanfares éclateront tout 
à coup comme mille orgues de nos cathédrales.... 

Des vierges voilées en fllagranes de rayons plus ajon- 



BLEU — BLA^X" — ROUGE 217 

ré que les dentelles de gîvre sur nos vitres. Dans leurs 
mains de cire, les saintes tiennent de longues palmes 
qu'elles agitent devant la face de Dieu lumineuse ainsi 
qu'un astre, pénétrant les âmes d'inénarrable béatitude... 

— Maman, dit un pauvre petit pâlot comme un lis 
trop tôt poussé, maman tu viendras avec moi dans le ciel, 
je serais trop gêné, tout seul. 

— Est ce qu'on se reconnaît au paradis, demande une 
jeune tille rêveuse, en jouant distraitement avec sa bague 
de fiançailles ?... 

— Quand l'on a deux maris, fait une petite veuve 
sautillante comme un oiseau, comment le bon Dieu ar- 
range t- il ça ? 

— Et si ma blanchisseuse s'allait aviser d'avoir au 
paradis une place près de moi, insinue une méchante 
petite parvenue, je serais bien capable de faire une scène 
à saint Pierre... 

Le bon Dieu doit rire dans sa barbe blanche, d'en- 
tendre ces divagations des pauvres humains... Chose cer- 
taine, c'est que les plus secrets désirs de notre cœur seront 
comblés : pourquoi sans cela les avoir mis en nous ?. . . . 

La lèvre altérée boit à la source des montagnes, Toi- 
seau trouve accrochée à l'épine, l'ouate de son nid ; seul 
le cœur de l'homme aurait faim, soif et froid à jama'.s ? 

C'était un soir de novembre, nous étions une quin- 
zainegroupés autour d'un feu clair, les yeux dilatés etfixes 
comme des yeux de portraits, tout engourdis par la cha- 
leur de râtre, dont les charbons enflammés allumaient 
dans le pénombre nos faces pétrifiées par la peur... On 
égienait un interminable rosaire d'apparitions fantas- 
tiques, toutes plus extraordinaires les unes que les autres. 
Paniques de l'au-delà dont tous sont friands... 



218 BLEU — BLANC— EOUGE 

— C'est ainsi, mes enfants, que ma pauvre défunte 
femme n'a pu tenir parole, dit, en étouffant un soupir, le 
vénérable doyen de l'assemblée, qui, de sa voix grave, énu- 
mérait toutes les aventures extraordinaires survenues dans 
sa longue carrière — maison hantée, carillons subitement 
mis en branle au milieu de la nuit, coups mj^stérieux 
dans les meubles, mobilier, soudain pris de vertige ets'af- 
faissant sur le parquet ou dansant une gigue effrénée, à 
l'épouvante des habitants de la maison. — Pourtant, vous 
souvient-il que ma pauvre IMaricliette nous avait promis 
de venir nous dire comment ça se passait de l'autre bord... 
Et rien !... 

— Ma mère a tenu parole, dit une voix douce, qui 
tremblait légèrement. 

Il y eut un mouvement dans l'assemblée, les chaises 
se rapprochèrent, une pénible anxiété se peignit sur 
toutes les figures, sans que des gorges serrées, un seul son 
pût sortir... 

— Un soir, poursuivit la jeune fille, j'allais veiller 
chez Annette, vous savez, à la troisième maison de la 
grande montée. Je pensais ii ma pauvre mère. Un irri- 
tant besoin de la voir s'était emparé de moi... Chère 
maman, elle, si bonne !... La nuit venait, le bosquet où je 
pénétrais s'emplissait d'ombre, quand soudain, au détour 
du chemin, j'aperçus une lumière toute grande : 

Ah 1 mon Dieu, le feu !... fis-je, tremblante. 

Mais non, de cette clarté émergea une forme blanche, 
eu même temps que des traits se dessinaient. 

— Miséricorde !... Maman, fis-je, tombant à genoux... 
La forme bougeait maintenant, doucement elle venait à 
moi, ondulant, comme portée sur une nuée. Elle me jeta 
un long regard enveloppant, ah ! quel regard, j'en garde 
îa caresse veloutée en mon âme. Elle ne remuait pas ses 
lèvres, mais je pénétrais sa pensée. Sa figure reflétait le 



BLEU — BLANC— EOUGE 219 

calme, et u'avait plus la teinte jaiiue et fanée des cierges de 
catafalque, mais une seconde jeunesse fleurissait les roses 
de ses lèvres et les lis de son front, une toison d'or des- 
cendait comme un manteau sur ses épaules. 

--Mon enfant, ta sympathie m'est douce !.. dit le fan- 
tôme. Je viens, appelée par ton amour, sans pouvoir 
hélrts ! me rendre à votre désir : nul ne peut dévoiler les 
mystères de V Inconnu. Comment faire ce miracle de rendre 
avec huit notes la gamme infinie des béatitudes de l'au-de- 
là. Pourrais tu, toi, enchâsser la lune dans une monture 
de diamant. . . . 

Un immatériel parfum traîna dans l'air, j'étendis les 
bras vers elle mais je n'étreignis que l'espace ; ma- 
man avait fui... 

Je revins à tâtons vers notre demeure, il faisait une 

noirceur d'encre moins sombre que mon âme, devenue 

orpheline pour la seconde fois.... 

Un sileuce suivit ces paroles, comme le vide qui se 
fait entre chaque coup de cloche d'un glas... Mais, un 
jeune homme, qui avait écouté ce palpitant récit, immo- 
bile, la tête dans ses mains, leva le front, un large front 
de penseur, creusé d'une ride. Un sourire amer crispa 
sa lèvre spirituelle. 

— Allons, cousinette, es tu bien sûre de ne pas avoir 
rêvé ! 

— Eêvé ! protesta la jeune fille, avec de l'indignation 
plein ses grands yeux. 

— Mais oui, cela vaudrait mieux, je n'aurais pas à te 
dire que ta tête déménage ou que ta bouche sait mentir. 
C'est une fable à dormir debout, une histoire de ma grand'- 
mère que tu viens de nous dire là. Mais non, j'aime 
encore mieux les belles allégories des contes de fées!... 
Tu as vu une âme !.. veinarde, va !... et après la dissolu- 
tion du corps !... Lubie, te dis-je, hallucination ! C'est 



220 BLEU— liLANC — EOUGE 

comme situ allais conter à Edison qu'une dynamo brisée 
peut projeter une force de mille chevaux vapeur. Ce qu'il 
t'enverrait promener, et vite. L'âme,ali! la colossale erreur 
accréditée par l'ignorance.. Est-ce que je l'ai trouvée, 
moi, qui depuis dix ans fouille la chaire humaine de mon 
scalpel ?.. Les visionnaires, les fous auraient obtenu un 
meilleur résultat qu'un sage, après dix ans de patiente 
étude?... 

Des larmes tremblaient au bord des longs cils de la 
voyante 

— Ah ! c'est toi «jui es malade et fou !.. dit elle. Toi 
qui veux ravir le suprême espoir de l'an delà à ceux qui 
ont peiné et souffert ici-bas. Notre seule raison de vivre 
à nous femmes quand nous avons perdu ceux que nous 
aimons. Méchant î Tu nous ferais douter de l'infinie sa- 
gesse du Créateur, de la force consciente qui régit les 
mondes dans leur imposante harmonie. . . . 

— Tut ! Tut !... ne discutons pas ces choses-là, fait le 
grand'père effraye. A genoux, mes amis, moi je crois que 
la petite est dans le vrai ! Disons le chapelet des morts 
pour ma défunte femme, cela vaudra mieux que de se chi- 
caner sur des choses qu'on ne comprend pas... 

Tandis que les pie Jésus alternaient avec les Doua eis 
requiem, les lèvres du jeune homme, immobiles et glacées, 
gardaient cette amertume triste que laisse un cœur 
vidé par un cerveau trop gonflé 



Le chapelet terminé, tous demeurent consternés, pé- 
trifiées, redoutant l'obscurité. Les fillettes grimpent les 
escaliers quatre par quatre, s'imaginant qu'elles sont 
poursuivies, prises d'une peur délicieuse, qu'elles vou- 
dront ressusciter demain soir. Partout elles croient voir 



BLEU — BLAXC — ROUGE 221 

des têtes de morts ; daus les glaces, dans la lune même, 
qui sourit, pâle et narquoise, dans le ciel étoile. 

O mondes ! splendides étoiles, soleils de l'espace, 
vastes berceaux aériens, balancez-vous dans l'étlier nos 
ehers disparus ? Le rêve commencé ici-bas va-t-il se 
continuer là-haut ? Etranges et mystérireuses planètes, 
vos habitants conniissent ils comme nous les désillusions, 
la souffrance désespérante, les meurtrissures du doute, 
cette scorie qui souille nos plus saintes tendresses ? J.'âme 
pénètret-elle l'âme, comme le soleil le diamant ? Sait-on 
ce qui se cache derrière un sourire ? O grand Inconnu, 
pourquoi rester muet : les clameurs de l'Océan étouffent- 
elles la voix de tes enfants ? Laisse déchirer le voile qui 
nous dérobe ta face ! Fais tomber du ciel la manne que 
réclame nos âmes, avides de savoir et d'aimer 1 Dis-nous 
le secret de Tamoar, le mot du commencement et le mot 
de la fin. 



REQUIESCAT IN PAGE 



.4 Afni/riiioisrHe i'vrh'iif /> 



Prépose doucement, ô pauvre cœur de vierge 
Kndornii dans les lis fleurissant ton cercueil ! 
tOue tout soit blanc et pur : la mort n'est pas un deuil, 
die étoile pour toi scintille comme un cierge, 
— lluminant le tertre où ta pâle beauté 
Rnfouie à jamais va se changer en rose 
xous le baiser ardent du chaud du soleil d'été. 
Oomme elle est bien ta sœur, la fleur à peine éclose 
ît* sa tige arrachée, avant d'avoi: vécu 
Hon destin est le même, et tu quittes la terre 

— gnorant de l'amour le sublime mystère ! 

Ze pleurez pas son sort ; tout d'avance est prévu : 

■^ar de là les étliers, la rose nait encore, 
>ux rajons immortels de la nouvelle aurore, 
Har rien ne doit finir : le Maître des splendeurs 
r^n sa bonté prend soin des vierges et des fleurs ! 



LE MASQUE DE TIRE 



/^ATHERINETTE, rieu qu'un petit baiser. 
^-^ — J'ai dit uou. 

— Ne fais j)as la malamain. 

— Non, non, non !... 

— Tu n'en auras pas de chagrin. 

--Pas av^ant le jour de l'an, et je suis bien bonne de 
t'aceorder cette mi-carême avant notre mariage fixé pour 
la fin de février... 

— Ma petite Catherinette, attendu que ce gentil capi- 
tal de tes beaux yeux, et de ta jolie bouche, doit un jour me 
revenir, n'en pourrais-je toucher les intérêts tout de suite ? 

La jeune fille secouait la tête avec une moue obstinée, 

— Changeons de sujet, Jeannot. Tu sais que je viens 
de faire ma retraite et j'ai encore dans les oreilles les 



224 BLEU — BLANC — ROUGE 

phrases terrifiantes de notre prédicateur : " Mes enfants, 
au nom de votre salut, je vous demaade d'éconduire le 
malappris qui s'aviserait de vous traiter avec familiarité, 
souvenez-vous qu'en temps de guerre lorsque les fau- 
bourgs sont pris, la citadelle ^st en danger." Ce qui veut 
dire, je crois, qu'il faut se garder du diable tentateur qui 
parfois peut prendre la forme d'un charmant Jeannot... 
C'est là mon dernier mot. — JS^on. 

Comme Jeannot était un aussi bon garçon que Cathe- 
rinette, une brave et honnête fille, il rengaina son baiser, 
moitié souriant, moitié fâché. Je ne suis pas sûre, si le 
motif de son insistance n'était pas le malin plaisir de voir 
Catherinette rouler de gros yeux' derrière un rempart de 
chaises, et se sauver par toute la maison comme une biche 
effarouchée ... 

C'était le soir de la Sainte-Catherine, l'aimable pa- 
tronne de la bonne tire et des bonnes vieilles filles. Il 
faisait un froid de loup, la bise soufflait, la neige couvrait 
les champs et la route. Sur le chemin blanc, des couples 
de veilleux passaient, s'en allant fêter la Sainte-Catherine 
dans le voisinage. Par l'entrebâillement des volets de la 
maisonnette, un pâle reflet de lampe tombait sur la neige 
pailletée de brillants. O chère illusion des amoureux, 
Jeannot se sentait le cœur éclairé par ce rayon, étoile de 
Bethléem qui lui révélait l'asile discret où veillait la 
chère petite âme de sa douce fiancée. Le beau gars 
avançait toujours vers la petite lumière, sa mâlesilhouette 
se détachait plus sombre sur le chemin couleur de lune : 
un rude gaillard, ma foi, bâti à chaux et à sable, grand, 
bien découplé, tête énergique, yeux grands ouverts, mous- 
tache de grognard. Vraiment Catherinette avait bon 
goût. La neige craquait sous la semelle des souliers de 



BLEU — BLANC— EOUGE 225 

htpuf. Quand il ne fat plus qu'à quelques arpents de la 
maisonnette blanche, ses pas se firent d'ouate, pour sur- 
prendre Catherinette. Précaution de chat qui guette une 
souris. Doucement, il entr'ouvrit le volet, et vint 
braquer contre la vitre gelée son nez curieux... A tra- 
vers la buée qu'y laissait sa respiration, le calme de cet 
intérieur lai paraissait lumineux et pur comme les jolies 
miniatures que l'on voit au bout des porte-plumes, des 
crayons en os, travaillés à jour. Pieux souvenirs que les 
pèlerins emportent de Sainte- Anne de Beaupié où l'on 
aperçoit la rayonnante petite mais(m de Nazareth, et la 
Vierge qui file à son rouet une laine blanche comme 
la colombe divine posée au-dessus de sa tête... Le logis 
de Catherinette se composait d'une pièce unique, lavée 
à la chaux, séparée au milieu par des rideaux de coton- 
nade, afin d'isoler de la cuisine l'étroite chambre à 
coucher que l'orpheline partageait avec sa vieille tante 
une gâteuse, à la peau crevassée et rugueuse comme 
récorce, aux yeux souriant vaguement. Pauvre être, dont 
les lèvres murmuraient continuellement des choses que 
personne ne pouvait comprendre. 

Depuis deux ans, la malheureuse s'obstinait à rester 
couchée dans sou lit, tremblante et frissonneuse, se cou- 
vrant la tête de sa courte-pointe, lorsqu'une main étran- 
gère effleurait les rideaux de son lit. Ah ! ce n'était pas 
toujours gai pour cette jeunesse de Catherinette. 

Mais, ce soir, la tristesse a fait trêve : un feu clair 
flambe et pétille en étincelles qui tombent sur le plan- 
cher jaune comme de l'or. Tout est rangé et propret... 
réjouissant à l'œil et au cœur. L'appétissant lumet d'une 
chaudronnée de mélasse parfume la bise. L'eau en vient 
à la bouche des passants. — Ah ! la bonne tire !... 

Catherinette, active, va et vient, l'air afifairé, les man- 
ches retroussées, le teint animé, l'œil brillant. Souvent, 



226 BLEU — BLANC— ROUGE 

elle se penche vers le chaudron de fer qui bout sur le poêle 
et interroge la densité de l'écume uioutonQaQte, à l'aide 
d'une cuillère en bois qu'elle enfonce dans le liquide. 
Lentement, elle la laisse dégouliner dans une tasse d'eau 
froide. 

— Non !... Pas encore, conclut-elle de son expérience. 

Catherinette continue son petit ménage, essuie la 
vaisselle, lave la table, époussette le levant du poêle, et 
tisonne le brasier. Elle enduit de beurre deux grands plats 
blancs, puis court au cliaudron qui renverse en [bouillon- 
nant. Mais, cette fois, un sourire satisfait erre sur les 
lèvres de Catherinette, fleuries comme un laurier rose. 
Des perles brunes s'agglomèrent au fond de la tasse rem- 
plie d'eau, grenues à craquer sous la dent ; les doigts de la 
jeune fille les font cliquetter sur la faïence, c'est le signe : 
la tire est à point. Catherinette d'une main vigoureuse 
empoigne le lourd chaudron de fer ; elle en verse le 
contenu dans les grands plats blancs où la tire s'épand 
comme une belle nappe brune allumée de pépites d'or. 

^% 

Et Jeannot ? Le froid lui a gelé le cœui-, la mort l'a 
frappé sur le seuil de sa porte, comme ce prince des 
contes de fées, expirant d'amour aux pieds de sa bien- 
aimée avant de lui avoir pu déclarer sa llamme... Non, 
rassurez- vous, Jeannot vit encore, mais un plan machiavé- 
lique a germé dans son cerveau — il s'est dit qu'il aurait ce 
soir raison de cette mijaurée de Catherinette. Il lui faut son 
baiser, et coûte que coûte, il l'aura... L'infâme guette dans 
l'ombre le moment favorable à ses noirs desseins. Un 
froid mortel glace son sang, il n'ose se frapper les mains 
pour se réchauffer, dans la crainte de trahir sa pré- 
sence. Sa belle moustache se cristalise, ses cheveux s'en- 



ELEU — BLANC — KOUGE 227 

givrent, l'onuiée aux pieds et aux doigts lui cause d'in- 
tolérables souffrances. Pour oublier le temps, il compte- 
et recompte les étoiles, le pauvre, il en est venu à 
désirer la place du •' pécheur " dont l'image coloriée, 
avec celle du " juste '' sont le plus bel ornement de la 
chambre de Catherinette. Ah ! se rouler comme ce 
damné sur des charbons rouges. Cette idée ne lui fait 
pas trop frayeur... C'est un piège du malin pour le fami- 
liariser avec les châtiments éternels et lui atténuer l'hor 
reur de son péché. 

^''^^ 

Le triomphe d'une bonne ménagère c'est Vétirage de la 
tire. Dans son impatience de manipuler le lingot 
oxidé. Catherinette a plus d'une fois brûlé ses jolis doigts 
roses, solides comme des aiguillettes de corail. Mais, bah ! 
elle souffle dessus, les secoue un peu, et continue sa 
joyeuse chanson que scande le mouvement rythmé de ses 
bras dans le va-et vient de la tire vaincue, maléable, se 
colorant de reflets d'astre. Délicieuse Catherinette !... 
on dirait une Prométhée voleuse des rayons de soleil, nar- 
guant les dieux de son rire et de sa chanson. Le ruban 
d'or fluide vole d'une main à l'autre et se déroule en mille 
ondulations gracieuses, ainsi qu'une écharpe chatoyante, 
agitée par une danseuse espagnole ; il se disloque, se 
torsionne et se casse parfois. Mais le fil est vite repris et 
suit les caprices charmeurs des bras, de la taille, qui s'in- 
cline, se relève avec dfs attitudes harmonieuses d'aimée. 
Ajoutez l'oripeau bariolé, des castagnettes, des fleurs sur 
les grands bandeaux dont l'un comme une lourde aile de 
corbeau lui cache presque un de ses grands yeux et vous 
aurez l'illusion d'une prêtresse de quelque culte disparu. 

—Toc ! toc ! toc !... 



228 BLEU — BLANC — EOUGE 

La porte s'ouvre sous une rude poussée et le vent s'y 
engouffrant manque d'éteindre la lampe. 

Jeannot bondit dans la rafale comme un Mépliisto 
phélès et avant que la pauvrette ait crié gare, le vilain 
lui empoigne la tête à deux mains et lui applique un so- 
nore baiser sur la bouche 

—Voilà pour 

Mais le reste de la phrase mourut dans sa gorge, le 
sourire vainqueur de sa lèvre disparut sous une masse 
dorée qui soudain s'abattit sur sa face, lui emplissant la 
bouche, le nez, les yeux, les oreilles... 

Catherinette indignée et surprise, dans un mouvement 
instinctif de recul, lui avait jeté à la ligure sa brassée de 
tire vermeille. 

Pauvre Jeannot, était-il comique et grotesque sous 
cette visière de Nessus. En voulant dégager sa face de 
la pâte collante, ses doigts s'y étaient empêtrés ! 

Juste châtiment d'un bien grand crime, ! N'était-ce 
pas indigne d'avoir profité de ce que la belle avait les 
mains emprisonnées dans des menottes de tire pour lui 
voler un baiser. 

Mais la grosse colère de Catherinette tomba dans 
un immense éclat de rire, qui jaillit cristalin de son gosier. 
Ainsi fondent les gelées blanches aux rayons d'un soleil 
d'avril. Dieu ! quel éclat de rire tout humide de pleurs, 
et qui la secouait comme un peuplier agité par le vent. 
Ecrasée sur le parquet, elle n'en pouvait se relever, prise 
de nouveaux accès, à chaque fois qu'elle apercevait la 
binette déconfite, plutôt confite, de son amoureux " hon 
teux comme un renard qu'une poule aurait pris." 

Pourtant, un regret la mordait au cœur de l'avoir 
tant abîmé, mais c'était plus fort que sa volonté, elle riait, 
riait toujours. 

Le bon caractère de la jeune fille finit par avoir raison 



BLEU — BLANC — ROUGE 229 

de sa folle hilarité, et c'est avec une bonne grâce attendrie 
qu'elle se mit en mesure de sauver sa belle tire d'or de 
l'accident et de démasquer son amoureux. Elle y réussit : 
c'est peut-être la première fois qu'un homme, à ce jeu, y 
gagna quelque chose. 

Une demi-heure plus tard, les amoureux réconciliés 
mais un peu gênés, assis eu face l'un de l'autre, croquaient 
de la belle tire émaillée de poils de moustache en guise 
d'amandes et cette mijaurée de Catherinette m'a avoué 
qu'elle n'avait jamais mangé d'aussi bonne tire ! 

*** 

Morale : Le jour de la Sainte-Catherine, jeunes gens, 
gavez- vous de belle tire eu plarines, en (ocques, en caramel. 
Méfiez-vous d'aller cueillir sur les lèvres des filles le miel 
défendu. Ou gare au dard de ces virginales abeilles. 



LA CALOMNIE 



T A pauvrette pleurait à se feudre le cœur " parce, 
-'^ qu'une méchante amie avait dit du mal d'elle." 
La première trahison, l'âme en garde la cicatrice : cette 
goutte d'amertume suffit pour empoisonner toute une 
jeune vie, en y laissant un levain de scepticisme qui re- 
monte toujours Ti la surface, quoi qu'on fasse pour le 
garder au fond. 

— Chère enfant, sèche tes larmes, va, tu n'es pas salie 
par cette éclaboussure qui rejaillit sur son auteur. Je me 
souviens d'avoir entendu conter l'histoire suivante, à la- 
quelle se rattache une espièglerie d'écolier. Eu même 
temps, elle pourrait faire trembler certains libres-penseurs 
que je connais, et leur inspirer une salutaire crainte de 
profaner les saintes choses. Ecoutez-bien : 



BLKU— liLAXC — KOUGE 231 

" C'était en l'anuée. . . eu l'aunée (coûtait le 

maître du catcebisiue au collège de X) eu l'année... Allons, 
je ne m'en souviens plus. Mais c'est un détail de peu 
d'importance, passons. Un rationaliste se promenait daus 
le bois, une arbalète sur l'épaule (c'était au temps de 
Guillaume Tell). Toutà-coup, il ajierçoit une chevrette 
qui dansait sur la mousse. La mignonne bête s'arrête 
effarouchée, ses grands yeux dilatés fixés sur l'étrange 
personnage qui la regarde l'air furieux, les prunelles 
ardentes comme s'il voulait la pulvériser. La raison de 
cette subite fureur ? C'est que, entre les deux yeux de la 
chevrette, sur le poil blanc frisé comme une perruque de 
marquise, il avait aperçu une petite croix noire. Au lieu 
de se jeter à genoux et d'adorer le signe de notre rédemp- 
tion, le monstre bande son arc, ajuste et tire... Mais la 
flèche ne fit qu'effleurer le front de la chevrette et revint 
par le même air d'aller, s'enfoncer dans la poitrine du 
rationaliste.'' 

L'auditoire d'écoliers, écoutait sans souffler cette 
effroyable et véridique histoire, quand un grand dadais 
gauche, les mains velues, de longs bras pendant comme 
ceux des orangoutangs, se lève eu tortillant le bas de 
ses manches, faisant un effort pour s'arracher cette phrase 
du gosier ; 

— M'sieur, l'gars... l'gars est-y mort ? 

Eh bien ! la calomnie est un peu comme la flèche du 
mécréant : elle revient frapper toujours celui qui l'a 
lancée et le tue dans l'esprit des honnêtes gens. 



Le monopole de la calomnie n'appartient pas aux 
hommes, ni aux bonnes mères de familles, mais aux 
petites dames inoccupées, qui compensent l'oisiveté de 
leurs doigts par le mouvement perpétuel de leur langue. 
" Savez-vous ce que l'on chuchote tout bas, dit Mgr 



232 BLEU — BLANC — E ou G E 

Eozier, dans un de ses sermons du carême, à Notre-Dame, 
c'est que les mauvaises langues se recrutent chez les dé- 
votes." Je ne contredirai pas l'éloquent prédicateur, 
ayant ci et là des cicatrices de ces saintes criq nettes ! 
Ces gentiles félines savent si bien cacher leurs griffes, 
sous la caresse de leur patte de velours, qu'un naïf, en 
voyant tout à coup le sang couler de sa chair lacérée, 
s'écrie : qui donc m'a blessé ? — C'est cette angélique créa- 
ture qui dit du bien de tout le monde et dont la parole lé- 
nifiante coule sur la douleur comme le baume sur la 
plaie ; son répertoire d'épithètes laudatives semble inépui- 
sable. Regardez la manœuvrer, un jour de réception : 

'* Ah ! cette chère petite, est-elle gentille, gracieuse 
et si douce ! C'est vrai qu'eZ/e w'a pas inventé Ja poudre, et 
qu'elle me ressemble, la pauvrette, ce n'est pas une Véuus, 
même quand elle sourit j'ai toujours peur qiVeUe se morde 
les oreilles... Ah ! Ah 1... mais c'est égal, je 1 aime bien." 

Et d'une ! 

Avalée celle-là, avec autant de facilité qu'une cuille- 
rée d'huile de ricin enveloppée déconfitures. 

Variante : " Madame X est bien la plus charmante 
personne que je connaisse : sympathique, spirituelle, 
charitable, mais... Ah !... non ce serait vilain de vous ra- 
conter ces choses. Mettons que je n'ai rien dit.." 

Et de deux ! 

Ce MAIS apparaît phénoménal, terrifiant, comme en re- 
gardant une cartouche de dynamite, on voit en même 
temps la terre trembler, les ponts se briser, les cailloux 
obscurcir le soleil et les morts joncher le soi de leurs san- 
glants débris. 

Lâche trahison ! Ah ! vous savez bien que ce mais, 
suivi de sa sinistre procession de points de suspension, 
laisse supposer plus de mal que vous n'en pourriez dire 
en une heure. Dieu sait pourtant ce qu'il peut en passer 



BLEU — BLANC— EOUGE 233 

des rouleaux d'atrocités en ces merveilleux '' potinogra- 
phes " à déconcerter Edison lui-même ! 

Troisième manière. — On s'arc-boute derrière l'affût 
imaginaire : On dit, et de là chacun tire sur tous ceux 
qui lui portent ombrage : O^ dit que Mad. Z. fait 
parler d'elle. — On dit que la célèbre maison de commerce 
X sera mise en faillite sous peu, ce qui va rabattre un 
peu le caquet de cette prétentieuse Madame X. 

On dit que M^** de l'hôtel de ville fait du boodlage 
sur une haute échelle, tandis que sa femme... 

Et voilà comment il se fait queles nouvelles, parfois les 
plus fausses circulent dans l'air ambiant des salons. 
Essayez de remonter à la source, prenez pour cela le fil 
conducteur d'Ariane. Boulez, roulez, le fil vous reste 
dans la main et ne se rattache à rien ! 

Ceux qui lancent dans l'espace ces cancans, savent- 
ils toujours les ennuis, le tort, les malheurs que leurs 
ineptes jacasseries peuvent causer autour d'eux ? Si oui, 
ils sont au moral plus noirs qu'un Shortis : ce dernier 
n'a tué que les corps, les calomniateurs, en déflorant les 
réputations, luent les âmes... 

Vous êtes des meurtrières, des empoisonneuses, 
belles d.imes qui, entre deux tours de valse, distillez le 
venin du mensonge, du bout de vos lèvres minces comme 
des lames de couteaux. Têtues de tulles et de vaporeuses 
dentelles, vous êtes ce poison des Borgia enfermé eu des 
flocons de cristal artistement ciselé, vous êtes ce fruit 
velouté que les vers rongent au c<Bur. 

Quand le masque de votre beauté vient à tomber, 
l'azur de vos beaux yeux bleus lance des éclairs d'acier, 
un horrible rictus enlaidit votre figure et des serpents, des 
crapauds, des vipères s'échappent en sifflant de vos lèvres. 
Alors la musique, au lieu d'une valse, semble soupirer un 
dies irae, un sentiment de vide et de tristesse m'étreint, 



234 ELEU — BLANC — ROUGE 

et j'ai hâte de m'écliapper de ces antres maudits, tanrt j'ai 
peur que la terre s'ouvre pour engloutir cette élégante 
société. 

Je passe sous silence les deux plus basses personnifi- 
cations de la calomnie : le chantage et la lettre anonyme ; 
leurs auteurs chargés de la vindicte sociale ont mainte- 
nant à répondre devant la justice humaine, des lâches 
coups de poignards qu'ils donnent dans le dos, sous le 
couvert de l'ombre et du masque 1 

Il est de ces âmes d'élite, parfumées d'une sublime et 
douce philosophie, sur lesquelles la calomnie glisse comme 
la flèche du rationaliste sur le symbole du salut, tant il 
est vrai que la vertu et la science sont le plus puissant 
antidote que je connaisse contre le mortel poison de la 
calomnie. 

^^ . 

La soirée battait son plein, quand un des plus bril- 
lauts causeurs vint à s'éclipser poliment. Ce fut un con- 
cert de louanges qui monta vers l'absent, chacun y donnait 
l'écot de sa voix, quand un noble vieillard à cheveux 
blancs, mon voisin, se pencha vers moi et me dit une 
phrase dont je n'ai su la profondeur que cinq ans plus 
tard : 

— Mais ce gaillard n'a donc jamais fait de bien puis- 
que personne n'en dit de mal !... 

Donc, chère enfant que j'ai vu pleurer " parce qu'on 
avait dit du mal de toi," il faut te cuirasser contre la 
malignité des gens : on n'a pas de l'esprit et du talent 
impunément ! La calomnie est l'hommage inconscient de 
la médiocrité à la supériorité. Dans le grand orchestre 
de la nature le ouaouai'on, comme le rossignol, chante la 
gloire de l'Eternel. 



CHEZ LA TIREUSE DE CARTES 



T^X face d'une feuille blanche où j'avais écrit en gros- 
•'^ ses lettres : Chronique, le regard au plafond, le bras 
levé, j'attendais l'inspiration, quand deux petites mains 
satinées se posèrent sur mes yeux. 

— Devine ! 

— Cette voix d'oiseau, ce froufrou, ce parfum d'iris, 
allons pas besoin de voir. Ça une robe de mousseline, 
c'est rose, c'est ébouriffée, ça s'appelle Jeanne 1 

— Sorcière, va ! Oui c'est moi 1 Mais c'aurait pu être 
un voleur... Est-ce qu'on laisse les portes ouvertes, quand 
on se promène dans les nuages ? — A un autre jour la 
gronderie. La situation est trop grave, si tu savais... Mets 
ton chapeau, nous sortons ! 

— Que veulent dire ces airs mystérieux ? 



236 BLEU — BLANC— KOUGE 

— Chut ! je te conterai ça dehors. As-tu tes gants ! 
Bon ! Tu es jolie ainsi ! Arrive donc ! 

La porte à peine refermée, la charmante enfant me 
prit la main. 

— Ma chérie, si tu savais comme j'ai du chagrin, ne 
ris pas, du vrai cette fois. 

— Impossible ! qui donc voudrait te faire de la peine, 
toi si bonne, ça prendrait un monstre. 

— Hélas ! le monstre est un joli garçon, depuis que ses 
moustaches ont repoussé. Tu te souviens du vilain tour 
qu'il m'a joué et de ma grosse colère d'alors. J'étais fu- 
rieuse, quoi ! Comme je ris aujourd'hui de ces petites 
misères. Ce qui m'ai rive est si triste ! Mon Paul, si gentil, 
si spirituel, qui me jurait hier encore un amour éternel, 
eh bien ! Georgette l'a vu se ballader sur la rue avec une 
femme, haute comme ce poteau de télégraphe. Il avait 
l'air de son petit garçon, paraît-il. L'horrible créature 
riait comme une folle. Tiens, j'en frémis, je l'aurais 
étranglée, si je l'avais tenue. 

— Voyons, voyons, calme-toi. — Oh ! ces amies ! Qu'a- 
vait-elle besoin de te faire ces révélations exagérées pour 
le moins ! Tou Paul, je parie, est aussi innocent que 
le bébé qui vient de naître. Est-ce qu'on ne peut faire 
un bout de conduite à une jolie fille, sans commettre 
un crime de lèse-fidélité ? La belle promeneuse était, 
qui sait, une petite cousine de la campagne et ton 
galant fiaucé lui servait de cicérone à travers la ville. On 
évoquait des souvenirs d'enfance, lorsque chez grand'mère 
on jouait au petit mari et à la petite femme... Et la cousi- 
nette de rire, de rire. 

Mais au fait, où me mènes-tu ? Nous enfilons depuis 
vingt minutes des rues sombres et tortueuses. 

Je commenyais à être inquiète des allures de conspi- 
rateur de ma petite amie et de l'étrangeté du quartier que 



BLEU — BLANC — ROUGE 237 

uous traversions. La rue était mal pavée et coupée en deux 
par une mare, et les maisons bâties avec des toits écrasés 
semblaient vouloir rentrer sous terre. Comme le jour 
commençait à baisser, de loin en loin une lanterne trem- 
blottait, semblable à un papillon jaune qui agonise en 
battant des ailes. 

Le tintamarre de la ville, le sifflet des locomotives, le 
roulement des lourdes voitures allait s 'affaiblissant 
pour s'assoupir confondu dans un vague murmure comme 
le chantonnement lointain des chûtes. On se serait cru à 
dix lieues de Montréal, dans quelque tranquille petit 
village. Les gens s'interrogeaient sur le seuil des portes 
avec une intime familiarité. 

— Beau temps, n'est ce pas ? 

— Mais la pluie ne tardera pas. 

— Comiuent va la petite '1 

Ci et là de petits jardinets donnaient la note gaie ,• de 
blanches maisonnettes disparaissaient sous la verdure 
et des enfants s'ébattaient sur l'herbe. 

— Que c'est joli ! m'écriai-je, gagnée par l'admi- 
ration ! Croirait-on qu'on puisse ignorer de semblables 
coins de paradis ! Mais enfin, me diras-tu où nous allons? 

— C'est juste, tu te laisses conduire avec une docilité 
d'agneau qu'on mène à la boucherie. Mais nous arrivons. 
Vois cette masure à la veille de s'écrouler, entre ces deux 
gros arbres, c'est l'antre d'une sorcière, d'une cartoman- 
cienne en renom. Elle dit le passé, le présent, l'avenir. 
Nous allons la consulter, elle va lire dans le cœur de Paul 
comme dans un livre, je vais pouvoir sonder cet abîme de 
perfidie et d'hypocrisie et savoir le mot de l'intrigue qui 
menace mon bonheur. 

— Mais, tu crois en ça, toi, Jeanne. Le Seigneur aurait 
écrit le destin des hommes sur des as, des valets, des 



238 BLEU — BLANC — ROUGE 

dames ou des rois ! Il aurait chargé ces mégères d'être 
le médium de ses desseins providentiels... 

— Tais-toi... attends, tu vas voir, fit-elle en posant un 
doigt sur mes lèvres. 

Xous escaladons un escalier gluant où des marches 
manquent : il faut avoir de remarquables dispositions 
acrobatiques et une forte démangeaison de connaître l'a- 
venir pour risquer de se rompre le cou en sautant les 
espaces ; une clanche grasse roule dans nos mains et laisse 
à notre peau la sensation d'une caresse de couleuvre. 
L'on pénètre dans une salle basse et fumeuse, espèce 
d'antichambre où les patients attendent leur tour d'ad- 
mission au sacrum sanctorum. Il y avait là des jeunes 
lilles, des femmes, quelques représentants du sexe fort,un 
vieillard à cheveux blancs, je souligne pour qu'on ne les 
confonde pas avec les vieillards à cheveux noirs ou blonds, 
à l'âme blasée qu'on rencontre tous les jours. Je me de- 
mandais ce que ce vétéran de la vie venait chercher là ; à 
cet âge, est-ce qu'on ne sait pas l'alpha et l'oméga de 
toutes choses ? Y aurait-il dans cette cendre des tisons 
qui llamberaient encore ? Sous la neige des hivers quel- 
ques fleurs printanières qui défieraient les froidures ?.. 

On causait en attendant : 

— Moi, disait une commère, je viens ici toutes les 
semaines et je ne regrette pas l'argent que ça me coûte 
chaque fois. Elle dit des choses, mais des choses !... C'est 
pas humain de parler comme ça. Aussi, je ne voudrais 
entreprendre aucune affaire importante sans l'avoir con- 
sultée auparavant. 

— Je crois bien qu'elle est extraordinaire cette 
femme... la preuve, c'est qu'elle réussit à faire intenter 
un procès en séparation à ce mauvais garnement de X, en 
révélant à sa femme ses turpitudes, qu'elle était seule à 
ignorer. C'est triste tout de même pour les petits : les 



ELEU— liLANO — ROUGE 239 

deux aîut'S out suivi leur père, les trois derniers, on n'a 
pu les arracher à leur mère. 

Un grand efflanqué d'anglifié poursuivit la litanie 
d'une voix nasillarde : " Moi je demeurais dans le New- 
York State et je roomais avec un chum sur la Jifth avenue. 
Je travaillais à la Street Ar/ency Company, voyez ma badge. 
Je ne pouvais réussir à mettre la main sur un fameux 
picJcpoehet, quand un friend me dit : Va donc te faire 
tirer aux cartes. Je suivis son conseil et m'en suis bien 
trouvé : la vieille m'a dit d'aller au dljyot à la rentrée de 
la traîne que je grifferais mon homme. 

Et c'est arrivé, comme elle l'avait dit !... 

— C'est votre tour mademoiselle ! 

Je me levai anxieuse, le cœur un peu serré. . . et je 
franchis le seuil de la caverne du Walpurgis. . . La sor- 
cière assise à une petite table battait les cartes fébrile- 
ment, affectant de ne pas regarder l'arrivant. Grande, 
maigre, sans gorge ni hanche, rien en elle ne rappelait la 
femme. On ne pouvait lui donner d'âge, elle avait peut- 
être soixante ans, peut-être quarante. Le visage jaune, 
quadrillé de rides, était plissé comme du crépon. Dans cette 
face parcheminée s'allumaient deux yeux d'un bleu froid 
d'acier, incisifs, fouilleurs, dont les paupières comme la 
bouche marchaient, constammant agitées d'un tic nerveux. 
Elle était inquiétante par le recul de ses regards scru- 
tateurs et de sa bouche édentée qui s'ouvrait noire comme 
un four. . . 

— Prenezdonc un siège ! . . . et coupez trois fois 
avec la main gauche ! 

Mon calme m'était revenu, je suivis en amateur les 
évolutions de la cartomancienne : ces questions adroites, 
lancées sans en avoir l'air, le regard à demi voilé pour ne 
pas perdre le jeu de ma physionomie. Un sens pénétrant 
et subtil, une prodigieuse habilité à saisir une furtive 



240 BLEU — BLANC — ROU.GE 

rougeur, un signe affirmatif ou négatif, des ruses de sau- 
vage pour découvrir une piste. . . et une fois lancée, quelle 
faconde, c'est à peine si l'on pouvait la suivre. Ce qu'elle 
a dit, il me faudrait des colonnes pour vous le ra- 
conter : De l'amour ! . . . encore de l'amour, toujours de 
l'amour ! . . . avec l'épilogue des romans honnêtes : le ma- 
riage. Mais je me garderai de commander les lettres de. 
faire part, à moins que je ne trouve un bon courtier pour 
m'avancer cent dollars sur les millions qui doivent me 
revenir en héritage. . . L'étonnante révélation que j'ai 
eue, et qui vaut bien quelque chose, pourtant je le sa- 
vais : la cartomancie est une fumisterie. 

— Une piastre seulement... conclut-elle... Je payai et 
cédai la place à ma petite amie. 

Quand je revins m'asseoir dans l'antichambre. Un 
nouvel arrivant pérorait au grand ébahissement de l'as- 
semblée qui l'écoutait bouche bée et yeux écarqui liés, sans 
trop comprendre. C'était un petit vieux à la chevelure 
huilée et plate qui tombait sur ses épaules poudrées de 
pellicules, il s'exprimait avec une quasi-éloquence enflam- 
mée qui pointillait d'étincelles ses petits yeux perçants : 
— La croyance au merveilleux, disait-il que l'on déclare 
être le symptôme de la décadence des peuples existait ce- 
pendant aux premiers Ages du monde Elle fait le fond 
même de la nature l/umaine. Si la franc maçouuerie tire ses 
rites et son culte du temple de Salomon, les devins, les 
voyants, les sorciers peuvent se prévaloir à bon droit d'une 
plus haute antiquité. Le premier livre des Rois,chap,xxviii 
nous donne une scène d'évocation qui ressemble beau- 
coup aux phénomènes de matérialisation rapportés par 
Allan Kardec : " Samuel était mort : tout Israël le pleura. 
Saiil dit à ses officiers : Cherchez moi une femme qui ait 
un esprit de Python, afin que j'aille la trouver et par son 
moyen consulter le prophète mort. Ses serviteurs lui 



BLEU — BLANC— ROUGE 241 

dirent : Il y a à Audor une feiniue inspiré»*. Saiil se dé- 
guisa donc, mit d'autres habits et s'en alla accompagné 
de deux hommes seulement ; il vint la nuit chez cette 
femme et lui dit: '^ Découvrez-moi l'avenir par l'esprit 
qui esten vous et faites paraître celui que jV vous dirai." 

Cette femme lui répondit : " Vous sav^z tout ce qu'a 
fait Saiil et de quelle manière il extermine les magiciens, 
pourquoi me tendez-vous un piège qui me ferait perdre la 
vie ?" 

Saiil lui jura sur le Seigneur qu'il ne lui serait fait 
aucun mal. La femme lui dit : 

— Qui voulez-vous que je fasse venir ? 

— Samuel ! 

A l'instant le prophète se dressa devant eux. 

— Pourquoi venez vous troubler mon repos, dit 
l'ombre de Samuel à Saiil, en me faisant venir ici ? 

— Je suis dans une étrange extrémité : les Philistins 
me font la guerre, et Dien s'est retiré de moi. Il n'a pas 
voulu me répondre, ni par les prophètes, ni en songe, 
c'est pourquoi je vous ai fait évoquer afin que vous m'ap- 
preniez ce que je dois faire. 

— Le Seigneur vous traitera comme je vous l'ai dit de 
sa part. Il déchirera votre royaume et l'arrachera d'entre 
vos mains jjour le donner à David. 

Saiil épouvanté tomba la face contre terre. 

Les empereurs, les pharaons, les édiles, les légis- 
lateurs, les rois, tous hommes graves, avec poil au menton, 
s'inspiièrent de ce précédent biblique pour consulter qui 
les oracles, qui les sibylles, les pythouisses qui les augures, 
afin d'avoir le mot de la désespérante énigme : ce que 
nous garde l'avenir. On interrogea tour à tour la magie, 
l'astrologie, la sorcellerie, l'alchimie, la théosophie, le 
somnambulisme. En notre siècle de scepticisme, on a vu 
Napoléon, la superstitueuse Joséphine, réclamer audience 



242 BLEU — BLANC — KOUGE 

de Mademoiselle Lenormand et par son ministère im- 
plorer le dien inflexible.... 

— Oui mais, le maître du monde qui courba les em- 
pires sous son bras de fer ne put desserrer les lèvres 
cruelles du destin. Mes Icv^res comme pour protester 
contre tout ce fatras d'érudition, murmuraient ces vers 
de Victor Hugo : 

Sire, vous ijouvez prLMulie à voire fantaisie 
Lliiirope à Charlemaj^ne, à Malioniet l'Asie 
Mais tu ne prendras pas demain à l'Elernel ! 

Alors Jeannette, radieuse, lit irruption dans la cham- 
bre d'attente. 

— Voyons ! dis-je à ma petite amie, que t'a dit la 
sorcière ? 

— Oh ! des choses superbes: Paul m'aime toujours, 
nous nous épousons au printemps, nous serons heureux !... 

Le règne des cartomanciennes n'est pas près de finir 
tant qu'elles prédiront du bonheur aux naïfs humaius !... 

Heureux encore ceux qui pour une piastre peuvent 
acheter une butte d'illusion 1 

Ah ! cette curiosité maladive, ce besoin irritant 
de soulever le quadruple voile qui dérobe Isis aux pro- 
fanes. Mais Dieu iit bien de noyej' la fin des horizons 
dans une mei- de brume. Quel triste présent serait la vie, 
si l'on savait l'instant précis où elle nous échappera ; la 
rue où telle tuile devra nous tomber sur le crâne et faire 
jaillir notre cervelle en bouillie ! Que dit le piintemps au 
condamné à mort ! L'orchestre harmonieux qui prélude 
à la grande fête de la nature, serre douloureusement sou 
cœur comme les sanglots voilés d'.une marche funèbre ; le 
bégaiement des jeunes feuilles dans les arbres lui semble 
des soupirs étouffés ; la terre où les pommiers ont neigé, 
le blanc linceul qui enveloppera son corps inanimé. 



BLEU — J5LANr — KOUG E 243. 

O jeune tille, qui voudrais connaître le jour, l'instant 
où tu aimeras, le ciel prend pitié de toi, car il sait bien que 
tu ne sais ce que tu veux... Songe à l'émoi du voyageur 
qui traverse le désert brûlé pai- un soleil de plomb, la 
poitrine desséchée, les pieds en feu. Sa gourde est épuisée 
et la mort blême l'attend sur cette plaine sans fin, loin 
des siens, loin de sa patrie... Quand tout à coup il voit se 
détacher sur la rousseur du champ de sable une tache 
d'un vert sombre, c'est le salut inespéré, c'est l'oasis, la 
fraîcheur de l'ouibre, la source désaltérante. Délice de 
l'imprévu ! Au détour du chemin un soir de bal, entre 
deux tours de valse la caresse d'un regard vous est resté 
dans l'âme ; cette télépathie étrange qui vous met su- 
bitement en communion d'idée et de sentiments avec 
une personne, hier encore inconnue. Ce courant d'at- 
traction qui vous pousse tous les deux vers la môme 
rue ; ce trouble divin de l'amour qui s'ignore encore, ce 
battement de votre cœur, aux accents d'une voix connues ; 
ah ! ces mille surprises de l'inattendu, elles dépassent 
toutes nos prévisions de bonheur, parce que Celui qui 
dispose des événements en vue de notre bien est un maître 
infiniment bon, infiniment sage ! 

As-tu besoin de savoir, pauvre petite violette, que ta 
fleur effacée va se faner sur sa tige, sans que le voyageur 
distrait n'écarte l'herbe où se cache ton front. Espère, 
frissonne au moindre bruissement des branches et meurs 
en attendant la main qui s'ira déchirer aux épines de 
la rose ! 

Toi, pauvre petite femme qui a vu s'effeuiller, jour 
par jour, les pétales de ton bouquet d'oranger avec les 
candides illusions de ton cœur, je t'ai vu longer les mai- 
sons d'une rue obscure et pénétrer dans le taudis d'une 
cartomancienne. Tu voudrais savoir ce qu'il a fait du 
cœur qu'il t'avait donné, un soir de mai, alors que dans 



244 BLEU — BLANC — EOUGE 

lia rayon de luue la pâleur de son front semblait illuminée 
d'un rayonnant bonheur. Pourquoi le lendemain de ces 
nuits passées loin de toi, ses yeux sont-ils battus, son regard 
fou, ses tempes creusées, ses mains tremblantes ? Où va 
l'argent de son salaire ? 

Qu'as tu besoin de le savoir ? Pourquoi remplir ton 
âme de ces ombres "? Crois, plutôt : la foi ridicule, aveugle, 
vaut mieux encore que la négation du beau et du bien. 

Qui que vous soyez, si vous être affligé de cet im- 
portun viscère, le cœur, vous souffrirez ! Pas n'est besoin 
d'être sorcier ou cartomancienne pour vous le prédire ! 
Tout heurtera votre sensibilité, un mot, un regard, un 
geste, vous fera pleurer. Mais pour un rien, vous aurez des 
heures de délices inconnues aux vulgaires mortels. Un 
merci reconnaissant, une caresse d'enfant, la chanson des 
nids, le scintillement d'une étoile, éveilleront dans vos 
cœurs de pures jouissances ! 

Femme coquette, la beauté n'est pas éternelle ; ces 
diamants, qui sont les sueurs de ton mari, se changeront 
eu pleurs à l'automne de tes jours !... Ces admirateurs que 
tu tiens à tes genoux, courbés sous ta griffe rose, tu les 
verras s'enfuir comme les hirondelles aux premières 
neiges et pour ne plus revenir. 

Petite ouvrière, il y a toujours dans ton jeu un beau 
ténébreux, féru d'amour pour toi. Mais il n'ose te décla- 
rer sa flamme parce que tu es pauvre, toujours une dame 
de pique, une intrigante brouille tes cartes, jalouse de 
ton talent et de ta beauté. Mais je prêche dans le désert, 
quand vous m'aurez lue vous direz comme conclusion : 

— C'est égal, si je connaissais une bonne tireuse de 
cartes j'irais la faire jaser sur mou compte, histoire de 
m'amuser ! 



SOUVENIR D'AUTOMNE 



E 



N suivant d'uu œil rêveur la farandole des feuilles 
dans l'espace, la ballade de Millevoyeme monte aux 
lèvres : 

Tombe tombe feuille éphémère 
Voile aux yeux ce triste chemin, 
Cache au désespoir de ma mère 
La place où je serai demain. 

Et mou esprit évoque soudain le spectre désolé du 
poète mourant qui veut revoir " une fois encore : " 

" Le bois cher à ses premiers ans." 

Les feuilles s'entrechoquent sous ses pas avec le 
bruissement sec des os de squelettes, tandis que le vent 
pleurt dans les branches mortes, un requiem plus plaintif 
encore que celui de Mozart. Pauvres poitrinaires, quel 
triste sort est le vôtre ! Regarder décliner le nombre 



246 BLEU — ELAXC — EOUGE 

de jours comme l'ombre qui descend des coteaux 
dépouillés, sans pouvoir, comme Josué, fixer, ne fut-ce 
que pour une année, l'aiguille d'or au cadrau du temps. 
Voir s'user fil par fil la trame du vêtement humain que 
la nature nous prête pour jouer notre rôle sur la scène 
du monde. Ensevelir dans le tombeau ses rêves irréalisés 
d'ambition et de bonheur. Mourir avec ce cri désespéré de 
Jonathas : 

Mes lèvres ont à peine eflleuré le raynn de miel 

et je meurs ! 

Disparaître à l'horizon, dans la mélancolie des cré- 
puscules, avec dans l'âme, un rayon du soleil d'avril ! 



Le mal terrible semble plus cruel quand il s'acharne 
à de petits enfants, innocentes victimes qui souffrent 
sans comprendre le sens divin de l'humaine douleur. 
Jamais je n'oublierai la pâle fillette que je vis aux prises 
avec le monstre qui eut raison de ses résistances et l'em- 
porta, roulée dans un linceul, au séjour des ombres. 

Pauvre petite, c'est dans la rayonnante gaîté d'un 
matin de juin tout poudré d'or qu'elle m'apparut pour la 
première fois, frêle, blonde et blanche. Son petit corps, 
pas plus qu'un lis ne projetait d'ombre. Assise sur une 
grosse roche, elle tapotait dans l'eau avec un bâton qui 
semblait bien lourd à son faible bras. Plus loin, une femme, 
jeune encore, vêtue de noir, svelte et élégante, surveillait 
les jeux de l'enfant avec une tendresse inquiète ; un pli 
douloureux marquait le coin de ses lèvres et son front 
portait l'ombre d'un chngria intense. 

Soudain l'enfant s'arrêta, haletante ; elle eut un cri 
désespéré. 

— Maman ! 



lïLEU— lîLANC — ROUGE 247 

La jeuue femme accourut plus pâle eucore, et prit la 
fillette dans ses bras. 

— Mamau ! j'ai mal là. 

Et la petite montrait sa maiiire poitrine. 

— C'est encore la grosse araignée qui me gratte par- 
tout et m'étouffe. 

Eu même temps, une i^etite toux sèclie déchirait sa 
gorge, des sueurs perlaient sur son front, ses cheveux se 
plaquaient sur ses tempes, une écume rose frangeait le 
coin des lèvres. La ciise montait, montait toujours, 
secouant son corps grêle comme un roseau battu par la 
tourmente, gonflait les veines de son cou et tuméfiait ses 
yeux. Des sanglots gémissaient dans sou râle, qui allait 
maintenant s'affaiblissant. La mère serrait dans ses 
bras la pauvre fillette. Oh ! bien fort, comme pour faire 
entrer en elle le mal dont souffrait sou enfant ; elle chan- 
tait môme tout bas, par uu reste d'habitude, ainsi qu'elle 
le faisait autrefois pour l'endormir, mais que cette ber- 
ceuse faisait mal à entendre : . . 

Et le ciel s'irradiait eu turquoise ; le fleuve bleu 
brillait comme nue opale daus l'or d'une bague, une brise 
chaude courait sur Tonde comme pour la chatouiller. 
Tout chantait l'hymne à la vie triomphale, et, furieuse, 
moi, je montrai le poing à l'astre orgueilleux : 

" Menteur, ventard, tu poses au dieu ! Jadis on te 
bâtissait des temples où les filles de Syrie venaient dan- 
ser. Toi, vers qui montait Tadoration antique, tu éclaires 
la terre, tu fais mûrir les moissons et tu ne i>eux sauver 
cette pauvre petite qui se débat contre un ennemi plus 
fort en sa faiblesse que ta puissance insolente. Mais ré- 
chauffe donc les membres bleuis de cette enfant, mais 
fais donc couler une sève neuve en son cœur. Ou, si tu 
ne peux opérer ce miracle, cède la place à un plus fort, 
plus grand, plus j)uissant que toi." 



248 BLEU — BLANC — EOUGE 



Chaque jour, j'accourais sur la grève pour y rencou- 
trer l'enfant malade, qui s'accrochait au bras de sa mère, 
traînant d'un air ennuyé une petite voiture avecdes pou- 
pées et des j(»uets. Elle se faisait plus pâle, plus dia- 
phane, presque irréelle ; seuls les yeux s'agrandissaient 
toujours et prenaient une fixité gênante, qui semblait pé- 
nétrer la pensée. D'autres enfants accouraient jouer avec 
elle, attirés par les jouets qu'elle leur abandonnait avec 
indiôérence. 

La fillette se faisait envelopper dans un grand châle, 
tout près de sa mère, et entamait avec elle une de ces con- 
versations d'enfant malade, qui semblent venir d'un rêve 
lointain, tandis que son œil brillant suivait les cabrioles 
d'un petit garçon qui jouait au cheval, ou l'essor de la 
balle qui montait aussi haut que les grands arbres. Ah ! 
que ne pouvait elle rire, courir, piailler, ainsi que cette 
bande d'oiseaux ! Ses lèvres se contractaient à les voir se 

livrer à ces jeux aériens La mère inquiète se penchait 

vers elle, lui demandant à chaque instant : 

— Souffres tu ma chérie ? 

— Non, mais je suis fatiguée, bien fatiguée 

Et, avec des yeux étranges, ces yeux de malades qui 
semblent voir dans des mondes mystérieux, elle poursui- 
vait tout haut une songerie depuis longtemps élaborée.... 

— Les petites filles qui meurent reviennent-elles voir 
leur maman ? 

La mère se leva, comme mue par un ressort, des 
larDjes montaient à ses yeux, mais elle eut le courage de 
les refouler 

— Pourquoi parler comme ça de mourir, est-ce que tu 
n'es pas bien avec ta maman ? Tu guériras et ce sera 
un grand bonheur pour moi ce jour-là. 

Mais la petite secouait la tête. 



BLEU— BLANC — EOUGE 249 

— Guérir, non je ne veux pas, pour qu'on m'envoie 
loin, loin, dans un couvent, comme mon amie Juliette. 
Je me souviens bien de l'histoire de cette petite fille que 
tu me contais. On l'avait enfermée dans une grande 
maison sombre, pour s'en débarrasser ; ses compagnes la 
martyrisaient, et quand elle cherchait à se reveuger, de 
méchantes personnes l'enfermaient dans un cachot où il y 
avait de gros rats. Le soir, elle avait frayeur de dormir 
dans l'obscurité, il lui semblait voir de grandes ombres 
danser sur le mur, ou un homme lout noir, caché sous 
son lit. Elle sanglotait, en appelant Maman !. . . . 

La petite rusée, elle avait compris le chagrin fait à 
sa mère par son imprudente question de tout à l'heure et 
elle voulait cautériser le mal. 

— Non je ne veux pas guérir, je suis bien ainsi, je te 
vois toujours auprès de moi, tes mains rafraîchissent mon 
front brûlarit. et quand je m'endors je rêve à toi. 

Savait elle, la pauvrette, qu'elle s'en irait bientôt ? 
Peut-être. Certains fruits d'été, qu'un coup de vent jette 
par terre, n'ont ils pas la succulente maturité des fruits 
d'automne ? 

Ainsi, dans cette enfant si frêle palpitait une vie in- 
tense : le cœur avait une intuition de femme faite, une 
perception étonnante des souffrances qu'on ne lui avouait 
pas, il semblait qu'antérieurement elle eut aimé et souf- 
fert : une âme de martyre, exilée dans ce corps de 
fillette. 



L'enfant et sa mère laissèrent la campagne au mois 
de septembre ; j'appris qu'elles habitaient une grande 
maison en pierre sur la rue Saint-Hubert, et que la jeune 
phtisique était la fille unique d'un riche marchand qui 



250 BLEU — BLANC— KOUGE 

voyageait eu Europe. Souvent je suivais la rue bordée 
d'arbres — chère sans doute au grand chasseur devant 
l'Eternel, sou patron, par le ramage d'oiseaux qu'on y 
entend continuellement — avec l'espérance d'apercevoir 
ma petite amie, qui me souriait maintenant avec un air 
de connaissance. Son petit front moite collé sur la vitre 
nimbée de vapeur, elle semblait plus amincie, blonde, 

jolie encore comme une miniature angéliqne 

Hier, je descendais, selon mon habitude, rue Saint- 
Hubert, une banderolle blanche accrochée à la lourde 
porte de la grande maison de pierre claqua dans l'air. 
Je m'arrêtai surprise, émue comme si l'haleine d'une 
vision d'outre-tombe m'eut touché le front. 

Mon cœur se serra. Morte ! morte ma petite amie !... 
D'instinct je levai les yeux comme pour la chercher dans 
l'espace. 

Pareille à ce gracieux chiffon, la petite poitrinaire 
maintenant planait dans l'éther. 

La porte était entr'ou verte, je pénétrai dans la mai- 
son. J'eus peine à reconnaître la petite, grandie qu'elle 
purut, entourée de fleurs, avec l'air d'une mariée. Les levures 
pincées semblaient retenir le rire qui montait en spirale, 
de son cou délicat à ses lèvres encore roses, tandis que la 
tête, auréolée d'une vapeur blonde, reposait sur l'oreiller 
dans l'abandon d'un suprême repos et d'une heureuse 
quiétude. 

Pourquoi ce sourire de béatitude qui disteud parfois 
-les traits de jDierre des cadavres ? Est-ce que le bonheur 
de l'âme pourrait encore rayonuer sur la chair pétrifiée 
du corps ? On dit parfois, en se penchant sur un cadavre : 
Comme il a l'air heureux ! (îhaque mort a sa physiono- 
mie, avec une expression soit de terreur, de calme, d'en- 
nui, de chagrin, de majesté, de gravité. Cela ne serait-il- 
pas le reflet d'un état d'âme plutôt que le hasard delà con 



BLEU — BLANC — ROUGE 251 

traction des nerfs ? Peut-être, car il n'est pas de hasard 
dans la nature, mais une force consciente et mystérieuse 
qui agit même dans le marbre d'un cadavre. 



Petite colombe, ton aile en effleurant ma vie y laissa 
l'empreinte d'une séraphique caresse, mais j'évite mainte- 
nant de descendre la rue bordée d'arbres où je ne verrai 
plus jamais les yeux tristes de la petite malade me sou- 
riie, et sa petite main effilée m'envoyer des bonjours ! 



LA BLANCHE CITE 



Mailre de la nature, artiste jjëiiial, 
Sur la lyre d'Eole aux cordes de cristal 
Tu chantes des hivers la blanche s^'mplionie 
Boréale cantate, enivrante harmonie ! 

Vois le temple d'albâtre, illuminé de feux 
Les panaches de g'Iace irréels, merveilleux, 
Les chandeliers dargent ouvrés de filigrane 
Et la nappe d'amour d'un tissu diaphane. 

Sous le dais d'un ciel bleu, le brillant ostensoir 
Déverse dans les coeurs la lumière et l'espoir, 
Las ! la blanche féerie aura cessé de vivre 
Lorsqu'en larmes demain s'égfouttera la jfîvre. 

Passagère bekuté ! Neig^e, flerurs et duvet, 

Comme l'illusion dont notre âme se vêt 

Floraison des printemps, merveilles d'un beau song-e, 

Splendeur d'une journée, éphémère mensong'e ! 



BLEU — BLANC— EOUGE 253 

Tout humain a son rêve, illusoires châteaux, 
Frang"és de stalactite oi!i nichent des oiseaux. 
Gazon diamanté que la patte des âgfes 
Etoile de trous noirs... Ah ! décevants mirages !. . 

Palais évanouis des polaires glaciers, 
Toison molle des cieux et papillons légers, 
Tourbillonnez dans l'air, comme des plumes d'ailes 
Que sèment sur nos toits les douces colombelles. 

Les champs ileurdelisés aux horizons sans fin 
Exaltent mon esprit vers le pays divin : 
Le séjour vaporeux où fleurissent les âmes 
Des nénuphars-enfants, des marguerites-femmes. 

En ces mondes heureux, il n'est point d'oiseleur : 
Pour humer le parfum l'on ne brise la fleur. 
Le cœur est transparent, l'idée immaculée : 
La blanche \"érité se montre dévoilée. 



LA VOCATION 



T A vocation î Ce mot mystérieux me rappelle tout un 
-^ monde de troublantes émotions : l'émoi délicieux de 
l'explorateur qui pressent des rives inconnues, fiches 
de tous ses rêves. Quand la religieuse au pensionnat 
daignait nous causer de la vocation, les plus espiègles se 
faisaient graves avec une vision attendrie de fleur d'o- 
ranger, de voile blanc, de bure devant nos yeux avides 
de percer le brouillard de l'avenir. Chacune descendait 
en tremblant dans la crypte de son cœur pour y entendre 
la voix mystérieuse, parfois suppliante comme une prière, 
souvent impérieuse et dure, avec des éclats de tonnerre, 
des éblouissements de lumière, ainsi qu'il advint à Saul 
foudroyé sur le chemin de Damas par le commandement 
du Maître. 



i;li:u — blanc — rouge 255 

La vocation est-elle uu mythe ? L'âme lancée dans 
l'univers serait comme une épave à la merci du flot et des 
vents, sans aiguille magnétique qui dirigeât sa marche 
vers le port de l'éternité ? Xon, de même que le marin 
peut lire dans le pâle rayon de l'aurore le pronostic du 
jour nouveau, il faut épier sur le front de l'enfa)it, dans 
ses premiers gestes, dans ses aspirations, les signes pré- 
curseurs de sa destinée, afin de le pousser vers cette voie 
qui l'attire et lui, rendre le bonheur plus facile ! 

Voyez cette bambine à qui l'on donne une poupée 
pour la première fois, le cœur lui bat ; toute rose de plaisir 
elle la saisit, presque angoissée de bonheur, la berce, lui 
dit de douces choses, l'habille et la déshabille sans gau- 
cherie, peigne sa jolie chevelure un peu durement, quel- 
ques fils d'or restent dans les dents d'écaillé. C'est déjà 
une petite femme toute à l'assujétissement de ses devoirs 
maternels. De longues heures durant, elle coud à grands 
points des langes, des chemises, des robes taillées par la 
grande sœur. Mais où éclate chez la petite fille une intui- 
tion des choses artistiques, c'est dans la confection des 
minuscules chapeaux. Pas de nuance criarde, rien de sur- 
chargé, un sens créatif qui surprend. 

Depuis que cette tendresse occupe le cœur de la fil- 
lette, c'en est fait de sa joueuse insouciance. Tous ses mo- 
ments sont pris par le tyran de carton. Regardez-la, faire 
l'éducation de sa poupée; écoutez ce qu'elle dit, comme 
elle la réprimande parfois. Mais vient la réconciliation, la 
petite mère essuie les larmes de la rebelle avec des baisers. 
Le soir, elle l'endort dans son petit lit blanc, serrée dans 
ses bras. 

Ah ! comme elle sera malheureuse, si plus tard un 
destin cruel laisse désert le petit berceau comme un ta- 
bernacle vide de la blanche hostie de vie !... 



256 BLEU— BLANC — ROUGE 

Le garçonnet est resté pensif devant le polichinelle 
qu'on a glissé dans son bas au premier de l'an. Il s'est 
tôt fatigué des grimaces du bouffon, il voudrait savoir 
quel génie mystérieux, au bout de la ficelle, agrandit la 
bouche, dilate les yeux, tord les membres de l'énigmatique 
pantin. Il le tourne et le retourne en tous sens, cu- 
rieux de savoir le secret de cette âme fictive, qui l'intrigue 
autant que le tic-tac de l'horloge. " C'est dans la tête, se 
dit-il, que ya marche...." Tremblant, il serre un peu le 
crâne du polichinelle, plus fort, encore plus fort. Crac ! 
la tcte éclate et s'effrite sur le sol, livrant son secret : un 
peu de moulure de scie ! 

Voilà un chercheur en herbe qui n'en est pas à ses 
dernières désillusions, s'il s'avise de vouloir analyser ce 
qu'il y a dans l'âme de ces jolies poupées vêtues de tulle 
qui l'inscriront plus tard sur leur carnet de bal. 

Voyez cette pâle enfant si frêle, si jolie, elle ^'éloigne 
des jeux bruyants, ses yeux où les paupières descendent 
comme des feuilles de rose, lorsqu'ils s'ouvrent, laissent 
apercevoir un coin de ciel bleu. Son teint pétri, il semble 
de la chair des lis, est d'une transparence laiteuse que la 
plus légère émotion nuance de rose; on dirait un onge 
exilé : le rayon céleste qui nimbe ce front limpide accuse 
sa divine origine. 

Assise auprès d'une grande table, lentement elle re- 
tourne les pages d'un livre de gravures sans les frois- 
ser, avec ce ouaté au bout des doigts qu'ont les 
sœurs sacristines lorsqu'elles manipulent les objets du 
culte. Sa démarche recueillie ne déplace pas le silence 
qui l'enveloppe comme d'un voile. Si la fillette consent à 
jouer, ce ne sera pas comme ses jeunes compagnes, pour 
étaler de longues jupes tapageuses, avec des airs de pré- 
coce coquette. Non, elle jouera à la srt'ur ; un mouchoir 
en guise de cornette, un autre pour la guimpe, et un cha- 



BLEU — BLANC — EOUGE 257 

pelet pendu au côté. Cette miniature de religieuse im- 
pose à toutes ces petites étourdies. Devenues subitement 
sages, elles écoutent les histoires du grand livre colorié, 
prises par la voix persuasive, par le charme mystique que 
dégage la sainte enfant: aurore d'innocen<'e, précurseur 
du soleil de charité qui plus tard fera germer pour la 
vertu ces légions d'âmes que la patrie confie à la tendresse 
de la femme éducatrice. 

Hélas 1 ils sont nombreux pourtant csux qui ne sont 
pas dans leur vocation : La riide enveloppe d'un débar- 
deur, d'un charron ou d'un paysan peut emprisonner 
l'âme d'un poète délicat. Par contre, combien de merce- 
naires, de roturiers, de dépravés, pincent les cordes de la 
lyre des dieux. Souvent une âme de femme, pleine de gé- 
nérosité, et de tendresse poétique, languit captive dans la 
peau brunie d'un rude gaillard qui s'évertue à mater sa 
sensibilité, à renfoncer les larmes lui montant aux yeux 
devant le spectacle du malheur. Savez vous qu'un cœur 
de lion peut battre sous le tissu transparent d'une poi- 
trine de femme ? Que d'énergie dans ce fragile réseau de 
nerfs capable de dompter une souffrance assez aiguë pour 
terrasser un homme aux muscles de fer ! 

Parfois, c'est un acharnement de circonstances in- 
contrôlables qui accule l'homme à l'irréparable et rive à 
son destin la chaîne d'une vie manquée, si lourde à 
traîner. .. 

*** 

L'aube filtre sa pâle lumière à travers les rideaux 
d'une chambre toute blanche. Plus blanche encore, parce 
qu'elle reçoit sur sa tête inclinée la lueur laiteuse du jour 



258 lilAlU — BLANC — KOUGE 

naissaut, une jeune lille lentement défait sa toilette de 
faille dont le reliet mat encadre bien sa fragile beauté em- 
preinte d'un air de lassitude. Une aij::rette de l>rillants 
taquine le front creusé d'une ride... Puis de ses doigts 
effilés glissent des bagues dont les faibles scintillements 
sur le satin de la boîte à bijoux ont le pétillement 
d'yeux ensoleillés. Ses cheveux dont elle vient d'arracher 
les épingles d'une maiu nerveuse, déroulent leur tlot 
sombre ; on dirait le manteau de la nuit tombant sur des 
montagnes de neige. J^ans une déchirure du ciel, le soleil 
qui se lève l'enveloppe d'une caresse d'or, comme si une 
fée l'avait touchée. Mais ses bras, dans un appel désespéré, 
se tendent vers le ciel. 

— Ah 1 que je souffre, mon Dieu ! Toujours cette fa- 
tale comédie ; parée de fleurs et de bijoux, mon cœur ago 
nise. L'adulation de ces valseurs, de ces hommes qui papil- 
lonnent autour de ma dot, me dégoûte de vivre. Cette 
robe de bal adhère à ma peau et la brûle comme une tu- 
nique de Xessus... Est-ce donc c<* que j'avais rêvé ? L'a- 
mour d'un hoiuine bon, sincère, loyal, les douces joies de 
riutiniité dans le sanctuaire de la famille !.... 

Des pas inégaux résonnent sur le pavé, comme une 
mesure syncopée. Oscillant des planches disjointes du 
trottoir au ruban blanchâtre de la rue, un homme jeune 
encore, élégant, bien mis, une tête pleiuede fierté et d'au- 
dace, les cheveux au vent, revient chez lui après une 
nuit orageuse sans doute. Apercevant la tête échevelée 
de l'astre dans les rideaux rose de sa couche matinale, 
il l'interpelle : " Eis donc pas de moi, vieux soleil, 
c'est vrai que je suis gris, et puis après, n'ai-je pas 
raison de boire, si tu souffrais comme moi tu boirais 
la voie lactée et tous les tonneaux de la rosée du ciel pour 
oublier. La Terre, toujours bonne, toujours fidèle, toujours 



BLEU — EJ.ANC — RUUGE 259 

amoureuse, ue t'a jamais menti... tandis qu'à moi... Hélas ! 
toutes pareilles, les femmes... 

Pourtant, je l'avais chantée dans mes vers, l'hôtesse 
de ce paradis d'harmonie, de douceur, de paix et de séné- 
rité, la femme chaste, teudre et loyale, désirée et atten- 
due. Comme tout le jour j'aurais butiné pour le rendre 
chaud de prévoyance et d'amour, ce cher nid que mou 
cœur lui avait préparé... Je me trouble, je m'égare, je di- 
vague, parce que je n'ai pas vu se lever sur ma vie la 
consolante étoile des yeux d'une femme... 

Et les carreaux n'ont pas volé en éclats 1... Quel corps 
Qon conducteur s'est interposé entre ces deux êtres qui se 
pressentaient, se cherchaient à tâtons, se frôlant presque, 
brûlant de s'étreindre, dans un baiser d'amour ? Pauvres 
Imes à jamais veuves et dépareillées, pourquoi ? 



A CREMAZIE 



De terre ou de limon Dieu fil sa créature ; 
Son baiser l'effleurant, l'humaine chair frémit ; 
Lors le souffle éternel captif en la souillure 
Lang'uit péniblement dans ce pauvre réduit : 
Mélanjfe de grandeur et d'ignoble bassesse, 
L'homme, attiré vers Dieu, reste attaché au sol ; 
Triste dualité qui cause sa détresse ; 
Entraves de forçat paralysant son vol. 
Notre âme par l'extase échappe à sa prison ; 
Elle entrevoit là-baut, à l'instar de Moïse, 
Dans la brume mystique un nouvel horizon. 
Le rivage vermeil d'une terre promise. . . . 
Mais un voile descend sur son œil ébloui, 
Le contour lumineux de la cité des songes, 



BLEU— BLANC — ROUGE 261 

Tombe en l'opacité de l'abîme infini, 

Et l'espace reprend ses flamboyants mensongfes. 

D'oïl viens-tu donc, o toi, misérable astronome, 

Oui semble étonné de voir dans un rayon 

Se mêler au flot d'or le périssable atome. 

Et dans la g-outte d'eau l'infime vibrion 

Souiller la pureté de l'onde cristalline ? 

Quand la nue étoilée étend son dais brillant. 

Tissé des fils vermeils de la splendeur divine, 

Vois-tu le monde éteint, comme un obus sanglant, 

Trouer la voûte sombre et rouler dans le vide ? 

Vois-tu le disque clair de l'astre de la nuit 

L'œil cerné d'un halo, rayonnement livide, 

D'où s'ég'rennent des pleurs quand l'aube du jour luit ? 

Le soleil radieux a des macules noires, 

Sa hauteur dans l'azur ne le met à l'abri 

Des aquilons mauvais qui souffîent sur nos gloires. 

Ainsi d'une vapeur le miroir est terni. 

Au baiser passager de l'Ame qui s'envole. 

Rien de pur dans les cieux, rien de pur ici-bas, 

La fange au sein des fleurs, l'argile dans l'idole, 

Le ver au cœur du fruit, l'amour, l'amour, hélas 1 

Entaché d'égoisme, esclave des faux dieux, 

Souillé de bave immonde en l'âme virginale : 

La puérile enfant où dans l'azur des yeux 

Se mire la pervenche, a sur sa lèvre pâle 

Le sourire trompeur qui distille la mort 

Dans la coupe vermeille où l'on boit l'ambroisie. 



Brisant le fil impur qui retient ton essor, 

Tu fuis vers l'idéal, ô barde Crémazie ! 

Plus est lourd le boulet, plus ton aile est puissante, 

Et plus grand est l'élan qui pousse vers les cieux 

Notre aigle canadien, dont la trace aveuglante 

Fait rager en son trou le reptile envieux. 

Il brave le venin qui ne saurait l'atteindre : 

La fange du chemin ne souille un front altier ! 

Cœurs doucement émus, cessez-donc de le plaindre. 



262 BLEU — BLANC — KOLGE 

Car les sourdes clameurs de ce plat écuyer 

Ne troublent son sommeil bercé par les nuag'es i 

Quand l'éclair fulgurant zèbre le noir élher, 

Il se rit du tonnerre ainsi que des orag'es 

Oui soulèvent vers lui les vag'ues de la mer. 

O sublime vengfeance ! Il arrache à l'espace 

Une étoile de feu, diamant infini, 

Et nouveau Promet bée, avec sa fière audace 

Debout sur le trépied, son larg'e tront pâli. 

Il incruste le g'emme au diadème d'or 

Que porte avec org^ueil notre mère la France. 

O mystère d'amour ! il trouve pince encor 

Pour un nouveau rqyon, sur ce front d'espérance. 

Dans l'ombre de l'exil, expire Crémazie. 

Les cordes de son lutli se brisent en sanglots 

Le peuple réveillé par cette poésie 

Qui nous vient di' là-bas dans un soupir des flots, 

Sent réchauffer sa flamme au drapeau tricolore. 

Je salue avec toi l'astre de l'avenir 

Empourprant les tombeaux d'une immortelle aurore. 

De la blanche cité, la clarté va surgir. 

Là dorment nos aïeux dans leur linceul de gloire. 

Mais un frisson divin fait tressaillir leurs os, 

Ils se dressent debout au chant de la victoire. 

Benjamin Suite, crains le courroux des héros !... 

L'insensible poussière élève encor la voix 

Comme les sons d'un glas, coupés de lourd silence 

Elle voue à la mc<rt, aux funèbres effrois. 

L'odieux courtisan qui bave sur la France ! 



NE DANSEZ PAS 



TEUNES amies, écoutez ce conseil que je vous donne : 
^ ne dansez pas. Si vous sentez des picotements sous 
les pieds, lorsque les sons lointains d'une ritournelle ou 
le prélude d'une valse arrivent à votre oreille, vite, fermez 
l'ouïe, prenez l'air, c'est une ruse du malin pour vous 
tenter. Une sainte employait ce moyen pour mettre 
Lucifer en fuite: "Tiens, vilain, je te crache sur le 
nez !" Mais ne faites pas ça ; il faut être poli même 
avec le Démon, bien qu'il ne soit pas toujours bon diable 
comme vous allez voir par cette aventure advenue à une 
petite fille de Saint-Philippe. 

Vous connaissez ce coquet villajie qui mire son front 
dans un joli ruisseau au rire cristallin. L'espiègle se per- 



264 BLEU — BLANC— ROUGE 

met d'aller jaser jusqu'auprès du portail de la petite 
église, «ians respect pour les morts qui dorment à l'om- 
bre de la croix du cimetière : oh ! ces ruisseaux fin de 
siècle ! 

Ce soir à jamais mémorable dans les annales de Saint- 
Philippe, la fée Hiver, touchant de sa baguette magique 
ce pittoresque coin de verdure en avait changé le décor : 
une plaine immense et blanche, piquée ça et là de pâles 
lumières, une grande lune au front clair veille sur le silen- 
ce des champs interrompu d'heure en heure par la soi.ne- 
rie d'un grelot. Dans la plus petite des petites maisons qui 
bordent la route, une fillette de quinze ans, brune, mince, 
jolie est accoudée à la croisée, le regard perdu, son nez 
mignon appuyé sur la vitre gelée y fait de place en place 
de petits ronds clairs, grands comme des pièces de cinq 
sous... Parfois, elle tapote avec son dé sur le bord de la 
tringle, et bat nerveusement la mesure d'une intermi- 
nable complainte que glapit une bonne vieille de sa voix 
chevrotante, en filant à son rouet : 

Si ma p'tite clianson vous amuse 

Je vais vous la . . la., la... recommencer. 

L'eau chante en bouillant sur le poêle, le tictac de 
l'horloge répond au ronron du gros chat blanc qui s'étire 
paresseusement sur la bergère, il fait chaud, et tout res- 
pire le calme du bonheur. 

— Kt pourquoi rêves-tu, jjetite ? Bon, des larmes, 
maintenant ? Elles tombent drues et chaudes comme une 
pluie d'été. Voilà, on danse chez les Gibaud et tu n'es 
pas invitée, et tu mâchonnes entre les dents de fort mé- 
chantes choses. " Toujours oubliée, moi !.... Avec ça 
qu'elle est drôle cette Catherine à qui l'on porte un bou- 
quet. Un nez retroussé, des yeux fendus à la chinoise, et 
menteuse, et sournoise," 



BLEU — BLANC— ROUGE 265 

— Péché de malice ! lui souffle doucement son ange 
gardien. 

— Oh ' si j'avais ses colifichets, ses beaux atours... Si 
ma grand'mère, au lieu d'un maigre potager, avait la terre 
des Gibaud et leur beau bois tout plein de framboisiers, 
de fruits sauvages, d'oiseaux, d'écureuils.... 

— Péché de vanité ! péché d'envie ! insinue l'ange 
éploré. Prends garde, mon enfant.... 

Les Santa Maria de l'aïeule allaient s 'affaiblissant 
pour mourir dans un ronflement sonore. Et la fillette ne se 
gênait plus pour passer sa mauvaise humeur, bousculant 
les chaises, allant de la porte à sa fenêtre avec une anxiété 
fébrile. Elle regardait défiler les invités. 

— Tiens, Jean et Pierrette, s'en fait-elle accroire un 
peu avec son graad dadais. 

— Mais cette grosse blanche qui s'en vient, on dirait 
une souris tombée dans un baril de farine. C'est scan- 
daleux de se mettre tant de poudre. Va, les garçons ne 
t'aimerout pas plus, Pliilomèue.... Et la Toinon qui, pour 
se croire plus drôle, attache le lacet de son corset au po- 
teau de sa couchette, et tire donc... Dame, on a la taille 
fine aussi et des galants. . . . Et moi... moi... Tiens, fit-elle, 
rageuse eu frapparit du pied, j'irai à cette fête, quand 
même j'y devrais danser avec le diable 

— Toc... toc... toc... 

— Qui va là % 

— Mais celui que vous appelez. 

— Je n'ai appelé personne. 

— Si, ouvrez, je suis votre danseur 1 

Moitié joyeuse, moitié tremblante elle tire le verrou. 
Une rafale enfonce la porte et pousse sur le seuil un su 
perbe cavalier, brun, souple, les cheveux d'un noir d'é- 
bène, bouclés sur le front, et des yeux, des yeux grands 
comme ça qui jettent des lueurs i)hosphorescentes. Vêtu 



260 BLEU — BLANC — liUUGE 

de noir, correctement ganté, le personnage porte un cha- 
peau haut de forme. 

— Qu'il est bien !... murmnre l'enfant. Vais-je les 
faire enrager un peu, car j'ai le plus beau cavalier ! 

— Vite, partons, la danse est commencée. 

— Allons ! ça ne languira pas. Tant mieux, pense- 
t-elle. Et grand'mère ? 

— Personne ne va la manger, je suppose. Laissez-la 
dormir. Nous la retrouverons à notre retour ! 

La porte s'ouvrit d'elle-même devant le couple étroi- 
tement enlacé. Une nouvelle rafale les porta jusque chez 
les Gibaud. Quand ils parurent dans la salle où l'on dan- 
sait, un souffle embrasé frappa les invités au front. Tous 
s'écartèrent instinctivement des nouveaux arrivés qui 
laissaient comme une traînée de vapeur rouge derrière 
eux. Le cavalier noir et sa blonde prit place dans un qua- 
drille que l'on était en train de former. 

Un invité des Gibaud m 'a affirmé que jamais on n'avait 
vu pareil danseur sauter avec une verve aussi endiablée, 
quoi ! Et des valses, et des quadrilles, et des cotillons, 
encore des cotillons, et des masurques, des polkas, des 
galoppades.... " Grâce ! soupirait la pauvre fillette, je 
n'en puis j^lus." 

— Ah î tu as voulu danser, eh bien ! dansons ma bel- 
le. .. . 

Et l'étreinte de fer encerclant sa taille se resserre 
comme un étau. Les cris de douleur de la jeune tille se 
perdent dans les grincements du violon. Ah 1 ciel. . . les 
gants se déchirent, les ongles hideux s'enfoncent dans la 
chair vive, en même temps deux petites cornes se sont 
fait jour dans le chapeau haut de forme. " Le diable ! Le 
iiable. ■' 

Minuit !... 



J 



BLEU — BLANC — ROUGE 267 

Une grande lueur rouge, une acre odeur de souffre 
et le couple disparaît dans un tourbillon de flamme. 
Tout le monde du bal se sauve épouvanté. 

Le fiiit ci-haut est consigné dans les archives de Saint- 
Philippe. Il est authentique, foi de Colombine. 

Si vous en doutez, allez-voir î 



LE CARNAVAL 



T E carnaval, le roi des fous est mort ! Que les admi- 
-^ rateurs conventionnels des majestés défuntes calment 
leur indignation prête à éclater, car ses cendres sont bien 
froides ! allez ! Depuis quelques années, le favori des 
peuples périclitait et finalement, il s'est éteint tout douce- 
ment sans convulsions, sans agonie. On a tenté de lui in- 
filtrer un sang plus jeune ou de lui injecter le sérum du 
bon sens et de la modération, mais tous les secours de la 
philosophie sont restés impuissants à combattre le germe 
morbide déposé dans son sein aux époques du paganisme 
et du moyen âge. Il est mort !... Que les bonnes gens 
avides d'émotions s'entraînent à verser des larmes sur cette 
carrière si bien remplie, que le temps dans sa marche im 
pitoyable vers l'Eternité vient de faucher sans pitié 



BLEU— BLANC — BOUGE 269 

(style nécrologique de nos quotidiens.) Le défunt roi 
était de fort belle noblesse, et sur son armoirie on peut 
voir le diable déguisé en serpent, tenant dans sa gueule 
une pomme sur fond d'azur avec cette devise : la folie est 
mou droit ! 

^''^ 
L'empire romain et l'empire grec se disputent pour- 
tant la paternité de cet enfant terrible. Il présidait aux 
saturnales, et aux fêtes de BaccLus : les prêtresses cou- 
ronnées de fleurs, les bacchantes armées de thyrses en- 
guirlandés de pourpre et de lierre célébraient le letour 
annuel du Carnaval en se promenant par les rues, re- 
vêtues d'une simple peau d'ours, criant, chantant, dansant, 
ivres de vin et de gaîté. C'était par des réjouissances 
analogues que les Egyptiens fêtaient leur dieu Apis, et les 
Gaulois, le soleil. Les nations chrétiennes adoptèrent avec 
enthousiasme ce fils du paganisme et le portèrent sur le 
pavois. Le mignon fut choyé, caressé, adulé en France, en 
Espagne, par la rigide Albion et surtout en Italie. Byron 
chanta, dans une de ses admirables odes, les splendeurs 
du carnaval italien. Mais depuis, hélas !.., sa gloire ne fit 
que décliner, ses débordements honteux, ses ignobles dé- 
bauches lui attirèrent le mépris universel. Il allait mourir 
d'ennui quand le Canada hospitalier lui tendit les bras. 
Il s'y jeta éperdument. Qui n'a entendu parler de ces 
festins pantagruéliques, de ces bals légendaires qui duraient 
trois jours : un cavalier émérite, beau danseur, devait 
rester sur la brèche sans faiblir, et commencer à sauter le 
dimanche gras, pour ne finir qu'au dernier coup de minuit 
le mardi gras ! Quelle hécatombe de dindes, de poulets, de 
rôtis, de pâtés, (de tourquères comme on dit chez nous) 
de beignes, le tout arrosés de bon whisky canadien ! Car 
il fallait s'empiffrer comme des canards, en prévoyance du 
carême. Songez donc, quarante jours sans se graisser la 
tripe, (comme on disait) quarante jours sans même 



270 BLEU — BLANC —ROUGE 

inaager d'œufs et de beurre ! Brr !... Brr !... nous frisson- 
nons à ce blême fantôme qu'évoquent nos grand'mères. 

Ils devaient être d'un propre, les joyeux convives. 
Je les vois les cheveux encore roides, les yeux bouffis, 
la marche titubante à la cérémonie du mercredi des cen- 
dres. Oh ! la mine fripée des jeunes filles, leur mine con- 
trite quand la voix caverneuse du prêtre psalmodiait : 
" Souviens toi que tu n'est que poussière et que tu retour- 
neras en poussière." C'en était assez pour calmer leur 
effervescence et les dégriser du coup. La victime du plai- 
sir, bourrelée de remords, croyait entendre la voix même 
du Dieu vengeur, et le repentir descendait dans son âme 
humiliée. 

Les carafes, la mangeaille, la pipe, la tabatière, les 
violons, les .srtcvr.s, étaient mis en pénitence pour quarante 
jours. 

Dans notre bonne ville, l'exitation n'était pas moins 
grande ! Les processions de masques, les bals travestis, les 
voitures regorgeant de fêtards qui jetaient aux quatre 
vents les cris assourdissants des trompettes et les éclats 
de rire de leur gaîté bruyante. Les courses en raquette 
autour de la montagne, à la lueur des torches. Et les glis- 
sades... Oh ! les glissades en traînes sauvages, toutes em- 
boîtées les unes dans les autres. Un î deux ! trois ! . . . 
Et la file s'ébranlait comme un train de plaisir, avec des 
cris, des rires, des piaulements. L'on allait glissant 
comme dans un rêve. Quand, brusquement, un accident 
du terrain faisait chavirer l'embarcation et tous roulaient 
pêle-mêle, contusionnés, meurtris, aux applaudissements 
frénétiques de la galerie. Il fallait rengainer sa lippe et 
rire quand même sous peined'être hué, car le mot d'ordre 
était de tout trouver drôle, même un nez qui saigne ou 
une hanche décrochée. 

Mais le cAon de la fête était le palais taillé en glace 



lîLEU — BLANC — KOUGE 271 

vive, élevé à sa Majesté folichonne et le déploiement de 
pièces pyrotecliuiques, qui en illuminaient la prise de 
possession. Quelle féerie, les raquetteurs en blancs uni- 
formes montaient à l'assaut de cette citadelle fondante, 
qui ripostait par un feu bien nourri. Le ciel éclairé 
par le flamboiement de la })oudre laissait retomber des 
gerbes d'or, des pluies d'éineraudes, des bouquets de 
diamants qui incendiaient toujours quelques toupets, voire 
mi'me des plumets ; crevaient des quenails, estropiaient de» 
gamins. Les cbeveaux aifolés, pris de peur, se lançaient 
dans cette cohue humaine qui se pressait, s'étouffait. 
Les jolies coiffures déchiquetées et les tournures aplaties 
se confondaient dans une omelette de crânes défoncés, de 
cervelles palpitantes et d'entrailles ensanglantées !... 

L'on soupire après ces bienheureux temps ! Les 
énervés, les faiseurs de pathos déclament emphatique- 
ment que la poésie s'en va... Eh bien, non encore, vous ne 
m'arracherez pas une larme hypocrite ! Je salue la véri- 
table poésie dans l'humanité qui s'échappe enfin de ses 
langes... et qui brise les hochets de sa puérile enfance. 
Comme le soleil radieux, le père de la vie, elle s'élève 
triomphante des brumes du moyeu-âge. Il faut à son 
esprit qui s'éveille, des jouissances intellectuelles. 
Elle porte les yeux au ciel et lui demande le secret de ses 
planètes et la conciue qui lui chante la plainte de l'océan 
la fait rêver ; elle découvre une harmonie inconnue dans 
les voix bourdonnantes de la création. Autrefois, seuls les 
poètes, les visionnaires, les prophètes avaient entrevu 
l'Infini. Sans comprendre encore, l'humanité pressent 
tout : elle réalise le vide du plaisir. Aux ivresses menson- 
gères, elle substitue l'éteinité d'un sentiment unique, 
l'amour avec ses ramifications, la pitié, la charité, l'abné- 
gation, le devoir. En vain quelques perturbateurs, quel- 
ques exaltés, ont voulu réveiller ses anciennes folies par 



272 BLEU — BLANC — ROUGE 

le bruit des grosses caisses, l'étourdissement des fanfares, 
elle est restée froide. Polichinelle, Arlequin ne la font 
plus rire... Oui, l'humanité sort enfin de sa torpeur, ses 
yeux se dessillent, elle interroge, inquiète, le savant penché 
sur sa cornue, cherchant le secret de la vie ; l'astronome, 
braquant son télescope sur la nue... pour savoir les secrets 
de sa mystérieuse destinée. 






PRIÈRE 



Venez ! Divin Messie, sauves 
'losj'ours infortunés, 

(Chant de t Avent.) 



Parfumez votre voile et dénouez vos tresses. 
O filles de Syrie, amoureuses prêtresses : 
Il passe l'équinoxe et de l'ombre vainqueur, 
L'amant-Soleil sourit en sa calme splendeur ! 

Du brahme entends les cris, Vichnou, Dieu de la Vie, 
Vois ta race captive affamée et pâlie, 
Pour sauver du Saxon le peuple des Védas ; 
Christna descends du ciel, arme son faible bras ! 

Prophètes d'Israël, suspendez votre lyre, 
Apaisez les sanglots de votre âme en délire : 
Celui QUI DOIT VENIR le Soleil du Levant 
Illumine la nuit comme un phare brillant ! 



274 HLEU — ELANC — KOUGE 

Oh ! viens, divin Messie, une aurore nouvelle 

Resplendit avec toi, radieuse, ëlernelle ; 

Ton cél.îste sourire éclaire l'univers. 

Dompte i:omme un agfiieau le genre liinnain peivers. 

Tu sais parler à l'anie, et ta douce morale. 
Ne s'ég'are jamais en un sombre dédale. 
Tu hais le mauvais riche et le fourbe à genoux, 
Mais Ui dis aux petits: Mes enfants aimez-vous 

Oh ! viens, divin Messie, à la terre j^lacée 
Rends un peu de chaleur ; à la froide pensée 
Donne un rayon de flamme : on ne sait plus aimer. 
Mais les cœurs à ta voix peuvent se ranimer. 

Jésus, notre Messie, ari-aclie à l'Angleterre 

La brebis du [jasteur, brise le cimeterre 

Oui meurtrit la pauvrette ! Kndors-la sur ton cœur 

Ou'elle oublie en les bras son immense douleur 

Oh ! viens, divin Messie et sauve la patrie 

Des i^riftes du vautour qui dévore sa vie. 

Mets au cœur des enfants la valeur des aïeux. 

Ou'ils soient libres et fiers, qu'ils soient maîtres chez eux 



NOËL 



T^N Noël tout blanc comme un gâteau de mariée ! Des 
^-^ arbres en sucre cristallisé, des branches craquelantes 
qui secouent des nuages de dragées. Et sur les maison- 
nettes, sur les clôtures, une mousse légère, duvetée comme 
une crème fouettée, un vrai Noël rêvé par les petits 
enfants ! 

Et pour les pauvres, une fantasmagorie d'Aladin î 
Plus de chaumières sales et fumeuses, mais des grottes 
féeriques taillées dans le cristal de roche, des châteaux 
merveilleux aux ogives fouillées par un artiste incompa- 
rable, des cheminées crénelées, travaillées à jour comme 
des broderies, des vitres constellées d'ai-abesques bizarres, 
des marmots jolis et nus ainsi que des amours de Murillo, 



27t) BLEU — BLANC — ROUGE 

et qui dorment dans Punique couchette, tendrement en- 
lacés pour se réchauiïer. 

Noël ! Noël ! 

Une céleste pureté tombée du ciel rayonne sur la 
terre, la gîvre étincelle dans les vieux pins, les ruisseaux 
semblent ourlées d'argent fin, les branches tordues des 
arbres cristallisés sont frangées de pandeloques comme 
de gigantesques gazeliers ; les érables secouent des ai- 
guillettes de chrysocale, formant un péristyle diamanté 
au palais en marbre blanc des forêts. 

Noël : Noël ! 

Les brelots passent regorgeant d'enfants, de femmes, 
de rires et de chansons ; la voix cheviotante des vieux 
s'harmonise avec les voix argentines des enfants. 

Sur le miioir de glace de la petite rivière, quelques 
groupes de patineurs enlacés glissant avec un balance- 
ment harmonieux du corps, comme le tangage de la valse, 
si aériens, si légers qu'on dirait les génies de l'air eftleu- 
rant à peine le verre étincelant, prêts à remonter au 
pays bleu. Ces arabesques qu'ils laissent sur la glace sont 
peut être de mystérieux billets doux, sonnets inconscients 
que la vie emporte, comme l'onde charrie à la mer l'éphé- 
mère ardoise, oii l'agile patin griffonne sa fantaisie ! 

Noël ! Noël ! 

L'église flambe dans l'ombre, comme un cœur san- 
glant, et les portes, ainsi que des valves, s'ouvrent et se 
referment sous la poussée d'un flot noirâtre qui va deman- 
der à la lumière céleste l'oxygène de la vie pour se refaire 
un sang neuf et généreux, inspirateur de saintes vocations 
et de sublimes dévouements. Les lampions des cieux 
s'allument un à un, car c'est là-haut comme sur terre 
la messe de minuit, 

Noël ! Noël ! 



H1,1-:U- BLANC — ROUGE 277 



Allons, il faut être gai ce soir et jeter à la richesse 
égoïste et luorne uu suprême déti ! Là bas, la maison sei- 
gneuriale avec sa massive ajchitecture, ses grands murs 
de pierre qui suintent des larmes, fait une tache grise 
dans le ciel clair et projette une ombre sinistre sur la 
terre blanchie et purifiée, pour la venue du roi des 
pauvres. . ■? 

Minuit !... 

Un carillon sonore jette l'humanité à genoux : Ut 
verhum caro factam est. Levez-vous, les miséreux, les 
mendiants, les déclassés, les parias, les affamés d'amour, 
votre Sauveur descend du ciel. Il a compté vos soupirs 
et vos larmes. Il vient vous consoler. Approchez, enfants ! 
Le fils du Très-Haut est frêle et timide comme vous ; 
venez mêler votre doux zézaiement au chœur angélique 
qui chante dans les airs. 

Et in terra pax ! ... 

* "^ 

Co]nme il est touchant, uotre Noël ! Tandis que le 
baby anglais dévore des yeux une oie dorée et trépigne 
de plaisir à la flamme d'un traditionnel j)lam puddiiif/, 
nos chéris s'acheminent avec mystère vers la crèche de 
l'Enfant divin ; ils marchent sur la pointe des pieds et 
viennent i)encher leurs petites figures extasiées sur la 
paille du berceau. "Oh !... qu'il est beau !..." Une mi" 
gnonne fillette esquisse un signe de croix tout de traveis, 
avec le geste de chasser une mouche ; en vous souriant de 
côté, elle chuchote une petite chose que je voudrais bien 
entendre. Une autre prend sa mère par le cou et lui parle 
longtemps à l'oreille. Après ce c()llo((ue intime, l'iuno- 



278 BLEU — BLANC — ROUGE 

fente vient mettre un sou dans le tronc et le regarde filer 
iivec un soupir. 

— Dis-donc, est-il en vie. le petit Jésus ? Qui va lui 
faire de la bouillie ? Pleure-t-il quand tout le monde est 
parti et qu'il reste seul dans la grande église ? Si la grosse 
bête qui souffle dessus allait le manger !... 

— Tais-toi ! fait la grande sœur scandalisée, on ne i)arle 
pas devant le petit Jésus, 

Une grosse bambine joufflue,en voulantse prosterner, 
comme les grandes demoiselles, tombe lourdement par 
terre. Ne sachant s'il faut lire ou pleurer, elle fait une 
petite moue si drôle, que tous ces lutins sages depuis 
tantôt cinq minutes entrent dans une gaîté folle. 

Il y a quelques années, à l'église Saint-Joseph, rue 
Richmond, on inaugura un nouveau système d'aumônes à 
l'Enfant Jésus: des petits oiseaux mécaniques jouaient 
une série de cantiques populaires, moyennant finances. 
C'était le matin de Noi'-l ; les enfants déjà se pressaient 
autour (le la couche du nouveau-né, pour assister au lever 
(lu petit loi dont la petite face placide, au regard vague, 
semble sourire du naïf bonheur qu'elle donne. Un blond 
chérubin bouclé, deux yeux bleus sortant d'une immense 
capeline de lapin blanc, vient déposer une pièce de cinq 
sous dans une petite boîte de ferblanc près de la crèche. 
A rinstaut, les peignes métalliques se mettent eu branle 
les oiseaux entonnent : Nouvelle agréable. Et les petits 
de rire, de battre des mains, d'agiter leurs pieds, dans 
une folle envie de danser. "Encore ! Encore 1" Les pié- 
cettes blanches pleuvent dans le tronc et les oiseaux do- 
ciles donnent tout leur répertoire : Len anges dans nos 
campagnes. Ça bergers, etc. 

— Moi, dit un petit homme de huit ans, au large front 
pensif, qui avait écouté rêveur cette musique criarde, je 
crois que c'est Monsieur le Curé qui est caché en-dessous ; 



BLEU — BLANC — ROUGE 279 

il fait cliauter les oiseaux et prend l'argent qu'on jette dans 
le tronc, comme à la quête du dimanche, puis il achète 
des étrennes au petit Jésus avec, n'est-ce pas, maman 1 
Qu'est-ce qu'il lui achète donc ? 

— Un... une robe plus chamle pour rempccher de 
grelotter. 

— Ah !... Qu'est-ce que tu lui dis donc si longtemps, 
tout bas, au petit Jésus ? Tu fais comme Georgette qui 
parle à sa poupée, car il est en cire, aussi. Je lui ai 
touché, tiens, et ses yeux sont en vitre. 11 n'a pas grandi 
depuis l'an dernier. Pourquoi qu'il est toujours pareil, le 
petit Jésus ? Réponds-donc, maman !... 

Chercheur et sceptique déjà, pauvre innocent ! Après 
avoir éventré ton polichinelle pour regarder ce qu'il y a 
dedans, et décroché la grande horloge afin de savoir la cause 
du tic-tac. Adolescent, tu cherches encore, tu ouvres les 
bras pour étreindre une lointaine vision qui te paraît belle 
et tentante : la Vérité. ..Mais elle fuit ta lèvre avide comme 
la pulj^e vermeille d'un fruit de Tantal»^. Quand pour la 
trouver tu auras interrogé Moïse, Zoroastre, Pythagore, 
iSocrate, Confucius, Bouddha, Mahomet, et déchiré le voile 
du mythe, alors tu comprendras la jeunesse éternelle du 
Christ, symbolisée par l'enfant de la crèche : tu reviendras 
à Lui, vaincue par l'amour dont l'étoile brillera toujours 
au dessus de l'étable pour éclairer le monde. Au couchant 
du siècle, à l'aurore du nouveau, l'étendard du Christ se 
lève toujours jeune, toujours beau et flotte dans l'air 
libre. 

Adveniat regnuni tuum. Plus de remparts, plus d'ar- 
mées, plus de sang versé ! L'amour entre les hommes de- 
venus des frères, la paix universelle. Ton rêve, ô Christ- 
Jésus, le cri de ton cœur ! 



LA NOUVELLE ANNEE. 



T "AN 1901 tombe leutemeut dau.s le grand sablier de 
l'éternité, et sans re<!;ret Ton Aoit une partie de sa 
vie s'engouttrer dans le néant du vide ! Ce que c'est 
que de nous ! bien des impressions, des joies, des espé- 
rances, des ambitions qui ont fait battre notre cœur 
sont mortes à jamais, empoisonnées peut-être par la der- 
nière goutte de fiel qui a touché nos lèvres. Ainsi que les 
molécules qui constituent notre chair se renouvellent 
constamment, nos sentiments et nos idées subissent la tran- 
sition des ans : nous aimerons et nous penserons demain 
différemment d'hier. Nos âmes pleines d'aspirations géné- 
reuses se glaceront demain au contact du froid mortel de 
l'égoïsme. Tel qui croyait à l'honneur, à la probité, mau- 
dira tantôt l'humanité, et sourira amèrement à l'enthou- 
siasme des naïfs qui donnent leur sang et leurs rêves à 



BLEU— BLANC— ROUGE 281 

l'utopie de la régénération vsociale. Mais tous, fatigués, 
blasés, rassasiés, désillusionnés, tendent leurs bras veis 
la belle inconnue qui se lève radieuse dans un crépuscule 
doré, tandis que Vautre tombe dans le brouillard du 
passé. Belle, dites-vous, mais un triple voile cache ses 
traits ; sa taille est noyée dans un lourd manteau d'her- 
mine ; ses yeux sont perdus vers le mystère des nuages. 
Vous cherchez sur le tapis des fées, pour la baiser, la 
trace de ses pas légers comine des bulles de savon, en la 
voyant s'avancer vers vous dans sa grâce charmeuse de 
déesse entourée des génies blancs du paradis, qui valsent 
eu tourbillounant dans l'air, frôlant ses cheveux, baisant 
sa nuque, becquetant ses lèvres, les fripons, comme des 
colombes familières !... 

Belle !... Chacun aime et admire en toi sou rêve et sa 
poésie, que tu viens incarner peut-être. Tu es ce que 
l'homme a de plus cher : l'illusion, le songe, le mystère et 
l'inconnu. Ah ! comme ou brigue tes faveurs et tes sou- 
rires ! Ou se fait bon et conciliant ; les vieilles rancunes 
sont oubliées eu des agapes familiales, où l'on choque les 
verres en se faisant les meilleurs souhaits. Les plus dé- 
licats ont raison de leur répugnance et subissent héroïque- 
ment le contact des lèvres lippues ethumidesqui salissent 
de bave le baiser ingénu, les hecs pointus des vieilles filles, 
la joue glaciale des prudes, la bouche molle des oncles 
gâteux. Tout ça pour que tu daignes les trouver bous et 
généreux, leur accoder ta bienveillance et tes attentions !.. 

Les maisons s'enguirlandent de fleurs ; les carafes 
étincellent sur le buffet, avec des reflets d'émeraude, de 
topaze, d'opale, de grenat, où sourient la gaîté et l'ivresse. 
Les beignes jaunes comme de Tor siiupoudrées de sucre 
blanc trônent au milieu des bouteilles avec une majesté 
de reines entourées de chevaliers servants, roides dans 
le sentiment de leur dignité. Les magasins sont ébîouis- 



282 lîLEU— BI.ANC — BOUGE 

sants et féeriques. A travers la deutelle de gîvre sous le 
ruissellement des luiûières, l'or flambe, le satin se moire de 
reflets, et le velours chatoie. La femme se fait plus lourde 
au bras de son mari, lui parle presque à l'oreille, avec des 
inflexions de voix qu'il ne lui connaissait pas, tandis que 
son d'il, sautillant de désirs, s'arrête sur une robe de faille 
avec des appliqués en velours, coustallée de jais, brillante 
comme un lambeau de nuit étoilée. La jeune fille tente 
d'entraîner sou amoureux vers les boutiques de joailliers, 
où sur des lits de satin doruient des anneaux de liançailles 
qui feraient un i)lus joli elVet sur le satin rose de ses jolies 
menottes... 

Le millionnaire au pauvre qui l'implore donne une 
pièce blanche. Tous veulent reconquérir une nouvelle 
innocence, afin de charmer. Comme ces marchands qui 
pour faire de l'ail à la chance distribuent tous les lundis 
cinq piastres en sous aux mendiants — " Méfiez-vous, dit 
le proverbe, des gens meilleurs dans un temps que dans 
l'autre." 

N'importe, les voyants optimistes peuvent tirer une 
grande leçon de cet état bienheureux de la société : 
quand tous veulent se comprendre et s'aimer, n'est-ce pas 
que la vie est belle !... 

Une ère se lèvera oij, tous les jours seront des jours de 
l'An, quand l'Amour aura pénétre tous les coeurs, quand 
Son règne sera universel... 

Cruelle, va, tu serres contre tes flancs ton manteau 
d'hermine qui recèle le mystère de ce que tu apportes ; 
mais j'aperçois un bout de jupon rose qui dépasse, un 
amour de jupon, parsemé de glaïeuls et deux petits souliers 
vert-pomme, perchés sur leurs hauts talons cambrés en 
des poses coquettes, piqués de fleurettes des champs. Tu 
exhales un parfum de muguet et de lilas, je vois ton sou- 
rire plein de promesses à travers les giboulées. 



HLEU — BLANC" — ROUGE 283 

Tu es donc le printemps, l'amour déguisé en mar- 
quise... Ah ! viens ! viens tirer des feux d'artifice de 
pierreries dans le ciel bleu, fais que les amoureux re- 
tournent dans les sentiers lleuris se dire des serments de 
tendresse, tandis que sur la branche les oiseaux se cha- 
maillent en s'accrochant par grappes ! Qu'ils brodent, 
sur le thème de la romance du rossignol, une mélo- 
die sortie de leur cœur plus douce que le plus harmonieux 
des chants humains !... 

Année 1902, sois la bienvenue!. .11 estd'usage hVaurore 
de la nouvelle année, (respectable cliché des couvents) de 
former des souhaits de bonheur pour ceux qui nous sont 
chers. J'estime qu'il faudrait avoir un œil dans la divine 
prescience pour les offrir en toute sécurité. 

Mademoiselle, vous voulez un beau petit mari à 
Pâques ! 

Dans le fouillis de votre jolie toilette rose, vous êtes 
si fraîche, si gentille, que vous ressemblez aune fleur aux 
pétales entr'ouverts. Si, au lieu du rayon de soleil que 
vous attendez pour vous épanouir, le simoun dispersait 
aux quatre vents votre corolle parfumée !... Si victime de 
l'égoïsme, de l'indifférence d'un homme sans cœur et sans 
honneur (il y en a), je vous retrouvais au bout d'un an 
abandonnée, désillusionnée et flétrie... Oh ! comme je re- 
gretterais de vous avoir souhaité un beau petit mari à 
Pâques ! 

Si, Monsieur, pour vous avoir désiré millionnaires, je 
voyais votre cœur se durcir comme un cailloux, votre main 
se fermer aux amis, votre sensibilité se cuirasser contre les 
plaintes des miséreux, et votre simplicité, votre bonhomie 
se métamorphoser en l'outrecuidance du parvenu, de 
désespoir je m'enfoncerais mon souhait dans la gorge !... 

Poète divin, que la souffrance fait chantei', si je de- 
mandais à la nature de faire couler en tes veines un sang 



284 BLEU — BLANC — ROUGE 

nouveau, je tuerais la sève poétique qui bouillonne en ton 
cœur, et que ta plume écoule en harmonie. Tu voudrais 
goûter à ce que tu chantes, et tu mourrais du mal de la 
bohème savante... Vis, souffre, mais chante et que le ciel 
n'écoute pas les souhaits de ceux qui t'aiment !... 

Mais, comme il ftmt respecter les usages, je souhaite à 
chacun... d'être content de son lot, c'est un ])rincipe philo- 
sophique d'une compréhension facile et d'une application 
consolante. J'ai remarqué que les mendiants, les bossus, 
les gendarmes, les employés do l'Hôtel de Ville, sont tou- 
jours gais. Les banquiers, les hommes de loi, les boursiers, 
les financiers de toutes sortes ont aux tempes les rides des 
inquiétudes et des soucis. Il suffit donc pour être heureux 
d'avoir une belle Ame indulgente aux fniblesses d'autrui, 
pour qu'à ce flambeau toute une vie soit éclairée... Pre 
nous l'existence au sérieux, sans la tovirner en élégi î 
ou en drame... Enfin, dans le ciel parfois sombre des jours, 
tâchons de découvrir la petite paire de culotte bleue, qui 
fait trépigner de joie les petits, quand ils guettent dans 
la nue ce signe rassurant, pour partir en pique-nique. 

Amen ! 



LE DINER DES ROIS 



TDAUVRES vieux ! C'est la première année que leur 
fils, Jean, ne dînera pas avec eux le jour des Eois^ 

Tout au bonheur de savourer les premiers rayons 
de sa lune de miel, songera-t-il seulement à ceux qui 
pleurent en regardant son portrait au cadre d'or trônant 
à la place d'honneur dans la grande salle ? 

— Sa femme, sa femme !. .. grogne le père, une fille 
de la ville, une gesteuse qui parle en farines. Elle aura 
honte de nous, bon sûr. Une enjôleuse qui nous vole le 
cœur de notre fils et pour ça l'aime-t elle autant que 
nous, hein, Josette ? Ah ! les enfants, quand ça se marie, 
ça se dénature ! p'têtre ben qu'y pense pu à nous pan 
toute, t'aurais dû y écrire, Josette ! 

Mais la vieille fait mine de ne pas l'écouter, depuis 
le matin qu'elle trottine pour tout mettre en ordre. 



286 BLEU — BLANC — EOUGE 

— Ça me dit qu'il va veuir, soupire-t elle. 

Elle a fait elle-même le lit dans la grande cliambre, 
un beau lit de duvet, qui monte comme une crème jus- 
qu'au plafond, r^lle ])lace avec soin les hi/jwcrifes en den- 
telle qui retombent sur la courte-pointe, fleurie de dessins 
naïfs et bizarres, faits avec des petits morceaux d'in- 
dienne et met un morceau de savon neuf dans le savon- 
nier, du tabac frais dans la blague. . 

— Pourquoi te donner tant de troulle. Est ce que 
t'aurais reyu des nouvelles. Tu serais ben capable de 
n'en rien dire, vous avez toujours eu des secrets ensemble. 

— Tiens, encore une idée ! 

Non, elle ne sait rien, mais son cœur parfois s'arrête 
de battre, une voix connue et aimée fait vibrer (siller 
comme elle dit) son oreille intérieure. Joyeuse, elle va 
de la salle à la cuisine, donne un coup d'époussetoir ici, 
redresse un cadie, goûte aux sauces, aiguise les couteaux. 
De temps à autie, elle ouvre le fourneau et se piosterne 
religieusement devant une belle oie rebondie qu'elle arrose 
avec conscience d'huile dorée. Par un mouvement ins- 
tinctif, le vieux s'incline de même, l'œil brillant, l'eau 
à la bouche. 

— Cristi ! le bel oiseau ! 

Maintenant, le vieux n'a lilus qu'une pensée : .e dîner. 

— Midi moins un quart, nous attendrons jusqu'à 
midijuste... Ah 1 les enfants ! pourquoi ça ne reste-t y pas 
toujours petits .' 

Pour tromper sou attente, le pauvre grand 'père 
évoque de lointains souvenirs : 

— T'en souviens-tu de ce jour de l'an, quand je lui 
avais acheté ce grand cheval de bois, sur lequel le petit se 
berçait en criant : "Who ! Gué 1'" Il faisait claquer sa lau 
gue pour imiter le bruit du fouet. Et quand Jean était 



ELEU— BLANC — ROUGE 287 

au collège et que j'allais le chercher pour la vacance. Le 
trajet de dix milles dans uni iraggine qui cahotait à vous 
décrocher le cœur de resfomac. A chaque soubresaut, un 
éclat de rire sortait du gosier de l'écolier ; en retournant, 
c'était un sanglot. Comme t'en avais des i)lans pour le 
garder une journée de plus ! Le petit était pâlot, chétif, 
il avait passé une mauvaise nuit, agité, fiévreux, ce serait 
cruauté à le renvoyer au collège ainsi... 

— Mon Dieu, tout ça est loin !... 
Soudain la vieille tressaille : 

— As-tu entendu ? 

— Quoi donc ? 

— Tl me semble, des pas.. .Mais je suis folle. 

Elle le croit encore là, le cher enfant, elle ne l'a même 
jamais quitté. C'est une manie dont elle ne se guérira ja- 
mais, que de l'attendre toujours, de devenir anxieuse au 
moindre bruit qui fait craquer l'escalier. 

— Allons, ma vieille, l'oie va sécher, quand même tu 
t'ostiuerais à vouloir l'attendre, ça ne le fera pas venir... 
Ah ! le garnement, je gage qu'il n'aura pas un beau 
dîner comme ça !... 

Il jette un coup d'œil ravi sur la table, blanche et 
parée comme un autel. Les fourchettes auxquelles man- 
quent parfois un fouichon, sont reluisantes comme de 
l'argent. La vaisselle bleue où danse un rayon de soleil 
venu on dirait du gâteau doré s'étale majestucnsementsur 
la table. Ah ! une merveille de gâteau tout sablé de sucre 
blanc et rose surmonté d'un panache en papier de soie 
rouge, car le vieux est libéral pur sang, à preuve qu'il 
déshériterait son Jean, s'il ne disait pas que Laurier est 
le plus grand homme du n»onde !... 

Quand l'oie paraît radieuse et fumante en ses juteuses 
truculences, la peau fendilée et suintante, le vieux a un 



288 BLEU — BLANC — BOUGE 

legaia de jeunesse, sa grosse voix exhubérante de maître 
de maison résonne comme aux beaux jours : 

— A table !... Bon, c'est toujours la même chose ! 
jamais à table avec les autres, fassieras-tu une fois... 

Les manches retroussées, un éclair de gourmandise 
dans ses yeux clignotants, la lèvre frémissante, le vieux 
dessine un geste souverain pour enfoncer le couteau dans 
la chair gnisse de l'oie, et méthodiquement il se met à la 
dépecer. Les morceaux s'empilent sur le plnt, (piand tout 
àcoup il brandit triomphalcmeut un mystérieux trophée: 
le petit os... Le petit os qui se fait rintei-|»rèit^ du destin, 
le petit os qui dit l'avenir ! ., 

— Tirons, dit la vieille... 

— 11 faut le faire sécher avant... 

— Je veux savoir tout de suite, moi... I etpiel de 
nous deux va mourir le premier ? 

Et délicatement, tenant chacun l'un des l)out> «In jietit 
os en forme de pincette, ils tentent de le sépai«-r... 

— Tu triches, toi. Voyons : un, deux, tr<»i> ! ("lac !... 

— J'ai la pelle, c'est moi qui va t'euteirer. ali !... ce 
n'est pas juste, tu l'as fait exprès, dit la vieille, prête à 
pleurer. 

— Tu voudrais, sans cœur, que ce fût moi qm reste 
seul dans le monde, sans personne pour me dodiclier... 

— Je n'aurais jamais cru... 

La voix tremblante du vieux en colère meurt «buis sa 
gorge. 

— Qu'est-ce, ma vieille, as tu entendu ? 

Cette fois c'est bien devant la maison qu'une voiture 
s'est arrêtée. I^a porte en se refermant a fiiit tremldei- les 
cloisons. 

— Jean 1.. 

Ils n'osent se regarder dans la crainte de se faire 
du mal en se trompant. Le vieux doute encore, mais 



BLEl' — BLANC — ROUGE 280 

sa femme, elle, les connaît bien ces pas depuis long- 
temps ils résonnent dans son cœur. Elle est forcée de s'as- 
seoir, tant son émotion est grande, mais la porte s'ouvre et 
Jean court à sa mère, la prend dans ses bras et l'em- 
brasse comme lorsqu'il était tout petit. Le père tremblant 
tend lui aussi les bras à son Jean : 

" Mon pauv'petit !..." 

— Et je vous amène ma reine, dit Jean. Une jeune 
femme paraît, toute craintive, emmitouflée dans ses four- 
rures, jolie à croquer, intimidée par le rôle do comparse 
qu'elle joue dans cette scène familiale, mais ces quatre 
bras s'ouvrent d'un accord si spontané, qu'elle court s'y 
blottir en criant comme Jean ! 

Papa 1... Maman !... 

— Pauv'petite, murmurent-ils extasiés, est elle jolie ! 

— Et comme elle semble bonne !... 

— Mais vos mains sont froides, mon enfant. 

— Vite, Josette, un petit coup pour nous remettre de 
l'émotion... Il était temps que vous arriviez, Josette et 
moi nous étions en train de nous chicaner pour la pre- 
mière fois et à propos d'une bêtise. Ke disait- elle pas 
que c'était elle qui partirait la première. Tu comprends 
bien que le sang m'a monté à la tête. 

Les yeux de Jean devinrent humides, et subitement 
devenu grave : 

— Buvons au bonheur de retrouver au foyer nos bons 
vieux parents, dont l'amour n'a pas de défaillance ! 

Mais la vieille grand'mère, prenant dans ses mains la 
tôte de son Jean : 

— Va 1 ne te chagrine pas, j'ai pensé gagner du temps, 
le vieux gourmand ne voulait-il pas entamer mon beau 
dîner... et "ya me disait que tu viendrais." 



290 JiLEU — BLANC — KOUGE 

— Encore des secrets qu'y se disent !... allons ma fille, 
nous nous dirons des secrets, nous aussi. Josette, remets 
l'oie au fourneau, il faut manger : nous avons attendu 
assez longtemps. 



LA FIN D'UNE TRAGEDIENNE 



^ly^A T'EX Hivél" !... Blauelie ^^ul•oi^re des glaciers !... 
Ta ouvres sur le monde la boîte de Paudore 
d'où s'échappent tous les maux qui nous accablent : la 
grippe, les engelures, le coryza, la pneumonie, la faim, les 
pleurs, les désespoirs, le suicide, etc. 

Les grelots aux voix argentines saluaient tonarrivée^ 
eu décembre dernier, ils tintent aujourd'hui tristement 
ton agonie. Le manteau d'hermiue, qui emmitouffe 
tes grâces frileuses, se déchire en maints endroits et laisse 
voir le sol noirâtre. On dirait une vieille actrice afîron- 
tant sans vergogne les feux de la rampe : forte de son an- 
cienne faveur elle ose mendier, avec une grimace souriante, 
les applaudissements habituels. Mais, hélas ! la gaze 
fripée des toilettes surannées ne peut voiler les muscles 
du c^u et les épaules rentrées de l'ex-favorite. L'écrin 
rosé où rutilait une rangée de i)erles hues, s'ouvre livide, 
quelques rares pierres presque arrachées de leurs montu- 
res s'étalent sur le velours décoloré. Ses yeux brillants 
que le nuidrigal du poète a})pclait des étoiles volées au 
iirmamenr du bon Dieu, se voilent tristement do i)l<'urs. 



292 BLEU — BLANC — KOUGE 

ils implorent la pitié de l'auditoire qui trépigne et silitie. 
Voilà que les larmes roulent sur [ses joues ; la couche 
"épaisse de poudre de riz délayée qui dissimule " des ans 
l'irréparable outrage '' coule dans le cou où les veines 
saillisse;it comme des cordes de violon. Et le masque 
apparaît dans toute sa hideur ridicule. Un immense 
^.clat de rire, bruyant comme un tonnerre, foudroie la 
malheureuse que l'on emporte mourante. 

'' Que vous ai-je fait, pour être chassée honteuse 
nient (omme une mendiante ? soupire la déesse des 
neiges. Tu m'aimais tant, ô poète, qui chantais sur ton 
luth la parure diamantée des forêts, la chute cascadant 
<omme un écureuil, sur les rochers engiviés. Tu disais, 
dans tes strophes, la douceur de ce tapis moelleux fait, il 
semble, de duvet de tourterelle, si léger que les fées j- 
peuvent venir danser, le soir, sans laisser de trace. Et, 
maintenant, ingrat, ta lyre frémit comme la harpe d'E 
olie, au souffle naissant de la brise printanière. Tu m'ai 
mais ô artiste, qui jetais sur la toile la mélancolie des 
nuits d'hiver, et la clarté mystéiieuse de la lune versant 
sa pâleur sur la campagne immense, la forêt blanche où 
les bouquets d'arbres empanachés ressemblent à ces dais 
que l'on tient au-dessus de l'officiant dans les processions. 
Et maintenant, je ne vois, sur ta palette, que du bleu 
doux, du rose teudre et du vert, toujours du vert ; sur 
ton chevalet, un gros soleil rougeaud, avec une immense 
chevelure rousse. Horreur ! 

Amoureux, rappelle-toi la poudre irisée queje faisais 
tomber sur la chevelure de ta douce amie, et qui la faisait 
ressembler à une marquise Pompadour. Sur ses joues, sui- 
son menton, tu vantais ce fard exquis que la bise glaciale y 
savait mettre. On eut pris son joli bec pour une cerise. Vous 
rêviez alors d'un bonheur ouaté, doucement pelotonnés 
au coin du feu... Vilain ingrat, tu ne détournes pas la 



J5I.ru— «LA NC—EOUOE 293 

tê(e poui' me voir partir, tu guettes au ciel le retour des 
hiroiulelles. .Tu murmures à ta fiaucéede douces choses, où 
il est (juestion de fleurs, d'oiseaux, de pastorales,, que 
sais je .',.. 

— Et toi. ])etiot, au luoins te sou\ ieudras-tu de moi ? 

— Oh ! si, la bonue Dame, qui euvoie Tange de Noël 
remplir mon bas... La bonne Damn qui nous prête sa 
belle neige poui- faire des maisons et des bonshommes. Je 
t'aime bien va ! Reviens nous voir. Et le mignon envoie 
un baiser du bout de ses doigts potelés... 

Elle sourit tristement. 

— Oui. petit, pour toi seul, je reviendrai. 



Ne te lâche pas, altière souveraine. C'est le sort com- 
mun ici-bas aux choses et aux êtres. ''Tout s'use tout 
passe."" Jl vient un temps où la vie nous pousse cruelle- 
ment hors d'ici en fermant sa main, si libérale, aux iours 
de la jeunesse... Mais, las! quand la coupe dorée s'est 
épuisée, l'homme a gardé le goût de l'ambroisie sur sa 
lèvre, sans avoir apaisé sa soif. Jeune, dans un corps usé^ 
il aspire toujours au bonheur qu'il regrette, et qu"il ne 
peut goûter. Pourquoi ce désir de félicité suprême ne 
s'éteiut-il pas chaque jour avec le fluide vital, si tout finit 
avec le souftle, comme disent les matérialistes ?... Au con- 
traire, ce désir devient un besoin plus irritant avec les 
années, chez le voyageur arrivé au sommet de la colline. 
1 Le clavier est usé, mais le musicien a plus ardent le souffle 
I sacré de l'inspiration ! Il rêve d'un instrument plus per- 
I fectionné, avec des cordes innombrables, une gamme com- 
; plète où l'âme pourra rendre enfin la plénitude des har- 
monies qui chantent en elle. Le cri du vieillard mourant 
est celui du supplicié du Oolgotha : Sifio !.. Refuserez 



i. 



294 HLEU — J5LANC — ROUGE 

VOUS, Seigueur. les ondes vives de vos foutiiiues, à ces 
cœurs altérés qui demandent de continuer là-liaut le rêve 
commencé dans cette planète. 

Savants qui cherchez l'élixir de l'éternelle vie, n'allez 
pas le trouver ! Pitié pour les aflfamés, pour les chercheurs 
d'intini. pour les désillusionnés qui demandent plus et 
mieux qu'ici bas. 



LES ROIS 



I 



T'en souvient-il oiicore 
De la Fête des Rois, 
Chez tante Eléonore ? 
J'avais douze ans, je crois 
Une robe k raniag'e. 
La médaille d'argent 
Des " grandes du couvent '' 
Brillait à mon corsag'e. 
Cieorg'et, le beau cousin, 
Arrivé du matin, 
Cachait sa cigarette. 
En me contant fleurette. 



296 BI.F.U — K1.ANC — KoroE 



II 



Ouel g'àteau nu>rveilleiix 
Masse pjTamklale 
Où le sucre en spirale, 
KtiiK-ellanl de feux, 
l'arlunié d'oranj^er-. 
Dentelait une crèche : 
Jésus-Roi, le berii'er, 
Le bceuf, l'âne : evêche, 
Tout en sucre nouveau. 
Tantine, gfrave et belle, 
Découpait le gâteau. .. 
Ouelle heure solennelle ! . . . 

m 

Soudain, un cri vibrant : 

— Lh fève 1 ... à moi la fève ! 
je suis reine ! Ah 1 quel rêve ! 
Viens, mon Prince Charmant]! 
(ieorji'et semble aux abois 

— Mon litre de noblesse 

Il est ... là qui . . . m'oppresse 1 . 

lîn avalant le l'Ois, 

l'ai failli m'éloufler. 

— Avaler sa couronne !... 

.\h ! ah ! ah ! qu'elle est hi>nnt' 
Kl Ions <.1<.> s'esclafter !... 

1\" 

" Sotte ii\en!ure, ure ! ure !' 
Clame la troupe en rond. 
•' Salut ! prince bouffon !" 
Mais voyant .sa torture : 

-Silence ! Ecoutez- moi ! 
Par droit de souveraine, 
Je fais Georget mon roi. 
Sortez de mon domaine 
Chaj^rins, soucis et peine. 
Soj'ez jfais, je le veux : 
Le 'oonheur d'une reine 
Est un peui)le d'heureux ! 



BLEU — BLANC — KOUGE 297 

\^ 

Et Georgel, comme un pieux : 
— Je jure, noble dame, 
De n'avoir d'autre flamme 
Que celle de vos yeux ! 
— Tu semolais attendri 
Et moi j'étais émue ; 
Serment du colibri 
A la fleur ingénue ! 
Amour de papillon ! 
Où donc esi le sillon 
Ou'a creusé dans la vie 
Notre idvile fleurie ! 



SOURIRE PRINTANIER 



LEiS eaux baptismales descendent du ciel pour laver la 
terre de ses souillures. Allons, M. Printemps, hâtez- 
vous à votre toilette. Faites- vous pimpant... Otez votre 
cache-nez, fleurissez les collines et parfumez les prés... Hé- 
las 1 dans la nature, comme dans les gouvernements, la 
période de transition est précédée d'une ère d'anarchie 
Les glaces s'amoncellent, les giboulées luttent dans le 
ciel avec le soleil mutin, trop jeune encore et qui 
s'amuse à faire des niches. Les murs suintent, les 
corniches pleurent sur nos plumes, nos bas de robes sont 
trempées comme des éponges, et notre nez coule comme 
nne gouttière. On entend de tous côtés dans la neige 
faire ploc ! ploc !... Parfois, c'est une grosse dame qui 
s'effondre dans une mare traîtreusejuent recouverte de 
glace... Ploc ! ploc !... Le panier renversé, les patates. 



K LKU — I! LA NC — KOUG E LMt!> 

le chou, le cliapean lamentable s'en vont à la dérive, 
entraînés dans le tourbillon noir des renvois d'eau. Un 
vieux monsieur sympathique s'informe : '■ Vous êtes-vous 
fait mal ?" — Non, je me suis fait dn bien, réplique la 
bonne femme eu roulant des yeux furibonds. 

— Flae !.,. Flac !... Un cri d'oiseau elfarouché ! Une 
jolie fillette s'est laissée choir dans l'eau, bien doucement, 
allez !... Vingt bras sont tendus pour sauver la naufragée. 
Elle (end la main avec son plus doux sourire à celui qui a 
la plus belle moustache comme ou s'accroche désespéré- 
ment aux plantes aquatiques qui se penchent sur le mi- 
roir des lacs, dix mouchoirs s'agitent pour essuyer son 
nez retroussé, plein de malice. 

— Vous n'êtes pas blessée au jnoins. 

-Aïe ! aïe ! là, au pied !... elle montre, l'ingénue, une 
petite bottine de Cendrillou. 

— Permettez que ]e vous reconduise. 

— C'est vrai, je ne puis faire uu pas. seule... (elle n'a 
pas essayé, mais n'importe). 

— Appuyez vous sur moi, vous souffrirez moins!... 
Ainsi enlacés, ils vont doucement à petits pas. 

Le printemps moqueur, clignant de l'œil. 
— Oh ! ces amoureux, j'ai beau me cacher, ils me dé- 
couvrent toujours !... 



LA VRAIE COUPABLE ? 



/Chaque semaine, nos grands quotidiens jettent à 
^-^ l'hydre de la curiosité publique un de ces crimes 
horribles d'infanticide qui remuent jusque dans ses fibres 
les plus sensibles, le cœur de toute femme où dorment à 
l'état latent, comme la vie dans le grain de blé, les ins- 
tincts de la maternité. L'on frissonne d'iiorreur en son- 
geant aux souCfrances indicibles qui ont dû déchirer ces 
malheureuses, pour atropliier en elles le plus naturel des 
sentiments, Tamour maternel, quand la lionne, la louve, 
l'aigle, l'hirondelle meurent pour défendre leurs petits. 
Si notre cœur, notre conscience, nos lois, nous défendent 
d'excuser ces crimes contre nature, nous pouvons du 
moins, tenter d'expliquer par quelle aberration le bras 
d'une mère peut s'armer contre le petit être vagissant 



BLEU — BLANC— EOUGE 301 

dont lalèvre goulue riniplore tendrement, frêle bourgeon 
d'amour fleurissant sur cet arbre des douleurs, écrasé 
comme une chenille avant de s'être épanoui, et par celle là 
même qui devait lui insuffler la sève vitale, comme le 
pélican s'ouvre la veine pour nourrir ses petits. 

Malheureuse créature, dans la fièvre du désespoir et 
de Tagonie, elle a vu se dresser le drame de la passion de 
sa vie brisée et souillée, la montée du calvaire, seule, sans 
un Simon de Cyrène pour soutenir sa faiblesse, la pous- 
sière du chemin voilant l'azur du ciel, le soleil de la honte 
brûlant ses épaules, les huées et les crachats de la vile 
populace, le flel et le vinaigre des bonnes gens offerts au 
bout d'une pique, cette pitié dédaigneuse des âmes dis- 
simulées plus noires, plus savamment perverses que celle 
de la victime. Et ce dernier glai\ e s 'enfonçant dans son 
cœur, sa faute à elle rejaillissant sur l'enfant innocent, le 
marquant d'une indélébile tache, la haine du fils devenu 
homme contre la mère coupable, ses regards chargés de re- 
proches, sa douloureuse surprise d'être rayé du cadastre 
des honnêtes gens , pour la faute d'une autre. Autant d'é- 
pines qui labourent déjà sa pauvre chair de martyre !... 

Au paroxysme du délire inconscient, la malheureuse 
a repoussé le calice de la douleur et de l'opprobre. Meurs 
I)lutôt que de tant souffrir !... 

Ange d'Isaac, que n'as tu arrêté le bras de la mère 
aflolée, avant que le sacrifice sanglant fût accompli !... 

Vous, mère, dont la maternité heureuse nimbe d'or le 
berceau de votre enfant, n'allez pas la condamner ! N'est- 
ce pas que le bébé aimé remplit tout votre cœur, n'est-ce 
pas que tous vos soins sont pour voir un sourire se nicher 
dans la fossette de la chair rosée? Si le soleil se mire dans 
la source, c'est pour réchauffer l'enfantelet, si l'oiseau 
chante, c'est pour l'endormir, si la rose fleurit c'est pour 
qu'il reffeuille,si le gazon se couvre d'un tapis velouté,c'esl 



.'102 BLEU — BLANC— ROUGE 

pour que le petit aille s'y rouler : si vous rêvez eucore, A 
mère, c'est pour A'oir votre lils graud, fort et beau, fêté, 
aimé, glorieux, euvié. Vous brodez sur ce thème d'infi- 
nies variations ; mais songez donc, si l'on vous disait 
que ce fils sera attaché à la claie de l'humaine méchanceté, 
quB ses membres seront déchirés, que son cceur deviendra 
la proie des vautours, dites, vos nuits ne s'empliraient- 
elles pas de cauchemars ? 

Quels que soient les préjugés que Ton apporte dans 
rétude de la femme, que l'on déplore sa futilité, sa co- 
quetterie, la perfidie de ses caresses, esclave souvent, elle 
a les défauts des esclaves : la ruse, la dissimiilation, la 
sournoiserie, l'astuce, etc. Il convient d'oublier ses torts, 
réels ou imaginaires, pour ne se souvenir que de son 
œuvre, qui est comme la raison unique de son être, '' la 
triple et sublime mission de concevoir, de mettre au 
monde et d'élever le genre humain ''— œuvre de toute sa 
vie, puisque l'enfant devenu homme, plus il est graud, 
plus il est fort, plus il a besoin de s'appuyer sur la 
femme pour monter vers les hauts sommets, oii il n'at' 
teindra que pour elle et par elle ! 

" Par l'amour maternel, dit Legouvé, l'animal touche 
jusqu à la nature humaine, et la natuie humaine jusqu'à 
la nature divine." L'amour maternel remplit la femme 
toute entière, c'est même la dernière pulsation de son 
cœur.--- hille va mourir ; le mari, la tête dans les draps, 
pleure silencieusement ; les versets mouillés de larmes 
des prières suprêmes traînent dans l'air glacé par l'ap- 
proche de la grande inconnue. L'agonisante, dans un 
spasme dernier, se redresse soudain. La frayeur ne dilate 
pas sa pupille, mais une dernière et plus brillante Uamme 
de l'astre qui va s'éteindre irradie la pâle figure diapha- 
nisée. Deux larmes brûlantes coulent de ses yeux bai- 
gnés d'une surnaturelle tendresse, elle étend les bras dan.» 



151, KU— in.ANC— ROUGE 303 

une imagiuaire étreinte : Mes pauvres petits enfants ! 
Mes pauvres petits enfants ! Inerte, glacée, les yeux 
éteints, sa tête retombe sur 1 -oreiller. La vie s'en est 
allée dans le déchirement de l'adieu ! 

Respect donc, pour la femme tombée et poui- le pauvre 
petit être qu'elle presse entre ses bras. Inclinez-vous 
devant celle qui fut le temple de la vie : le baptême de la 
souffrance l'a purifiée de sa faute passagère. Le plus 
beau spectacle qui soit au monde est celui de la pureté 
s'inclinant sur la souffrance. 

L'ange ne souille pas ses ailes pour les déployer sur 
la couche de Thomme coupable ; l'eau de la montagne ne 
se mêle pas à la vase du fond, lorsqu'elle coule fertili 
santé dans la campagne ensoleillée .O vous, tleurs aimées 
du ciel, qu'un heureux destin lit naître dans la tié<ieur 
d'une serre chaude, loin des regards qui tiétrisseut et du 
vent qui brûle, ne ^ ous balancez pas orgueilleusement sur 
votre tige, dédaigneuses, dans votre éblouissante beauté, 
de l'humble fleur des champs, battue par l'ouragan. Est- 
ce votre faute, si l'on ferme les carreaux, chaque soir ,dans 
la crainte des gelées nocturnes, si des mains attentives 
émondent les branches du rosier des feuilles desséchées, 
si le tuteur vient en aide à la fragilité de ses rameaux, si 
les doigts, qui redressent le tronc dévié de sa première 
droiture, osent à peine eftieurer d'une caresse, le velouté 
des pétales. La fleur des champs piétinée, déchiquetée 
a moins de fraîcheur et de soua eraine beauté, mais son 
parfum est plus exquis et la main (jui la cueille en reste 
tout embaumée. Un baiser à l'ombre et un peu d'eau 
raniment sa grâce alanguie d'un pâle et doux sonrii-e ! 



LE SERMENT DU COURONNEMENT 



Te, Victoria, par la Grâce de Dieu, Reine de la Grande 
^ Bretagne et d'Irlande, défenderesse de la foi, professe, 
certifie et déclare solennellement et sincèrement, en pré- 
sence de Dieu, que je crois que dans le sacrement de la 
Cène il n'y a aucune transsubstantiation et que l'invo- 
cation ou l'adoration de la Vieige Marie, le sacrifice de la 
messe, sont suj)erstitieux, idolâtres etc.. etc.. 

(Extrait de la formule de la déclaration de foi des 
souverains d'Angleterre, à leur couronnement, publiée par 
"/va P/r.sse", Lundi, 4 Février). 

Fi î Madame la Reine, que c'est vilain, d'avoir jeté 
l'insulte à la religion de vos ancêtres et dans une circons- 
tance aussi solennelle, alors que votre cœur devait s'ou- 
vrir à l'espérance, à la joie, à l'amour. Vous êtes donc 
une apostate, une renégate, presqu'une horreur du Doc- 
teur Bataille, de folicLonne mémoire ! Et moi ! qui ai 
donné du Te deum à Monsieur votre Fils, empereur des 
Indes, roi d'Angleterre, grand Maître de la Grande Loge 
maçonnique, défenseur de la foi, tenu par les constitutions 
de son pays de prêter le même serment d'of&ce, de pro 
téger l'anglicanisme, et de lui donner la prépondérance 
sur tous les aut)es cultes. 



BLEU — BLANC — ROUGE 305 

Eh bien ! là ! je retire mon Te deum, que j'ai pourtant 
cliauté à pleine gorge, que veux-tu, entraînée par l'en- 
thousiasme général, sans savoir que mes lèvres acclamaient 
un sectaire, qui sait, un persécuteur autorisé de mes sain- 
tes croyances. 

Il est une légende, qui avait quelque tendance à s'ac- 
créditer parmi nous, c'est la conversion de la reine au ca- 
tholicisme. On commentait à cet effet les relations diplo- 
matiques de la Souveraine et du Saint-Père, la tolérance 
toute philosophique de la bonne reine en matière de reli- 
gion, etc.. Des bonnes femmes faisaient du lyrisme : la 
reine forcée de cacher le secret de son cœur avec le plus 
grand soin et de jouer la comédie pour sauver sa couronne 
avec sa tête. On aimait à se figurer la pauvre femme, ha- 
rassée par les charges de la royauté, tombant à genoux 
sur son prie-Dieu, la tête dans ses mains, comme le plus 
humble de ses sujets, et criant à la Vierge des douleurs, 
les angoisses de son cœur de mère, les ennuis de son veu- 
vage, la solitude des sombres châteaux, aux grands échos 
muets depuis que la voix du bien-aimé s'est éteinte !... 

Et moi, qui n'ai pas la bosse de la sensiblerie déve- 
loppée, je me suis posé ce dilemme que je soumets fort 
humblement à la gent qui pense : 

— La reine, catholique ou protestante,n'a aucun droit 
à notre admiration, à ce déploiement outré de loyalisme 
ridicule de la part des canadiens-catholiques. 

Si la reine était catholique, sa vie ne fut qu'une lon- 
gue hypocrisie inspirée par un sentiment naturel, je le 
conçois, l'instinct de la conservation ; sentiment assez 
différent, vous en conviendrez, de l'héroisme des premiers^ 
chrétiens, qui versèrent leur sang pour ne pas faire 
mentir leur conscience, en encensant l'idole païenne 



306 BLEU — BLANC — ROUGE 

Prudence égoiste, que répudieraient les Sainte Cathe- 
rine, les Sainte Cécile, les Thomas Morus et tous les mar- 
tyrs d'une cause, qu'ils croj^aient sainte. Donc Victoria I, 
tu as été lâche, tu n'as pas eu le courage de tes convictions, 
tu n'as pas droit à ce titre de catholique !... 

Si la Reine est protestante, on ne peut invoquer en 
sa faveur la bonne foi ou l'inconscience morale de ses actes, 
car la défunte Majesté était une femme savante, un tanti- 
net bas-bleu. 

On a rendu hommage à ses talents d'écrivain, de mo- 
raliste, voire même de philosophe ; et ses écrits révèlent 
une âme éprise du spiritualisme le plus pur. Donc, Vic- 
toria, protestante convaincue, répudiant nos croyances, 
nos prêtres, notre culte, expirant entre les bras d'un mi- 
nistre protestant, moi canadienne catholique, j'ai le cou- 
rage de ne pas courber mon front devant l'idole aux pieds 
d'argile î 

Ah ! bénis, ton étoile, Eeine, qui te fit naître au siècle 
des lumières ! Si tes lèvres d'adolescente avaient prononcé 
cette apostasie aux sombres époques du moyen âge, c'en 
était fait de toi ! C'est les pieds nus, la corde au cou, re- 
vêtue d'une longue tunique blanche, Victoria, qu'il t'eut 
fallu abjurer tes fatales erreurs ou mourir sur le bûcher. 
La vierge d'Orléans n'en a pas tant dit et sa jeunesse et 
sa gloire n'ont pu vaincre ses infâmes bourreaux. Hor- 
reur ! la question,avec ses instruments de torture auraient 
déchiré cette chair royale dont tu étais si impudemment 
fière, que pas un seul jour de ta vie, même à son déclin, tu 
n'as cessé de la jeter en pâture à l'univers écœuré... 

Et, des bonnes âmes qui frémiraient d'indignation, en 
voyant une fillette montrer la naissance d'un cou blanc, 



BLEU- -BLANC— EOUGE 307 

aux fines attaches, versent des larmes d'attendrissement 
devant le sans gêne royal î... 

*% 

Je me souviens d'un tableau exposé au musée de 
peinture, rue Notre-Dame, et qui me fit une impression 
encore vivante, il était intitulé, "l'Excommunication..." 
Dans une sombre cathédrale gothique, le chapitre réuni 
décrète la sentence de mort spirituelle contre un héréti- 
que qui gît, terrorisé sur la froide dalle, recouvert du 
■drap mortuaire. Les moines, tête rasée et face glabre, tien- 
nent des cierges renversés et dardent leurs yeux enflam- 
més sur le coupable, pendant que l'abbé, mitre et crosse, 
pâle comme une vision de Dante, abaisse ses mains amai- 
gries, chargées de fluides malfaisants et de malédictions 
«élestes, sur le malheureux qui a encouru les anathè- 
mes de l'Eglise ! 

A Dieu ne plaise que je veuille ressusciter ces sévé- 
rités d'un âge, déjà loin de nous ! J'aime encore mieux 
les Te deum, que les chevalets, le fer, la flamme, les don- 
jons et les oubliettes de la Sainte Inquisition !... Si l'a- 
mour de mon pays m'empêche de m'unir au Te deum qui 
célébra la défaite des Français à Trafalgar, je n'en reste 
pas moins persuadée que les chants valent mieux que les 
larmes, quand ils n'insultent pas à nos gloires natio- 
nales !... 



Comme contraste à cette ombre, il s'est trouvé cette 
semaine un bon juge pour acquitter un malheureux chif- 
fonnier coupable d'avoir volé parce qu'il voulait manger ! 
Sait-on quelles folies, quelles pensées fatales peuvent 
passer dans un cerveau affaibli par un jeûue continu ; 



308 BLEU — BLANC — ROUGE 

l'esprit garde-t-il sa pleine lucidité, quand les entraille» 
sont torturées par la faim ? Merci, Monsieur le magistrat, 
de cette leçon de philanthropie que vous donnez à vos 
collègues ! Puissent-ils la comprendre et mitiger au profit 
de l'humanité souffrante la sévérité des lois ! 



RÉMINISCENCES 

ler Janvier 

Triste est ma solitude ainsi qu'un cimetière, 
Mon pauvre cœur est lourd de ses crêpes de deuil. 
Là, dorment à jamais dans l'oubli du cercueil 
Les tendresses d'antan, sourdes à ma prière. 

Là, reposent en paix sous leur blanc mausolée, 
Les espoirs nouveaux-nés, le rêve décevant, 
La folle illusion au mirage mouvant 
Que regrette toujours mon âme désolée. 

A l'aurore de l'An, ma visite première 
Est pour ces morts aimés, ossements et débris 
Que recouvre des ans le sombre voile gris, 
Et seule ma pensée erre en ce cimetière. 

Le souffle d'une fleur s'exhale de la tombe, 
Les pleurs qui lentement ruissellent de mes yeux 
Eveillent par milliers les anciens jours heureux 
Caressant mon ennui comme un vol de colombe. 

C'est une âpre jouissance, un bien amer plaisir, 
D'évoquer le passé, d'en remuer la cendre, 
Pour exhumer ces morts, au froid caveau descendre. 
Les faire s'animer au feu du souvenir. 



AU SUCRE 



ATOUS aimeriez ù vous échapper de la ville pour goûter 
ce plaisir exquis, "les sucres", lequel apparaît 
nimbé de poésie à uous, Montréalais, avides d'émotions 
nouvelles. Soit, votre désir sera accompli. La jolie fée 
printemps, qui vêt les marguerites de blanches colle- 
rettes, emprisonne les roses en d'étroits corselets verts^ 
va vous toucher de sa baguette enchantée et vous trans- 
porter dans un joli village des bords du Saint-Laurent, où 
derrière un rideau d'érables se lève l'astre matinal. Bon î 
y êtes-vous. Le petit bourg s'éveille, les portes battent^ 
les châssis s'ouvrent, des têtes dépeignées interrogent 
l'horizon, où se lève un jour incertain. Les vaches meu- 
glent tristement. Le sifflet de la fromagerie jette dans 
l'air sa note stridente et des voitures chargées de canistres 
de lait dévalent lentement de la petite montée. Les 
paysans s'interpellent. — Beau temps pour les sucres. — 
Pas assez fret ! — Ça pourrait couler plus ! — Bateau ! tout 
de même que je m'amuserais, si tant seulement j 'pouvais 
lâcher l'ouvrage. 



BLEU — BLANC — ROUGE 311 

Comme pour répondre à cette heureuse prédiction, des 
voitures passent regorgeant de filles et de garçons, de 
rires et de chansons. Elles s'arrêtent à chaque porte pour 
se charger d'un nouveau contingent d'excursionnistes. 

— Etes- vous tous sur le pont, vous autres, crie Jacques 
Bruno, le boute-en-train du parti de sucre. — On n'est pas 
pour vous sortir du lit : Bonjour ! — Embarquez !— Oryé 
donc ! Butor ! — Et de nouvelles jupes viennent s'étaler sur 
les genoux des garçons et des filles parqués comme des 
sardines dans les voitures. Soudain les rires s'arrêtent, les 
cous se tendent, deux demoiselles de la ville en prome- 
nade chez les villageois apparaissent sur le seuil de la 
porte de leurs hôtes toutes pimpantes. 

— Y a-t-il de la place pour nous, font-elles de leur 
jolie voix d'oiseaux ? 

— On se tassera, montez, toujours. Si on vous chif- 
fonne, dites rien. 

Et les petites demoiselles légères comme des papillons 
viennent s'abattre au milieu de ces moineaux tapageurs. 
Dédaigneusement, elles serrent contre elles leurs ailes, 
de peur de les salir au contact de ces rustres. 

— Vos fanferluches seront joliment fripées, ce soir, 
souffle une grosse rougeaude à son galant, en coulant un 
œil fâché sur ces intruses qui viennent jeter une dou- 
che d'eau froide sur leur grosse joie de tantôt. Mais la 
bouteille de liqueur cachée sous le siège de la voiture cir- 
cule subrepticement. Bientôt la conversation s'anime rt 
Jacques, un gars ben hisioireux, débite des choses drôles 
qui font se tordre l'assemblée. Le maître- chantre mis en 
belle humeur, entonne des chansons en répons. La belle 
Françoise, allons gué ! — Encore un j)^ fit coup de piton — A la 
claire fontaine. Et les voix criardes des filles alternent 
en chœur avec les grosses voix de tonneau des paysans. 



312 BLEU — BLANC — EOUGE 

Les jeunes citadines auraient voulu être gratifiées 
d'un tampon d'ouate dans les oreilles. Mélancoliquement, 
elles regardent défiler le monotone paysage de la cam- 
pagne, si triste à cette saison, engourdies par l'air frais 
du matin. Les vapeurs tombées de la nue s'entassent à 
l'horizon en amoncellements ouatés, le soleil affaibli comme 
un pauvre aigle blessé bat lourdement de l'aile et rase la 
terre, perdu dans une mer brumeuse. De loin en loin, une 
chaumière où traînent des bûches de bois, de vieux instru- 
ments aratoires. De petits porcs, la queue vrillée en tire- 
bouchon, tournent autour de leur mère somnolente sur le 
bord du fumier. Des oiseaux filent comme des traits dans 
l'espace qu'enferment les grands érables dénudés. Une 
odeur d'étable vous prend à 1a gorge. Quelque chapelle 
naïve, une grande croix de bois noirci découpe dans le 
ciel ses bras désespérés et bénit le vojageur qui s'incline 
en passant. Sur le chemin, quelques silhouettes de 
paysans, aux figures mâles, se découvrent silencieusement 
au passage des voitures. 

— Le bois !... Le l)ois !... Les chevaux secouent leur 
harnais, heureux d'être rendus au terme de la course. 
On saute joyeusement à bas des voitures. Et tout en cau- 
sant, on se rend à la petite cabane qui apparaît dans les 
arbres de la même couleur que le sol, avec un mince filet 
de fumée. Le parfum pénétrant du sucre bouillonnant 
emplit l'air frais du matin et vous guide au grand chau- 
dron où l'eau d'érable se goufie sous la flambée des bran- 
ches crépitantes. 

Tous viennent interroger la densité du liquide doré. 
La tire en a pour une bonne heure à se faire. En attendant 
on se disperse dans le bois, les couples vite formés re- 
cherchent la solitude des petits sentiers. Les deux jeunes 
demoiselles de la ville n'osent s'aventurer dans les pro- 
fondeurs du bois avec ces rudes gaillards. Frissonnantes 



BLEU— BLANC— ROUGE 313 

aux baisers de cette large bise, dont elles redoutent les 
morsures, elles se blottissent dans la cabane, près du feu, 
avec des envies de pleurer. Elles qui avaient rêvé pasto- 
rale ou idylle avec un berger à la Watteau, des prome- 
nades sentimentales dans les petits sentiers tapissés d'un 
gazon fin et souple, des mots d'amour murmurés au chant 
des sources filtrant au milieu d'une chevelure d'herbe 
haute. Cette terre pelée, ces arbres nus dont les maigres 
silhouettes entrelacent leurs linéamants noirs et rigides 
dans l'eau des mares encore jaunie par la fonte des neiges !.. 
Ah ! que tout cela leur semble triste. Pour tromper leur 
■ennui, elles causent avec le vieux bûcheron qui surveille 
le feu et la tire. 

— S'il eh faut de l'eau d'érable pour faire du sucre !.. 
Voyez, comme on la recueille. A la fonte des neiges, on en- 
taille les arbres et dans ces blessures peu profondes on 
enfonce de petits chalumeaux en bois qui aspirent la sève 
<le l'arbre. Le forestier suspend en dessous une chaudière 
■en fer blanc bien clair afin que le sirop ait belle couleur et 
bon goût. Et l'eau sucrée dégouline lentement du chalu- 
meau dans le vaisseau. Approchez, buvez à môme le gobe- 
let d'écorce l'élixirdela santé et de la force. Envoyez-nous 
vos beaux messieurs de la ville, blêmes et feîluettes, vous 
verrez comme nous vous les renverrons. Ah ! ce qu'il de- 
vient rare le vrai sucre du pays ; on fait de la contrefaçon 
ici même ; je connais des habitants qui mêlent de la cas- 
sonnade à l'eau d'érable, c'est pas de mon temps !... Mais 
la tire est faite ! Voyez vous-même... 

— Ohé ! vous autres ! Le bûcheron arrache de sa gorge 
deux ou trois api^els qui font gémir le bois. Et les couples 
apparaissent, essoufllés, la figure animée, tout vibrants de 
joie. 

— Allons ! c'est moi qui fais goûter, dit un grand 
gaillard carré, solide, les muscles bien dessinés sous son 



314 ELEU— BLANC — EOUGE 

habit d'étoffe du pays. Gravement il enfonce une spatule 
dans la tire bouillante. 

— Faut laisser frédir. Attention ! — Dessinant un si- 
mulacre de bénédiction. — Je te bénis, je te consacre, je te 
fourre dans mon sac !... Ce disant, il fond sur tous ces 
minois anxieux, la bouche ouverte, dans l'attente de la 
tire. Agile comme un singe, il barbouille de sucre, qui 
la bouche, qui le museau, qui la chevelure. Dans ses 
larges bras, Jacques tient quatre ou cinq robustes villa- 
geoises qu'il équipe de la belle façon. Il poursuit les 
fuyardes dans le bois. Et ce sont des cris, un sauve qui 
peut à chasser pour jamais les oiseaux de la forêt. Quel- 
ques-unes sanglotent rageusement de ne pouvoir se défen- 
dre, et le fumiste reçoit par ci par-là quelques coups de 
griffe. Cela pourrait le faire réfléchir que l'appui des 
femmes en temps de guerre n'est pas à dédaigner. 

— Assez rire maintenant,commande le robuste paysan^ 
qu'on mette la table. Moi, je fais l'omelette. Et tandis que 
les filles, les manches retroussées, sortent les victuailles 
des paniers, le pain brun, le beurre, les pains de savoie,. 
on trempe le thé, dont l'arôme se mêle à l'odeur appétis- 
sante des grillades de lard, des patates cuites dans la cen- 
dre rouge. 

— Aie ! regardez l'omelette ! fait le cuisinier. Un bel 
astre d'or tournoie dans l'espace et vient retomber dans 
l'orbite noire que lui tend d'un bras sûr le paysan émer- 
veillé. 

— Hourrah ! Jacques, c'est bien tapé ça, Marichette 
ne tourne pas mieux l'omelette !... 

Et c'est une ruée vers la table, chacun veut avoir sa 
blonde près de soi. Les retardataires jouent des coudes 
pour se faire une trouée î Les petites demoiselles de la 
ville les regardent de leurs grands yeux scandalisés- -Si 
ça du bon sens de se vautrer ainsi dans les assiettes, de 



BLEU — BLANC — ROUGE 315 

se gaver comme dos o\e<, sans soucis de ses voisins, 
l^ensent-elles. Jacques dit : 

— Laissez-vous pas pâtir — chacun a assez de soi à 
pourvoir. — Silencieux, voraces, ils avalent les bouchées 
doubles — la graisse coulant chaque côté du menton.— Holà> 
les criatures tâchez de nous tenir tête. Mais on était 
parti trop vite — on souffle maintenant— les fourchettes et 
les couteaux ralentissent leurs mouvements. Jacques re- 
prend ses histoires drôles. Tout en mangeant des tocques, 
de la tire, des œufs rôtis dans le sucre, il lutine les petites 
filles de la ville, qui finissent par rire avec les autres. 

Maintenant, repus, ils restent attablés, devisant des 
semences, des affaires de la municipalité, et la satisfaction 
d'un bon dîner éclaire leur figure franches et braves, les 
mettant d'accord sur les questions épineuses. 

— Mais ça commence à languir, — crie le grand Jac- 
ques — Sors ton violon, Lexandre et joue-nous des gigues 
et des réels... 

Les filles et les garçons se lèvent comme mues par 
un ressort et tandis que Lexandre gratte son instrument 
pour l'accorder, aux zings zings précurseurs ils partent 
en danse et le musicien doit les rattraper. Mais quelle 
secouade vertigineuse. Ce n'est plus la valse au tangage 
rythmé, la valse berceuse où l'amoureux ose à peine serrer 
sa compagne sur son cœur ; c'est une mer effrénée, agitée 
de remous, échevelée par un vent de folie, une bacchanale 
grandiose et sauvage. Ce Jacques est à peindre. Pour 
mieux battre les entrechats, il enlève son habit ; dans 
ses bras vigoureux il fait tournoyer les jeunes filles, qu'il 
laisse tout étourdies, haletantes et fripées. L'aile de 
pigeon, les quadrilles, les brandys, les réels, n'ont plus de 
secrets pour lui. Il scande ses pas d'un petit cri de la 
gorge ressemblant au son fluté du vent, et l'assemblée 
haletante bat des mains pour exciter son ardeur. La 



316 BLEU— BLANC— ROUGE 

tête rejetée en arrière, il danse avec une grâce étrange. 
Ses cheveux bruns, retombant eu boucles sur son front 
large, volent au vent de la danse. 

Par une déchirure du ciel sombre, l'astre se montre 
jetant des rayons d'or sur cette fête champêtre. Et dans 
l'apothéose de cette fin du jour, ce tableau apparaît res- 
plendissant de beauté. Les petites filles de la ville font- 
elles la comparaison entre cette splendeur et la pâleur 
des lustres des salons, entre cette gaieté franche et la 
grâce maniérée des danseurs de mazurques et de valses ? 
Non. Cette poésie naturelle des choses leur échappe, 
puisque l'une d'elles, étouffant un bâillement, dit à sa 
compagne : 

— Enfin, la journée s'achève ! 

— On ne m'y reprendra plus avec leur histoire de 
'''sucres." 



HISTOIRE D'UN LILAS 



Racontée par liii-ynétne. J- 



Le gai printemps est mon Parrain : 
Ma Marraine, la chaude brise. 
Je naquis derrière 1 église, 
Aux vocalises de l'airain. 
Les pommiers jetaient des dragées 
Aux petits morts sur leurs berceaux ; 
Dans les nids chantaient les oiseaux 
Balançant les branches chargées ! 

Mais une mortelle langueur 
En mes veines glaçait la sève, 
Les blancs pétales de mon rêve 
S'effeuillaient en leur pâle fleur ! 
L"aurore du dernier matin 
Tombait dans le fatal clepsydre 
La mort, cruelle comme l'hydre 
Buvait la rosée en mon sein ! 



318 BLEU— BLANC — EOUGE 

Je vis paraître un blanc corièg^e 
Enfants de chœur, prêtre en surplis, 
Cercueil, enguirlandé de lis, 
Le gfoupillon... pieux manègfe. 
Oui calme et bénit la douleur. 
On fit une fosse béante, 
Et sur ma racine mourante. 
On coucha le mignon dormeur. 

O ciel ! . . . une sève nouvelle 

Court et bouillonne en mes rameaux. 

Je tire la vie immortelle 

De la chair grise des tombeaux. 

Etrange loi, le suc morbide 

Soudain se change en élixir ! 

\'ie ! . . .Es-tu fille du zéphyr, 

Ou bien sœur de la mort livide ?. . . 

Souvent une femme endeuillée 
Vient s'agenouiller et pleurer. 
Elle dépose un long baiser 
Sur le marbre du mausolée ! 
Mère, si je pouvais te dire 
Le mot du mystère divin : 
L'âme exhale son doux parfum. 
Ton fils aimé vit et respire ! 

Eternelle création ! 

Après l'enfant, la fleur et l'ange. 

O mère, et tu sais de la fange 

Tirer un immortel rayon ! 

Que ne puis-je faire neiger 

Mes fleurs aux teintes d'améthyste. 

Sur le sentier parfois si triste. 

Où tu poses ton pas léger ! 

Pardessus le grand mur de pierre, 

La tête blonde d'un gamin : 

— " Le beau lilas ! Oh ! quel butin 

" Dégarnissons le cimetière 

" Les morts n'en diront rien, Xinette. 

" Tiens, attrappe !... Est-ce assez ?... Encor. 

'' Vite emportons notre trésor ! 

*' Faisons bouquets, chapeau, cornette " 



BLEU— BLANC — ROUGE 319 

Le lilas dépouillé gémit : 
Dieu, lamentable destinée, 
La fleur que tu m'avais donnée 
Sera fanée avant la nuit ! 
Foulée aux pieds de ces bambins 
Et puis jetée à la voirie ! 



Je sais plus d'une âme flétrie 
Par de moins innocents larcins. 



LE DEMENAGEMENT 



T E déménagement, qui met sens dessus dessous la 
-^ grande cité, trouble l'harmonie des foyers, démolit 
la presque totalité des nids montréalais, en voici poindre 
l'aurore. Certains l'appellent de leurs vœux. D'autres 
l'appréhendent cruellement. 

Mystère de l'atavisme ! 

Vingt siècles de civilisation n'ont pu mater le bohème, 
le nomade, qui dort dans l'homme. Il s'éveille aux pre- 
mières caresses de la brise printanière : le vague de& 
horizons lointains le tente, la vie libre des champs l'hyp- 
notise, il suit d'un œil d'envie l'oiseau qui va cacher son 
nid dans le touffu des bois. Le besoin de promener ses 
pénates l'obsède, il rêve d'aventures, de nouveaux sites. 

Voyez passer ces hautes voitures bondées de meubles ^ 
ils vont cahin-caha, pêle-mêle, étonnés de se trouver en- 
semble. On dirait une roulotte de tziganes : les gosses, 



BLEU— BLANC— ROUGE 321 

sont couchés dans les matelas, perchés sur le haut des 
armoires. La mère ne tient pas en place : Mon Dieu 
prenez garde de heurter le buffet ! — Oh ! vous avez failli 
casser la glace ! — Songez que ces pauvres meubles repré- 
sentent tant de sacrifices, tant de privations ! 

Les secrets de l'intimité sont brutalement étalés, les 
passants, examinent curieusement les fauteuils éventrés, 
les chaises boiteuses. — L'homme insouciant, lui, chante 
tout le long de la route. Il est heureux !. . Il déménage !... 
La femme sera meurtrie ce soir de toutes les bosses de son 
mobilier ! On s'étendra par terre, les montants des cou- 
chettes ne s'adapteront plus aux planches. Le pain, les 
peignes, la boîte à cirage, les chaudrons se promèneront 
dans une touchante concorde ! N'importe, l'année sui- 
vante, on déménagera encore ! Ne riez pas ! Vous n'avez 
pour vous eu assurer qu'à regarder le nombre stupéfiant 
des maisons placardées : A louer ! 

Que de mélodrames, de vaudevilles, de scènes na- 
vrantes ou bouffonnes le retour annuel d'Avril remet à 
l'affiche ! 

C'est une touchante idylle brusquement interrompue 
par un propriétaire impitoyable (cette gent est sans 
pitié !) On s'est connus au printemps dernier : il est étu- 
diant, la petite, chiffonne des bonnets. Une douce inti- 
mité s'établit vite entre voisins. Le soupirant chaque 
jour guette la frimousse éveillée de la jeune fille qui lui 
sourit dans la mousseline -des rideaux, lui envoyant un 
baiser du bout de ses doigts effilés — Elle détache l'unique 
fleur d'un géranium, orgueil de son humble logette d'ou- 
vrière, et la jette au jeune homme ravi. Il la couvre de 
baisers, et la retourne avec adresse vers le châssis. La 
fleur messagère et complice, voyage ainsi d'une fenêtre 
à l'autre, ramenant et portant des aveux discrets, des 
soupirs, des caresses ! De ])lancs mouchoirs s'agitent à 



322 BLEU — BLANC — ROUGE 

droite, à gauche, sur les yeux, sur les lèvres, dans une 
télégraphie mystérieuse, qu'eux seuls comprennent ! 

Un petit billet s'accroche au bout d'un long fil blanc. 
Joyeux, l'étudiant va s'en emparer. Mais la friponne 
l'attire à elle, l'abaisse, frôle le nez, la bouche, de son 
amoureux, et le hisse tout à coup, lorsqu'il va le saisir ! 
Avec sa grâce féline, on dirait une petite chatte blanche, 
jouant avec une souris ! Quel gracieux manège, la patte 
de velours agace, égratigne, prolonge le supplice de la 
victime, avant de la croquer ! 

Un beau jour, le cœur de l'étudiant se prend à ce fil 
blanc, traîtreux appât de l'ingénuité. Eevanche du cha- 
peron rouge, le loui) est mangé par la petite fille ! 

Pauvre garçon ! Comme tous les étudiants, il a plus 
de cœur que d'argent ! Le propriétaire, peu sensible au 
roman que feuillettent nos amoureux, intime au Roméo 
l'ordre d'évacuer la chambre au plus bref délai I 

Et la petite amie ? Elle reste là-haut. Il ne la verra 
plus chaque matin !... Son cœur se serre à la pensée de 
l'adieu ! Quel sera le nouvel occupant de son logis ? CJn 
autre étudiant 1.. Le châssis s'ouvrira-t-il encore pour 
laisser tomber une fleur et un sourire ?... Et le petit fil 
blanc !... 

Lui, qui a vu, sans pâlir, le scalpel du praticien 
fouiller les cadavres de ses semblables, le bistouri lacérer 
la chair vive, il tremble à l'idée de perdre celle qu'il 
aime, car il sent au moment du départ combien elle lui est 
chère. 



Enfin ! je vais me débarrasser de ce chien de malheur, 
qui hurle toutes les nuits. Que la foudre pétrifie les 
vieilles filles anglaises qui gardent leur caniche enfermé 



BLEU — BLANC — BOUGE 323 

dans leur chambre pour la protection morale de ces poor 
Utile ihings! Ali ! 7)ion moral, à moi, est-ce qu'on s'en préoc- 
cupe ? Je jure et je tempête comme un lutin dans Peau 
bénite ! C'est vrai que si j'étais un animal, on aurait des 
égards. Et le jour, c'est encore pis ! Mon voisin d'eu 
face est un professeur de cliant, qui prépare des élèves 
pour le conservatoire ! Dieu, quel charivari ! Quelles la- 
mentations, à faire pâlir celles de Jérémie. Des cris 
partent de je ne sais qu'elle profondeur, et montent, 
montent, à n'en plus finir ! — Plus fort ! Plus fort 
clame le maître... Et je me bouche les oreilles, je m'en- 
fonce la tête dans les oreillers, sans pouvoir leur échapper, 
les monstres !.. 

Ce gentil personnage, vous l'avez deviné, est un vieux 
garçon. Au contraire des oiseaux et des poètes qu'un 
rien fait chanter, le moindre bruit lui crispe les nerfs. Il 
grogne et piaille, continuellement ! Mais il se garde bien 
de vous dire qu'il charme lui-même ses loisirs par des mé- 
lodies sur le trombone et que les voisins ont signé une 
requête adressée au Conseil de Ville pour l'expulser de 
la rue. 



Un mois, à peine, s'est écoulé depuis que les cierges 
funéraires de la chambre ardente se sont éteints, et que 
les tentures de deuil recouvrant les murs clairs et les do- 
rures des peintures, ont été arrachées par les croque- 
morts.... Toujours un voile de crêpe s'étend sur ce petit 
salon coquet, dont les éclios ont joyeusement retenti jadis 
de la gaîté des fêtes, de la sonorité des instruments, aux 
soirs de leurs bonheurs ! Hélas ! l'hôte de ce logis a dispa- 
ru ! L'abandonnée, en pleurant, le retrouve partout. Les 
fleurs fanées, les cierges brûlés, ont imprégné l'air d'un 
parfum subtil qui semble l'âme du bien-aimé flottant au- 



324 BLEU — BLANC— EOUGE 

tour d'elle. En passant dans cette porte, le lourd cercueil 
de plomb s'est heurté à la chambranle : son cœur en tres- 
saille encore... Les pas étoufifés des porteurs, le chuchote- 
ment des visiteurs, lui sont restés dans l'oreille. Six heu- 
res ! La porte s'ouvre ! 

— C'est lui, fait-elle ! Mais je deviens folle ! Mon rêve 
se fait chair. C'est une obsession, une hantise. J'y échap- 
perai, je cherciierai une autre demeure ! 

— Oui, va-t-en ! L'oubli viendra loin de cette 
maison, plaque sensible, qui a gardé Tiinage de l'envolé 
et te la renvoie sans cesse. Le froid de l'indifférence 
glacera ton cœur. Tu perdras, si tu veux, la mémoire de 
C3S heures d'amour, où tremblante, tu criais aux étoiles le 
secret qui oppressait ton âme ! Tu n'as qu'à jeter au fond 
d'un tiroir cet anneau, où vos deux noms unis enchaî- 
naient votre vie ! Détourne tes pas des sentiers connus î 
Le spectre du passé te guette, il t'y ressaisirait ! 

Le souvenir s'alimente du parfum des fleurs, de la 
couleur des yeux, de la poussière du sol, d'une boucle de 
cheveux, d'un clair de lune, comme la tlamme immatérielle, 
de la cire du cierge. Les plus nobles émanations de notre 
être s'impreignent de matière : l'héroïsme, d'orgueil ^ 
l'amour, d'égoïsme ; la charité, d'ostentation. Amants de 
l'esthétique pure, votre demeure n'est pas ici, allez louer 
ailleurs. 



MASCARADE 



FANTAISIE MACABRE 



1 A fanfare gronde sa musique fausse. Les portes du 
-^ temple de la folie s'ouvrent avec fracas sous la 
poussée furieuse d'une troupe de masques qui s'éparpil- 
lent sur la glace blanche et pailletée, ainsi qu'un manteau 
d'hermine, d'où monte une légère buée, comme le souffle 
tiède d'une vierge endormie. Des lanternes chinoises pen- 
dues à des cordes balancent des reflets verts, rouges, 
jaunes, sur les spectateurs haletants qui trépignent d'en- 
thousiasme à l'apparition de la cohorte fantastique, 
échappée, on dirait, d'une caverne de Walpurgis. Vision 
de cauchemar, hantise d'enfer qui nous martelle le crfiue 
et l'encercle dans un anneau de fer. Un amalgame 
hideux de têtes maquillées, de faces enfarinées, de bou- 
ches agrandies, d'yeux en accents circonflexes, de person- 
nages à faux nez, à bedons proéminents, tout cela grouille 



326 BLEU — BLANC — ROUGE 

comme une fourmilière, rayant la glace d'éclairs furtifs 
en décrivant un cercle oblong. Des silhouettes vont et 
viennent, se prennent les mains, dans un mutisme d'om- 
bre. C'e&t une poussée continue, une fuite, une poursuite 
suivie d'enlacements bizarres qui vous brutalisent : un 
Méphisto entraîne une blanche communiante. Le pan 
rouge du manteau et le tissu de gaz flottent à l'unisson 
dans le vertige de la course affolée. 

Un disciple de Cujas, aux gestes cassés, droit comme 
un automate, blottit sous l'aile de sa toge un minois chif- 
fonné de soubrette. Une marquise poudrée, taille fine et 
grand air, jette les cascades de son rire clair comme un 
bruit de pièces d'or dans l'oreille d'un pierrot blême, 
grand oiseau aquatique qui pirouette tantôt sur une patte, 
tantôt sur une autre. Une bayadère vêtue d'une jupe en 
tulle, les bras en guirlande, baigne sa gorge de lumières. 
Des fillettes ingénues, que déshabillent des costumes 
de chimères, seize ans aux fraises, qui sait !... De vieux 
Adonis, jambes grêles, épaules rentrées, têtes chauves 
sous des perruques blondes, yeux brillants à travers 
le velours du loup, poursuivent cette volée d'oiseaux 
blancs ! 

Les vers luisants des lanternes peintes mêlés aux 
lueurs blafardes des lampes voltaïques brûlent 
comme des torches mortuaires, donnant à ces faces ruis- 
selantes de sueur, livides sous le fard, l'apparence des 
damnés de Dante. Evocation d'un sabbat antique, les 
lutins, les sorcières, dansent dans une ronde effrénée 
autour de Pétuve de flamme, aux cris des hiboux, aux 
sonneries^des grelots, aux ricanements de crécelle des dia- 
blotins ! Ballet infernal, que conduit Lucifer, aux gronde- 
ments du tonnerre, dans le flamboiement des éclairs. 

Penchée au-dessus du patinoir, il me semblait qu'une 
odeur de soufre montait à la surface ; je croyais entendre 



BLEU — BLANC — ROUGE 327 

des silllenieuts de vipères, des grincements de dents et 
des gémissements doulonreux. Les couples s'enlaçaient 
plus étroitement, les griffes perçaient la peau des gants, 
les cornes se faisaient jour dans les tignasses blondes, les 
éclats de rire se terminaient en râles. Et, dans une ful- 
guration d'incendie, un coup de vent terrible comme celui 
qui déchira le voile du temple de Jérusalem, balaya les 
pierrots, les nègres, les polichinelles, les bouffons, les his- 
trions, les seigneurs, les personnages mythologiques, 
les marquises, les duchesses, les déesses, les muses, les 
Arlequines, les cartomanciennes, les Phoebé... qu'un ri- 
deau de fumée opaque déroba à mes regards. 

Les lanternes s'éteignirent, dans le silence, avec ce 
qu'une mascarade laisse derrière elle : un souvenir con- 
fus de clameurs et d'oripeaux. 

Je venais d'avoir une vision de l'humanité esquissant 
ses fantaisies chorégraphiques sur les grands patinoirs de 
la vie, dans sa course vers l'ombre fuyante du bonheur, 
vers les pendeloques des honneurs. Les girandoles de la 
gloire versent leurs menteuses clartés sur cette flamme 
dévorante où les papillons humains viennent se brûler les 
ailes. Société de masque : l'hypocrisie vêtue de la tuni- 
que de lin des vestales. La justice borgne et louche, der- 
rière un bandeau, frissonne voluptueusement au frois- 
sement des billets de banque. La charité en robe lé- 
gèrement transparente, retenue par une ceinture en dia- 
mants, distribue ses oboles sonnantes en présence d'une 
cour d'adorateurs qui loue sa générosité. La fausse dé- 
vote semé la zizanie en égrenant son rosaire 

Le vice précoce, l'âme défraîchie du viveur sous 
le masque d'un jeune homme de vingt ans. L'amour, cu- 
pidon pratique dirige ses flèches vers la carcasse rem- 
bourrée d'étoupe de la Richesse grêlée, bancale et mé- 
chante, radieuse sous le mirage trompeur de pièces d'or 



328 BLEU — BLANC— EOUGE 

qui paillettent son manteau, dansent sur son front, cli- 
quettent aux talons des chaussures satinées, s'agitent 
autour de sa tambourine. L'or, l'or, le masque du soleil 
et de l'étoile, le rayon, masque de l'Inconnu !... 

Ah ! société de cabotins, de pierrots, de tartufes, tu 
disparaîtras dans un tourbillon, balayée vers le gouffre 
de l'éternité par la poussée des siècles lumineux ! 



LE MAL D'ECRIRE 



TTN certain chroniqueur a failli tomber dans le ditliy- 
^-^ rambe, samedi, en s'apitoyant sur le triste sort des 
femmes journalistes. Voilà, certes, un sentiment qui vous 
honore, monsieur, si, comme tout porte à le croire, il part 
d'un bon naturel. Mais, souffrez que je vous le dise, votre 
sensibilité semble s'égarer un peu : le métier de chroni- 
queuse, le seul auquel une canadienne instruite puisse as- 
pirer, n'est pas si sovffra7it. Farces temps de fanatisme, de 
loyalisme outré, on s'arrache une chronique presque savs 
dolor, comme crient les dentistes italiens. S'il exige, selon 
monsieur Boch, uns déperdition de fluide vital, l'économie 
du système n'en souffre pas trop, car Dieu merci, nos 
chroniqueuses ont assez belle mine ! Il en est, je crois, 
des choses de l'esprit comme des trésors du cœur, plus on 
«n donne plus on est riche : c'est le phénix de la fable qui 
renaît de ses cendres. 



330 BLEU — BLANC — ROUGE 

Le journalisme demande Vopération intellectuelle plutôt 
subjeclioe qu'' objective, c^està-dire que la matière de Vécrit 
est plutôt fournie par la pensée propre de Vécrivain que par 
les choses du dehors 

Evideiniuent, mais la mère inquiète qui va d'un 
châssis à l'autre, guettant le retour de son fils — '* Ah 
que lui est-il donc arrivé ? Il n'a pas l'habitude de 
rentrer si tard... Un accident de tramway, de bicycle... Il 
a rencontré de mauvais amis qui l'auront entrainé, mon 
Dieu, ou ne sait où... Il gît, peut-être en quelque coin, 
sanglant, inanimé... Oh ! si je savais, j'irais avant qu'il 
aît rendu le dernier soupir... sans voir sa mère, sans l'em- 
brasser, une dernière fois !.." Et la pauvre femme pleure et 
se décourage. N'est-ce pas la pensée, qui a fourni la 
matière de ces désespérantes hypothèses ?... Et nul ne 
s'en inquiète... Elles se répéteront tous les jours avec nue 
égale acuité, car l'imagination de la mère est d'une éton- 
nante fertilité, sans pour cela, hélas ! que ses jours en 
soient avancés... Ignorez-vous ensuite, monsieur, que la 
femme est douée d'une passivité, d'une faculté d^endu- 
rance, si je puis dire, qui étonne, dans un organisme si 
délicat : où l'homme faiblirait, sa compagne se montre 
vaillante, tous les médecins vous disent ça. La souffrance 
est son élément, elle en vit, mais rarement en meurt ; elle 
s'y meut à l'aise comme le poisson dans l'eau ou la sala- 
mandre dans le feu ! 

Yoyez cette jeune femme, on dirait une sylphide, tant 
sa démarche légère révèle un être presque aérien. Un 
souflle, il semble, peut la terrasser. Levée avec l'aurore, ses 
petites mains blanches ne craignent pas de se salir aux 
travaux les plus humbles du ménage. Elle trottine tout 
le jour, vive, alerte et gaie... C'est le balayage, le dîner 
à préparer, la toilette du bébé, le linge à repriser... Et, 



BLEU-BLAXC-EOUGE 331 

pas une plaiute, pas un soupir de regret vers sou enfance 
d'hier, iusoucieuse et folle: fillette en jupe courte, les 
cheveux au vent, à Téclat de rire sonore — les joyeuses 
escapades de l'écolière espiègle et tapageuse, les courses 
eu traîneau... les robes de la poupée. Ce sont les cendres 
du passé qui tombent lentement dans le clepsydre de 
l'éternité. 

Mystérieuse éclosiou de la femme, phénomène cons- 
tant de la nature : la naïveté, l'étourderie, font place à 
une douce gravité, à un sentiment inné du devoir, qu'elle 
embrasse avec une ardeur de néophyte ! 

Viennent l'adversité, les désillusions, la fuite des 
beaux rêves devant le prosaïsme de la vie, penchée sur le 
berceau de son enfant, l'avenir lui sourit toujours... dans 
son besoin d'amour et de dévouement !... 

Pourquoi cette royauté de la douleur ! — Elle règne 
sur les deux hémisphères et réserve ses prédilections aux 
âmes d'élite... C'est le ciseau du sculpteur qui fouille la 
matière, et fait surgir le chef-d'œuvre du bloc informe... 
Ah ! Sainte Thérèse l'avait comprise quand elle répétait, 
extasiée : Ou souffrir, ou mourir !... 

Toutes les transformations de l'être sont doulou- 
reuses : l'entrée de l'âme dans la matière au moment des 
naissances, le passage de l'enfance à l'adolescence, de 
l'adolescence à la maturité, de celle-ci à la vieillesse, de 
la vieillesse à... Sait-on le dernier mot de l'énigme, les 
dernières formes que revêt dans l'éther le souffle puissant 
qui est nous ?... Garde-t-il dans un nimbe d'or les derniè- 
res vibrations de nos souffrances, de nos joies, de nos 
affections, de nos espérances, vêtement que l'âme emporte 
dans son voyage vers les étoiles?... 

*** 



332 BLEU-BLANC-ROUGE 

Mais revenons sur cette terre, monsieur le chroni- 
queur. Sans doute que tout n'est pas rose pour celles qui 
veulent enfourcher Pégase, rétif parfois, ou dompter la 
muse, capricieuse, souvent ; mais quel métier est plus 
doux ?.. Est-ce de courir le cachet comme maîtresse de mu- 
sique,..? Est-ce d'user sa patience et ses nerfs à inoculer 
du français, de l'arithmétique ou de l'harmonie dans le 
sang lourd et paresseux de bambins mal élevés ou mé- 
chants 1... Demandez plutôt à la sténographe, obligée, 
à part son labeur, de subir le contactde personnages gros- 
siers, sans pouvoir fermer son oreille aux propos salissants 
de ceux qui la paient... Voilà un champ assez vaste à ex- 
plorer ! Votre sensibilité pourra s'y promener et verser 
son baume adoucissant sur bien des humiliations refou- 
lées, sur des fiertés blessées, sur des douleurs cuisantes !.. 



ERÎN GO BRAGH ! 



A Madame Elz. Côté. 



Eméraude, tu dors, dans l'écrin de feuillagfe, 
Radieuse dans l'onde au chatoyant' mirag;e. 
Irlande, cher pays de vaillance et d'amour, 
!X^ous te saluons tous, voici venir ton jour ! 

Orand, comme tes douleurs et beau comme ta gloire. 
Orgueilleuse Albion, vois blanchir la nuit noire. 

Briller la douce étoile, à la pâle clarté. 

Relève ton front pur, toi la vierge celtique, 

A genoux ! les bourreaux des martyrs de l'Afrique ! 

Oarde ton noble sang, rançon de liberté ! 

Harpes vibrez ! Chantez les fiers fils d'OConell ! 



ALLELUIA 



/^ durée éphémère des royautés ! Le hareng saur et la 
^-^ morue sont détrônés par le Bœuf gras ! Les étaux 
des bouchers ressemblent à des châsses : des guirlandes 
de fleurs en papier, des plantes et de la verdurette décorent 
les murs et les vitrines. On dirait une réminiscence des 
fêtes antiques en Phonneur du Bœuf Apis. L'agneau 
pascal, de droit, devrait être élevé sur le pavois. Mais il 
ravit peu de suffrages, sa chair rosée aux tendresses de 
bouton est trop mièvre ! Enveloppée d'une coiffe de graisse, 
blanche comme une béguine, sa délicatesse mystique 
tente peu les lèvres rouges des gourmands. C'est le bon 
boudin, c'est la gourgane, c'est le lard, c'est le jambon- 
neau qu'il faut à tous ces affamés après une si longue 
abstinence ! Les beurres fondent leur gamme d'or, en 
même temps que la symphonie des fromages chante les 
splendeurs vernales, dirait un chroniqueur décadent. 
Dans l'alignement des cages de volailles d'où la paille 



BLEU — BLANC — KOUGE 335 

déborde, des poules avec des coricocos sonores pondent de 
jolis cocos pour les bébés bien sages, avec un sans gêne ! 
comme si elles disaient. Bonjour. . . Et le garçon en grand 
tablier blanc, la bouche en cœur, la voix onctueuse, le 
teint rose comme la couenne des petits cochons de lait qui 
dorment leur doux sommeil d'innocence dans un lit de 
jeunes laitues, de frêles rhubarbes et de microscopiques 
radis, demande d'un air engageant... 

— " Que vous faut-il, encore. Madame ? " 

Tout en agaçant le menton du bébé pour se rendre 
aimable il repousse du pied le chien qui saute dans ses 
jambes, pris lui aussi de cette gaîté flottant dans l'air !... 

Les grandes mannes pleines de beaux œufs trans- 
parents se vident à vue d'œil pour la traditionnelle ome- 
lette de Pâques, l'omelette qui rissole dans la graisse avec 
de petits cris d'oiseaux gazouillants. La carafe et la 
pipe, mises en pénitence pendant quarante jours, re- 
viennent en honneur. Ah ! Dieu sait que de joyeuses 
fumées vont monter en spirale des maisons en fête 
tandis que les cloches enrhumées par leur escapade 
dans les nuages, chantent sur tons les tons : Alléluia !... 

Rien de nouveau sous le soleil, dirait le sage Salomon. 

C'est encore et toujours la fête de la vie que nous 
célébrons à Pâques ! Le triomphe de la lumière sur l 'ombre, 
dans l'ordre moral et physique. La sève monte sous l'é- 
€orce tendre des arbres et gontle les rameaux. Une brise 
molle bat de l'aile sur notre front, chassant les pâleurs, 
les soucis et les chagrins. Les vieux quittent le coin de 
l'âtre, las de suivre les châteaux capricieux de la cendre 
b:aséante. La pipe éteinte au bec, ils suivent de leurs 
pauvres yeux clignotants la valse tournoyante de l'hiron- 
delle. L'aïeule suspend l'ardeur de son tricot avec un 
vague sourire sur ses lèvres décolorées. Tous, dans un 
souffle large, les membres dégourdis, assistent à la résur- 



336 BLEU — BLA.NC — EOUGE 

rection de la nature et se plongent avec volupté dans u» 
bain de lumière et d'air pur. 

Sur le seuil des portes, les commères s'attardent en 
des confidences interminables, où se mêlent les cris des 
fillettes qui sautent à la corde, les frisures au vent. 
Les garçonnets jouent au moine et aux billes, se chamail- 
lent, se talochent et se bousculent. Un bambin, une tartine 
à la main, se fait culbuter par un gros chien qui happe la 
tartine et se sauve. 

Les chats, paresseusement étendus au soleil, sur le 
trottoir, ronronnent avec conviction, et les coqs chantent, 
et le chiffonnier file sa traînante mélopée : Guenilles, bou- 
teilles à vendre /... 

Là haut, dans la chambre vide, ouvrant sur la 
ruelle où pourrissent les déchets de l'hiver, une pauvre 
malade a tressailli. Le souffle du renouveau vient de courir 
sur ses tempes. Un coin de ciel auréolé d'or tombe sur 
son lit par la crevasse du plafond. 

— " Je me sens mieux, dit-elle, en mirant au soleil 
ses mains transparentes, et un Ilot de sang pourpre colore 
sa joue décharnée. 

Pâques, c'est aussi le messager des amours! Il n'y a 
pas que les buissons à fleurir. Les femmes ont arboré leurs 
chapeaux en paille claire, leurs robes voyantes. Leurs 
lèvres comme des bourgeons, craquent et s'épanouissent 
au soleil : tels des coquelicots. 

Dans l'orchestre mystérieux, bien qu'aucun maître 
ne donne l'attaque, tous entonnent avec un ensemble ad- 
mirable l'opéra du printemps — Mais un chant plus doux 
domine les cuivres et les cordes, comme une mélodie où 
tremblent des larmes : l'amour. 

L'aïeule, déposant un baiser sur le front de sa petite 
fille, le matin du jour de l'an, lui a soufllé à l'oreille : 
— Et je te souhaite un petit mari à Pâques ! 



BLEU— BLANC — EOUGE 337 

Nous sommes à Pâques ! Anges du ciel, étendez vos 
ailes sur les amoureux, protégez-les ! Alléluia ! 

D'où vient que des notes discordantes sonnent dans 
le grand concert de la nature ? Des grincheux s'obstinent 
à bouder la bonne vie, à lui faire la lippe. Ils voudraient 
briser sur le sol la coupe d'ambroisie que l'Eternel mit 
en leur maiii, parce qne le divin nectar s'est changé en 
fiel sur leurs lèvres. Mais si les femmes et les hommes 
trompent, l'amour, lui, ne trompe pas. Le soleil ne se 
fâche jamais, le ciel a toujours des fraîcheurs pour calmer 
les fièvres de l'âme 

Quand tout changée pour toi la nature est la 

(même 
Et le même soleil se lève sur tes jours ! 

LAMARTINE. 

Toi-même, miséreux, sans asile, sans amour, quand 
viennent les beaux jours, que le palais des forêts ver. lit, 
que les nids poussent sur les branches, qu'il pleut des 
baisers et des caresses sur ton front libre et fier, que sur 
la table des gazons fleuris tu étales ton maigre dîner, c'est 
toi, le roi de la nature, toi, pour qui tout s'éveille et 
chante. Ecoute germer la vie et pousser les graines ; as- 
pire à pleins poumons les parfums de la sève, n'envie pas 
l'air lourd des boudoirs capitonnés, où couvent les pen- 
sés malsaines, les dégoûts de l'existence, les projets de 
suicide et de tyrannie, sois content de taroyauté ! 



Les dames palronnesses de !a Sl-Jean-Baplisle 



T ES membres distingués de l'Association Saint-Jean- 
-^ Baptiste ont compris que l'iutiuence féminine est le 
grand lerier de toute œuvre sociale, aussi ont-ils résolu 
de mettre à profit ce fluide miguétique, insinuant, intan- 
gible, mais touti)uissant que dégage le cœur de la Cana- 
dienne, afin de pénétrer de chaleur la plus belle œuvre 
qui soit au monde: l'évolution intellectuelle de notre 
race. Les plus timides se troublent et se demandent 
comment ce grand mj'stère s'opérera, comment le souffle 
progressiste, passant par leur bouche rose, pénétrera les 
énergies endormies des masses ? Ce que femme veut. 
Dieu le veut. Les Marguerite Bourgeois, les Mance, les 
Mme d'Youville, de la Tour, etc., disent j)ar leurs œuvres 
que lorsque le patriotisme ou la charité l'anime, la femme 
devient l'instrument des plus hauts desseins de l'Eternel. 
L'élite de notre société montréalaise a chaleureusement 
répondu à l'appel des directeurs de la Saint-Jean-Bap- 
tiste. Bientôt, comme sous la baguette d'une fée bien 
faisante, notre métropole sera dotée d'un institut qui de- 



BLEU — BLANC — ]JOUOE 350' 

viendra sa gloire eu même temps que le salut moral de 
nos femmes du peuple. Toutes auront droit de venir rom- 
pre le pain de la scieuce dans le temple érigé par la 
nation canadienne. Assises au même banc, l'ouvrière, la 
grande dame, la servante, l'élégante, pour quelques heures 
du moins, oublieront les distinctions sociales qui les sépa- 
rent depuis tant de siècles : ce sera le réveil des agapes 
chrétiennes. 

Une société qui compte p. irmi ses directrices. Mesda- 
mes Béique et Dandurand, est assurée de pouvoir faire 
face à la confiance que l'on place en elle. 

De la première, je ne dirai qu'un mot; sa modestie 
m'iuterdisant le plaisir de rendre hommage à ses qualités 
du cœur et de l'esprit. IMadame Béique est la digne 
fille du spirituel savant dont nous gardons un souvenir 
attendri : M. Dessaules. Son amour filial acceptera ce 
discret éloge plus flatteur dans sa brièveté que tout l'en 
cens qu'un thuriféraire adroit pourrait brûler à ses pieds. 
Parce qu'on peut toujours s'enorgueillir avec raison de 
continuer les traditions glorieuses d'un passé, si aimé, 
parce qu'il tient encore à soi. 

Madame Dandurand est l'écrivain connu dont la 
plume virile et la vaillante attitude ont réclamé les droits 
de la femme, entre autres, la liberté pour elle de penser 
autrement que par des cerveaux masculins. Le fémi- 
nisme n'a jamais eu de défenseur plus ardent, et la cause 
de l'éducation, plus dévoué promoteur. Aussi, nous 
devons bien augurer des résultats merveilleux qu'ob- 
tiendra la nouvelle association, au point de vue intellec- 
tuel. 

Voici les noms des dames constituant le comité 
d'administration : 

Mmes L. O. David, Louis Beaubien, Eené Masson, 
Damien liolland, G. Baby, L. J. Tarte. Henri Tasche- 



340 BLEU — BLANC -KOUGE 

reau, L. Gouin, C. P. Hébert, J. O, Grave!, V. Ber- 
thiaume, L. J. A. Snrveyer, C. Gaguon, O. Faucher, 
Henri ArchambauU, L. E. Geoffrion, P. Bruchési, J. P. 
Beaucbamp, U. H. Danduraud, D. Parizeau, J. X. Per- 
roanlt, DuiuontLaviolette, Tj. E. Beaucbamp, G. Lauglois. 
Sauvalle, Jules Liberge, P. Laberge, P. A. Roy, J, B. 
Beaudry, J. P. Rottot, A. Turcotte, etc. Mesdemoiselles 
Victoria Cartier, Barry (Françoise), Bélanger (Gaétaue 
de Moutreuil), Gleason (Madeleine), Lesage (Colette), 
Papineau, Eva Circé (Colombine). 



— Encore une utopie féministe, me disait un ainuible 
railleur. Décidément nous tombons en quenouille : nous 
ne marchons plus que sous la blanche bannière de ces 
dames !. . . Qu'est devenu le temps où de leurs doigts 
blancs elles tissaient l'étofife du pays et les belles catalo- 
gues à rendre l'arc-en-ciel jaloux ! 

— Ah ! monsieur, les temps ont filé. A qui la faute, 
si les cardeuses, les tricoteuses, les tisseuses mécaniques 
ont détrôné le rouet et le métier ? — Au temps !. . . Au 
temps !. . . 

Revenons à ce qui vous inquiète. Ce fantôme blanc 
dans l'air, vous ne venez donc que de l'apercevoir ! Mais 
le drapeau féministe s'agitait à la tourelle des castels 
quand les croisés allaient à la conquête de la Terre- 
Sainte. Il flottait au dessus des régiments, et le soldat 
mourait en lui envoyant un baiser. Il claquait, joyeux 
dans le vent, au couronnement du roi à Reims ; il réveille 
la France à son antique chevalerie, et toujours il porte 
haut la charité et le patriotisme. Aujourd'hui, le blanc 
étendard se dresse dans le ciel pour ranger sous son égide 



BI.EU--IiLANC— ROUGE 341 

toutes les affamées de lumière qu'un sort cruel a laissées 
dans l'ombre. 

D'abord, le torrent du féminisme surgissant des 
siècles de barbarie a effrayé l'univers par son fracas. Le 
flot tumultueux déracinait les jennes pousses, jaunissait 
l'herbe veloutée, faisait s'enfuir les craintives birondelles! 
Mais plus bas, il s'élargit, se calme gentiment, jase avec 
les nénuphars ; il devient le grand fleuve régénérateur 
qui porte la fertilisation dans les champs. Les poètes et 
les écrivains l'avaient raillé j ils le chanteront demain et 
l'Eglise bénira sa douce influence. La femme révoltée de 
l'infériorité morale dont on la flétrissait a voulu prouver 
sa personnalité dans la littérature, dans les arts ; elle y a 
réussi. Une noble fierté illumine ses traits ; elle peut 
dire à son compagnon de vie : Vois, je suis ton égale. Tu 
peux m'aimer, je suis une âme et non pas une poupée 
automatique, comme tu disais." 

Et la toge, l'hermine, le bonnet carré, ont été jetés 
aux orties. Voilà comment finissent des guerres de femmes, 
par des baisers, par une étreinte plus lesserrée autour de 
votre cou, messieurs. Jamais la femme, même écrivain, 
n'a voulu abdiquer sa royauté au foyer. Quelqu'un de- 
mandait à l'illustre et charmante Madame Stov/e com- 
ment elle avait écrit " P'Oncle Tom." 

— Monsieur, en faisant le pot-au-feu de ma famille. 

N'oubliez pas, messieurs, que le but poursuivi i^ar la 
Société des Dames Patronnesses de la St- Jean- Baptiste, 
doit être bien vu de vous, car il vise votre bonheur. 

L'homme s'est échappé de sa chrysalide, il volète, 
libre et fier, vers les hauteurs. La femme à son tour doit 
briser le cocon d'ignorance et de servitude morale qui la 
tient prisonnière, si elle veut suivre son compagnon ailé 
dans l'espace. L'homme sorti du creuset de vingt siècles 
civilisateurs a le droit d'exiger une compagne qui lui 
ressemble. 



342 BLEU— BLANC — ROUGE 

N'est-ce pas qu'il vous faut plus et mieux que le ver- 
biage d'uue coquette sur la dernière création de la mode, 
le scandale du jour ou les méfaits de la bonne ?. . . N'avez- 
vous jamais éprouvé un sentiment de solitude auprès 
d'une personne aimée, mais qui ne sait vous comprendre. 
Cette tristesse d'être si près l'un de l'autre et de rester 
étrangers. Vous venez de lire une page de maître, une 
émotion intense vous remue, vous cherchez une main à 
presser, une voix qui fasse écho à la vôtre, lorsque vous 
vous écriez : Que c'est beau ! Mais un regard vague, une 
figure distraite, glace sur vos lèvres les explosions de votre 
enthousiasme. Si l'on recherchait les causes de la déser- 
tion des foyers, on y trouverait presque toujours la même : 
l'ennui. Les clubs, les maisons de jeu, les estaminets, 
ces dévorantes fournaises de nos grandes villes sont ali- 
mentées par les désillusionnés, les blasés et les spleeni- 
tiques. 

Non, quoi qu'on dise, on ne peut étouffer l'idéal. Les 
raffinements de la société moderne, les merveilles du luxe, 
tout ce que l'art a pu créer pour faire d'un boudoir une 
miniature d'Eden, ne peut combler cet inextinguible 
soif de jouissances affinées que l'âme rêve toujours 
plus ardemment. La matière, esclave, a voulu être reine, 
mais l'esprit a chassé l'intruse, il lui a dit : C'est moi qui 
commande, je suis le bon enchanteur qui d'un coup de 
baguette convertis la mansarde en palais, le chaume en 
lambris d'or. Le front que je touche devient rayonnant, 
soudain auréolé d'un diadème plus brillant que celui 
des souverains. Ce que j'enfante ne meurt pas. Les 
vers du poètes, d'autres les rêveront demain. Si le génie 
les anime, l'immortalité les revêt déjà. Comme le soleil 
fixe sur une feuille blanche les *:raits effacés d'une per- 
sonne disparue, ainsi l'âme de l'univers garde stéréotypée 
4ans les mots, la pensée de tous les grands disparus dont 



BLEU — BLAN'C — ROUGE 343 

les noms chanteront toujours à nos oreilles : Virgile, Ho- 
mère, Shakespeare, Le Dante, Hugo, Zola ! Puisque tout 
ce qui demeure des empires évanouis, des races éteintes 
est le souffle divin des poètes et des écrivains, faisons en 
sorte que notre race vive à jamais. 

La matière première, chez nous, est d'une richesse 
inouie. Que de trésors inexploités dorment dans l'obs- 
curité ! La race canadienne est ardente, généreuse, im- 
pressionnable, elle a de merveilleuses aptitudes pour 
les sciences et les arts. Son jugement est solide, son 
esprit brillant, que lui manquet-il pour arriver à de- 
venir la plus grande uation du monde ? — Vous l'avez 
pressenti : Une pépinière oii la jeune fille recevra l'ali- 
mentation intellectuelle que, plus tard, devenue mère, elle 
réchauffera dans son cœur avant de la donner en becquée 
aux petits. 

Mais il faut le concours de toutes les femmes cana- 
diennes à cette œuvre éminemment patriotique. De même 
que toutes les petites vagues se coulant les unes dans les 
autres finissent par creuser un lit immense qui s'appelle 
l'océan, ainsi l'union de toutes dans une même pensée hu- 
manitaire pénétrera de force ce rêve sublime, de conduire 
le peuple vers le bonheur, par les sentiers de l'honneur 
et de la science. 



ESTUDIANTINA 



LE BERET 



Lorsque le blanc manteau 
De la Vierge Hivernale 
Coule en larme d'opale 
Au noirâtre ruisseau, 
Comme un gai perce-neige 
Le béret des Laval 
D'un sourire estival 
Rayonne en l'âme allège. 

Sous son béret de brume, 
Le printanier soleil 
Au champ donne l'éveil. 
La forêt se parfume : 
Et l'onde baptismale 
Lave le ciel d'azur ; 
Le jour se lève pur 
De l'aube nuptiale. 



ELEU — BLANC— ROUGE 345 

Et le printemps sournois 
A l'étudiant qui flâne 
Le nez au vent, l'air crâne, 
Montre un gentil minois. 
Cligne de l'œil — murmure : 
" Les livres sont bien lourds ! 
Ah ! vivent les amours !... 
Le soleil ! . . . la verdure ! . . . 

Dans sa toge azurée, 
Le Printemps jouvenceau 
Cache du renouveau, 
L'espérance dorée : 
Le chant des oiselets, 
La moisson ondulante, 
La source gazouillante, 
Le rire des bluets ! . . . 

Toi, jeunesse étudiante, 
Floraison des Avrils 
Crains les poisons subtils 
Flétrissant l'âme ardente. 
Quand la bise morose 
Effleure les bourgeons... 
Neigent sur les gazons 
Des folioles roses !. .. 

O béret des Laval, 
Symbole de vaillance. 
Qu'on insulte à la France 
Tu donnes le signal 
De la vengeance sainte. 
Etudiant sans faiblir, 
Tu sais vaincre ou mourir 
Et parler haut, sans crainte. 

O béret des Laval, 
Etoile rayonnante. 
Je vois ta flamme errante 
Emerger de l'astral. 
Hélas ! plus d'une étoile, 
Luciole d'un soir. 
Croule en l'abime noir 
Que le mystère voile ! 



346 BLEU— BLANC— ROUGE 

Docteur ou mag-istère, 
Sous le bonnet carré, 
Meurt l'idéal sacré, 
Les plis du front austère 
Voilent le pur flambeau. 
Et le glorieux rêve 
Pleure sa fuite brève 
Ainsi qu'un vol d oiseau ! 

Que t'importe, Etudiant, 
Avant que l'astre sombre 
Au vaste océan d'ombre 
Anime le néant 
D'un fug'itif rayon : 
Aime la Poésie, 
La Femme et la Patrie. .. 
Creuse au ciel ton sillon ! 



LE BARDA 



^^OMME Monseigneur le Printemps envoie des hérauts 
^^ ailés avertir de son arrivée prochaine, les braves 
petites ménagères se hâtent de faire leurs maisons co- 
quettes, pour fêter l'Hôte désiré. Il faut les voir, la robe 
retroussée, les bias nus, la natte embrouillée, le nez 
bourré de poudre noire, la mine débraillée et l'air 
affairé, promener le balai et Tépoussetoir dans tous 
les coins. Telle jeune femme timide, au fin profil de 
«amée, prend des allures de virago, des mines rébarba- 
tives de vieille sorcière, à la voix cassante e1 dure, 
quand l'horloge du temps sonne l'heure du grand harda, 
selon la pittoresque expression canadienne, laquelle bles- 
serait le tympan délicat de notre correcteur national, mais 
elle peint si bien la désolation du chaos, enfant légitime 
du bon ordre et de la propreté. Le barda ! Une eau 
forte parlée, dirait Richepin. 



3i8 BLEU — BLANC— EOUGE 

Si les maris voient poindre avec une certaine appré- 
hension cette ère d'anarchie, les i^etits, eux, sont aux 
anges ! Le grand plaisir que d'être toujours guindés dans 
un grand collet raide comme un bardeau, ou pris dans une 
blouse empesée et d'aligner tranquillement des soldats 
de plomb sur une table. Vivent la liberté, la tignasse 
emmêlée, la grève avec l'essuie main et le peigne, les deux 
belles chandelles qu'on laisse se figer sous leur nez rose ! 

On sait le mot de Louis XV, enfant, mot à image qui 
caractérise si bien la bohème ingénue. Le grand ennuyé 
ennuyant, que fut le "Bien-aimé", était déjà rongé par la 
méhincolie, à l'âge où l'on joue aux billes et au volant. 
Accoudé à une fenêtre, il disait a4jx grands seigneurs, 
aplatis à ses pieds, en leur montrant une grande flaque 
d'eau uoirâtre... " Moi, pour m'amuser, je voudrais 
m'aller rouler dans cette belle crotte." 

Il devait Dourtant s'y vautrer un jour dans cette fan- 
ge sans y trouver, hélas, la félicité rêvée ! 

Pauvre gamin royal, que le poids de la grandeur 
écrasait déjà ! Nos mioches, au moins, une fois l'an, 
échappent au carcan de la contrainte et de l'étiquette. 
Voyez ces trois bambins, agenouillés dévotieusement de- 
vant une cuvette remplie d'eau, l'aîné fait naviguer de 
petits bateaux en papier, pendant que Bébé, gravement 
passe à la lessive une horloge en bronze doré, et made- 
moiselle Fifine, enfin peut baigner sa poupée ! Qui pour- 
rait dire l'ivresse contenue dans ces trois mots : Jouer 
dans Veau ! qui résument toutes les aspirations de bon- 
heur des petits ! 

Pendant ce temps, la mère et la fille se concertent 
dans le salon, tout en flattant du tablier un superbe ins- 
trument en acajou, sur lequel mademoiselle brise des ar- 
pèges, roule des variations d'un bout à l'autre du clavier 
modulant des romances sentimentales, comme : ''Ce que 



BLEU— BLANC — ROUGE 349 

l'on soiififre quand on aime" — "Connais-tu le pays" — "Tes 
blanciies mains pressaient les miennes", etc., qui entor- 
tilleront le cœur du futur. 

— Dis donc, Foubouniia (authentique) si l'on plaçait 
le piano à l'autre bout de la pièce... On le verrait si bien 
en entrant. 

— Oh ! maman, j'y pensais justement ! 

— Abondius (authentique) pauv'chien, viens donc 
nous aider ! 

Pauv'chien laisse eu rechignant ses journaux. 

— Où c'est, que vous voulez mener cet éléphant 1 

—Là ? 

— Bon ensemble ! Han ! — 

Le piano a remué. 

— Ouf ! je n'en puis plus ! fait le forçat de l'amabilité 
conjugale, en s'épongeant le front. 

— Eeposonsnous ! 

On halète, on se reprend encore ! A. bout de han !... 
et de force ''Bref Vatlelage, suait, soufflait, était rendu^\ 
Le piano, enfin, touche l'endroit convenu. La mère 
se met à distance pour juger de l'effet, Foubournia es- 
quisse une moue significative, monsieur légèrement in- 
quiet de ce silence : 

— Au moins vous êtes contentes ? 

— Pauv'chien, ne... sois pas fâché... mais... je crois 
qu'il était mieux comme avant ! Hein, fillette !... 

Abondius s'écrase dans un fauteuil. 



Tiens chérie, cours donc après ce grain de poussière 
qui s'envole là-haut ! Ah ! il vient de se poser sur le 
cadre... 

— Méchant, va, tu ris toujours, toi ! Pendant que ta 



350 BLEU— BLAN'C— ROUGE 

petite femme se donne tant de mal pour tenir notre logis 
propre, reposant. Le soleil, en filtrant à travers des vitres 
bien claires, éparpille des pierreries dans les cristaux, 
taudis que ces rideaux roses dans notre chambre, mieux que 
les blancs d'hier, jettent sur les meubles une teinte douce 
de pastel. 

— Oui, oui, mais en attendant tu ressembles à un fu- 
sain. C'est juste, au lieu de rire, je devrais pleurer. Ce 
matin mon chapeau est tombé dans un seau de céruse, la 
nuit dernière, j'ai failli me défoncer le crâne sur le mur. 
L'idée aussi de ce déplacement de couchette ! J'étais per- 
du comme dans un labyrinthe... En cherchant la ficelle 
d'Ariane pour m'orienter, je saisis à temps la rampe de 
l'escalier, où j'allais dégringoler... Ce n'est qu'un homme 
à la mer !... 

Qu'est ce donc ce cyclone qui passe dans nos mai- 
sons ! abat les cadres, décroche les rideaux, soulève les 
tapis !... Sans compter que je meurs de faim, il me prend 
des vertiges !.. Est-ce manger, que de grignoter un croû- 
ton de pain, avec un peu de fromage et de saucisson sur 
un coin de table, en compagnie de bibelots, de jardiniè 
res et de pots à tabac ?... Eh mon Dieu ! j'ai tort de me 
plaindre, ce pauvre X^=* est encore plus misérable que 
moi !... Sa femme, méticuleuse à miracle, a su forcer 
l'imbécile à se confesser et à se purger en même temps 
qu'elle faisait son barda, histoire d'en finir tout à la fois ! 
Il a tenté une timide protestation : 

— Ma chère, tu veux rire, mon âme et mon corps se 
portent bien, plus tard... nous verrons !... 

— Tut ! Tut ! c'est le récurage général. Il dut céder : 
se confesser et se purger... Oh ! les femmes, les femmes ! 
quand elles ont martel en tête... 

— Ingrat ! Ingrat ! sanglote la pauvre petite, perchée 
sur son échelle. Et les larmes noires de la première 



BLEU — BLANC — BOUGE 351 

brouille tombeat dans le seau d'eau sale, placé sur la 
tablette en dessous de l'escabeau. 

L'homme a tort et la femme, raison. C'est évident. La 
vie n'est pas une aquarelle : un ciel toujours pur, une ri- 
vière qui semble dormir, un gazon proprement lavé, où 
de grandes traînées lumineuses tombent de la paix des 
montagnes bleues. Un philosophe devrait accepter l'exis- 
tence avec sa double face blanche et noire, chanter la sym- 
phonie en gris, avant l'alleluia pascal. Mais, il faut aussi 
prendre en pitié le pauvre compagnon de votre vie, il re- 
vient le soir si fatigué quand les chiffres, tout le jour, ont 
dansé devant ses yeux rougis ; si ennuyé, quand des 
clients l'ont tenu des heures durant à écouter leurs bali- 
vernes et leurs doléances mensongères, si écœuré de cette 
boue d'agiotage, de duperie et de mesquinerie qui s'atta- 
che à ses pieds et les alourdit. Il doit trouver, comme anti- 
dote, l'intimité facile et douce du foyer ; cette pénétration 
continue, qui de deux êtres n'en font qu'un, ce sourire 
affectueux, qui console de tout, même de vivre. 

Craignons que s'il ne le trouve chez lui, il aille le de- 
mander ailleurs. Une soirée hors du foyer, peut jeter un 
homme bon, sensible, mais faible, dans l'engrenage du 
vice ; quand un doigt est pris, tout le corps y passe ! 

Comment donc concilier ces deux choses qui semblent 
incompatibles, ordre et propreté ? En observant la morale 
du rat de Lafontaine : 

Patience et long'ueur de temps, 
Font plus que force ni que rag'e... 

L'entretien hebdomadaire de vos tapis et de vos meu- 
bles ; l'ordre minitieux de chaque jour vaut mieux que de 
laissez amonceler la poussière. 



352 BLEU — BLANC— ROUGE 

Voyez, l'Eternel, d'un seul coup de baguette eut pu 
faire surgir le monde du néant, il a préféré consacrer des 
millions d'années à sa formation i)our nous apprendre, 
sans doute, que la perfection n'est pas de iaire vite, mais, 
bien, le moindre de nos actes, en éloignant la précipitation, 
€e coup de vent dévastateur ! 



LE VIEUX CÉLIBATAIRE 



L'ennui descend sur lui comme un brouillard d'automne, 

Que le soir épaissit de fils mystérieux ; 

Un ennui blême et lourd s'ég'renne de ses yeux, 

Il tombe g-outte à g'outte, amer et monotone. 

Assis au coin de l'âtre, il regarde sans voir 
Un château fantastique aux braséantes frises 
Qui croule tout fumant, parmi les cendres grises, 
Comme ses rêves d'or, d'un printanier espoir. 

Ah ! pouvoir ressaisir les heures disparues. 
Ces souvenirs errants au jardin du passé 
Dont son être vieilli reste à jamais blessé. 

Fins profils vaporeux, vag'ues formes vécues, 
Défilent dans son cœur, à tous les vents ouvert. 
V'ide et mélancolique ainsi qu'un nid désert. 



QUEBEC 



Seul le français ou l'aigle pouvait concevoir l'idée de 
percher son aire à la pointe du Cap Diamant couronné 
d'un béret de nuages flous, site merveilleux d'où l'œil 
se perd dans l'infini des horizons. Debouts, sur cette 
haute cîme surgissant des rochers, baignés dans le ciel 
qui plane sur nos têtes, à nos pieds, partout, une félicité 
supra-terrestre s'empare de notre âme, un amour du 
beau et de l'idéal la transporte aux plus pures régions 
de la poésie. De même que la sibylle grecque était 
prise d'inspiration en montant sur le trépied magique, en 
gravissant la ville de Québec, nous sentons les affinités 
matérielles de notre être se volatiliser, tant il est vrai que 
les hauts sommets, physiquement et moralement, nous 
rapprochent du ciel. L'Olymphe, le Parnasse, le Sinaï, 
le Nebo, le Golgotha, ont été, tour à tour, l'habitacle 
de la poésie, de la divinité dans leurs phases glorieuses 
et douloureuses. 

Pénétration réciproque et mystérieuse de l'âme 



BLEU-BLANC-EOUGE 355 

et des choses, nous empruutous souvent la teinte 
de nos idées, la couleur de nos impressions au milieu 
dans lequel uous vivons. Ce panorama unique. Cette poé- 
sie des lieux s'identifie, s'incorpore à notre esprit. Il 
devient facile de leconuaître la couleur Québec à cer- 
taines productions littéraires, lesquelles en restent comme 
imprégnées. Dans cette ville suspendue en l'air, on n'a^ 
qu'à se laisser vivre en ouvrant les yeux et la bouche 
pour être poète L'on ne s'étonne plus après avoir vu 
la vieille cité française, que le vieux Champlain en ait fait 
le dépositaire des principes de chevalerie française, de 
l'honneur de la foi des ancêtres qu'il voulait transmettre 
intacts à ses fils : le vieux dragon de pierre veille sur son 
trésor avec un soin jaloux, les briseurs d'idoles, les van- 
dales d'outre mer s'useraient les griffes à vouloir escala- 
der la vieille forteresse : Québec ne rend pas ce qu'il 
garde." 



On vante tous les jours le Québec commercial actif, 
avec sa ligne régulière de maisons modernes qui s'éveil- 
lent eu souriant au côté du vieux Québec. Mais je de- 
meure pour l'ancien, si cuiieux par son architecture 
démodée, ses pignons en mitres d'évêque, ses portes-for- 
teresses, sa vieille citadelle, ses rues étroites, tortueuses, 
sombres qui montent à pic et descendent en escarpements. 
Quelques-unes des maisons en pierre grise ont leurs 
châssis encore carreautés de petites vitres enchâssées 
dans un mince treillage de plomb. Sa vieille basilique 
écrasée, toute grise en dehors mais rayonnante eu dedans 
comme un ostensoir. Et pour compléter l'illusion d'être 
une ville d'un autre siècle, on voit des calèches errer 
mystérieusement dans ses rues, traînées par des fantômes 



356 BLEU— BLANC — ROUGR 

de chevaux maigres et poussifs. Ces habitations d'uu 
antre âge, dans leurs vieilles robes en pierre, semblent 
au-dessus de tout ce qui s'agite de moderne et de mesquin 
^n dehors des murs qui s'efifrittent. On sent planer autour 
d'elles, les chers souvenirs anciens, alors que le drapeau 
tricolore flottait libre et fier, à la crête du cap altier. Il 
s'en dégage comme uu fluide qui s'inocule à notre être 
avec le parfum de l'air. Il semble qu'en même temps 
une ombre s'allonge des maisons lézardées sur notre 
âme et qu'une voix chuchotante monte de l'eau endor- 
mie, comme la voix d'Ophélie de Shakespeare pour nous 
dire la gloire des temps passés et chauter la sublime 
épopée des héros qui dorment sous ses murs. Ainsi dans 
le flocon de cristal, où les pleurs des roses se sont dessé- 
chés, le parfum subsiste âme immortelle des fleurs, du 
souvenir, de l'amour, de l'encens, âme indestructible de 
tout ce qui a vécu, que la mort transforme sans anéantir. 
Les cloches à Québec ont aussi une manière toute drôle 
de sonner : elles portent au rêve et à la mélancolie. Des 
cloches intermittentes qui pleurent, prient, modulent et 
dont la voix semble venir de loin : sonnerie mièvre des 
couvents, cloches fatiguées des anciennes chapelles dont 
la respiration haletante tombe dans l'air comme les batte- 
ment d'un vieux cœur las d'avoir trop aimé, trop souf- 
fert ! Ces appels réitérés des cloches ne résonnent 

pas dans le vide. C'est dans la rue une longue procession 
de dévots qui se rendent aux différents sanctuaires, silen- 
cieux et recueillis, car Québec est restée le porte-drapeau 
du catholicisme au Canada. Sa foi est vivante, sans osten 
tation, une foi du dix-septième siècle. Le foyer a gardé 
les vieilles traditions de la famille française, respectueuse 
■de l'étiquette que dédaignent les centres anglifiés : " Le 
temps c'est de l'argent ", donc l'épargner en de brefs 
saints, en d'expéditifs shalce-hand, eu de froides etlaconi- 



JJLEU— ELANJ— KOUGE 35T 

qnes phrases de bienvenue, c'est une mesquinerie que la so- 
ciété québecquoise ignore, car l'hospitalité que l'on y 
donne est large, un peu dédaigneuse peut-être, mais de 
fort grand air, et si franche ! Les Québecquois n'ont qu'un 

petit défaut, je le dis tout bas c''ist d'être un peu 

marseillais et de croire qu'il n'y a que Québec au monde. 
Soyez tout ce que vous vous voudrez, si vous n'êtes pas 
québecquois, il vous manque quelque chose. On ne 
vous le dit pas, par délicatesse, mais on sent poindre 
entre les ligues l'orgueil de leur Ca?inebière, une légi- 
time fierté d'être de la plus belle ville au monde " Ah l 
vous n'êtes pas de Québec ! " Un léger désappointement 
assombrit leurs traits, une pointe d'étonnement passe 
dans leurs yeux attristés, une moue involontaire court sur 
la lèvre mais ces ombres passagères se noient vite dans 
un sourire. Las ! on Fa saisie avec d'autant plus d'acuité 
qu'on se reproche toujours comme une maladresse du 
destin de n'être pas né à Québec. 

Il y a entre le vieux et le jeune Québec une diffé- 
rence qui symbolise deux états d'âmes bien différents. 
Pienons, au point de vue féminin, le vieux couvent des 
Ursulines en opposition au couvent des Franciscaines. 
Le premier monastère a l'aspect sévère des vieux cloîtres 
du moyen-âge. Les religieuses vêtues de uoir passent 
comme des ombres dans les longs corridors, vieillies, par- 
cheminées, derniers vestiges d'une époque défunte, Elies 
s'harmonisent avec les tableaux de vieux maîtres obscurs 
qui s'eifjicent lentement sous le doigt du temps. Les murs 
se cravassent, la maçonnerie s'enfonce dans la terre, une 
odeur de vétusté monte de la poussière des atomes, en 
même temps qu'un sentiment de tristesse et de sollitudo 
vous étreint, comme si vous descendiez dans un tombeau. 



358 BLEU-BLANC-ROUGE 

On craint de parler haut aiusi qu'en une chambre 
d'agonisant. On n'ose troubler la sollitude de ces âmes 
rentrées dans l'anéantissement et la paix. On souhaite- 
rait parfois être comme elles délivrées des angoisses de la 
vie. 

Chez les Franciscaines, au contraire, tout y est clair, 
vivant et réjouissant. Cloître manorial flanqué de tou- 
relles gracieuses, construction d'un style antique rajeuni 
par l'élégance moderne, oalles éclairées et spacieuses. 
Sanctuaire d'une richesse incomparable en Amérique. 
L'aspect de nos cathédrales est parfois sévère, triste 
même. Ici, l'on est conquis par le charme presque sen- 
suel qui se dégage de l'harmonie des teintes et de la 
forme. La beauté calme de cette chapelle sous la poussée 
d'un fiât lux muet devient soudain braséante. Mille 
lumières électriques surgissent des autels, de la voûte, 
des colonnades, de partout à la fois ! Nuit et jour, deux 
religieuses montent la garde devant le saint Sacrement 
continuellement exposé. Elles arrivent lentement, tout 
de blanc vêtues, dans les tons des figurines d'ivoire. 

Leurs robes déferlent sur la dalle dans un long pros- 
ternement, on s'étonne qu'elles ne laissent pas de sillage, 
comme feraient des cygnes ondulant sur la pureté des 
lacs. Puis leur prière commence. Immobiles maintenant, 
les blanches religieuses sont en colloque avec l'agneau 
sans tache, l'époux de ces vierges immaculées ? Elles 
sont droites comme les cierges qui brûlent sur l'autel, se 
consumant, comme la cire fond, en aspirations géné- 
reuses, en sacrifices d'amour surhumain. 

On nomme les Franciscaines les coquettes du bon Dieu 
et je comprends que l'époux mystique aime à se mirer 
dans la pureté de ces âmes blanches, belles d'une beauté 
surhumaine même, ces jeunes sœurs cloîtrées dont la plus 
âgée compte à peine trente ans. Elles ont le teint des 



BLEU— BLANC— EOUGE 359 

jolies québecquoises, de grands yeux profonds, limpides 
comme un ciel d'aquarelle, ces rayonnantes épouses du 
Seigneur, enfants par le regard, mais femmes par la pen- 
sée et le dévouement ! 

La mort même en ces lieux a un aspect reposant. Du 
blanc, rien que du blauc autour de la religieuse défunte 
qui repose sur un lit de parade dans la crypte de la cha- 
pelle, sa robe d'épousée parsemée de roses, les doigts 
effilés joints par l'extase dernière, les lèvres pâlies sous 
un sourire" inachevé avec une illusion de vie sur les lè- 
vres, tombée des cierges scintillants. On dirait une 
vierge de cire conservée dans une châsse en verre. . . Et 
pour la première fois m'agenouillant près de cette couche 
nuptiale d'une franciscaine défunte, je me suis dit que 
paifois la mort est " belle," quand elle rayonne du sou- 
rire de la béatitude... 

Eh bien ! dans ces deux monastères, je crois voir un 
symbole du passé et de l'avenir. Le christianisme d'hier 
s'enfouissant sous la brume des siècles, avec le lever ra- 
dieux du christianisme moderne fait de grâce et de man- 
suétude, de douce persuation, de céleste tolérance, de 
charmante philosophie, personnifié par Léon XIII et La- 
cordaire, prêché par les domidicains. La prédication ter- 
rifiante et les épouvantements sont choses du passé, le 
christianisme des temps modernes a l'onction de sou divin 
Fondateur Jésus, et ses prélats ont le suprême attrait de 
la sainteté souriante et courtoise ! 

Ah ! cette jeunesse de la vieille Eglise lui vient de 
sa charité qui renouvelle continuellement le sang de son 
cœur, de ses communautés qui lui fournissent une sève 
nouvelle : hospices, orphelinats, pensionnats^ crèches, 
orgueil de notre Province. Tant que le cœur de la vieille 
Eglise s'ouvrira aux souffrances des malheureux quelle 
pique meurtrière oserait le déchirer et l'exposer sanglant 
aux insultes de la populace affolée ?. . . 



L'HERBE STÉRILE 



^VT OVEMBRE ! Le deuil de la uatui e s'harmonise avec 
^ la douleur de ceux qui j)leurent les chers envolés 
que l'espérance chrétienne nous montre vivant là-haut^ 
comme en nos cœurs. Des veillées entières se passent à 
évoquer leur souvenir, à revoir par la pensée les lieux 
qu'ils ont animés de leur présence. Une émanation d'eux 
traîne encore dans l'air, comme l'atmosphère des églises 
reste pénétré d'encens après les offices sacrés : les meu- 
bles gardent leur empreinte. Sur les portières où s'enca- 
draient jadis leurs formes aimées se décalquent encore leur 
silhouette effacée. Parfois dans les hautes glaces il semble 
que leurs traits se dessinent pour disparaître soudain 
comme la buée des lèvres sur le cristal. Accroché au 
mur, le violon de l'absent, pitoyable et triste, les cordes 
brisées : on sent que l'âme de l'instrument erre ailleurs, 
peut être à la suite du musicien dans quelque région 
éthérée. 

On essaie de dégager leurs traits chéris de la brume 



BLEU — BLANC— EOUGE 361 

des ans qui s'épaissit de plus en plus autour de leurs 
fronts pâles. . . Oh ! si notre rétine, comme une plaque 
sensible, gardait l'empreinte de leurs figures aimées ! 

La légende veut que chaque année les morts revien- 
nent sur la terre, franchissant avec la rapidité de l'éclair 
les millions de lieues qui les séparent de notre planète 
pour se rendre aux appels des parents et venir consoler 
leurs cœurs désolés. 

Pauvres morts, à quelle implacable loi obéissez-vous, 
eu revenant sur nos bas lieux, témoins de vos souffrances, 
de vos luttes, de vos anxiétés passées ? Etes-vous curieux 
de savoir quel sillon votre barque a creusé dans ce flot 
mouvant qu'elle a traversé, vous qui vibrez encore de 
l'angoisse du départ et du déchirement des adieux ? Toi, 
douce fiancée, qui croyais à l'amour éternel qu'on t'avait 
juré, comme en Dieu même, vois-le cet infidèle, au bras 
de ton amie d'enfance, la même qui sanglotait, la tête 
cachée dans les draps, quand ton âme brisait ses liens 
charnels et tombait tout effarée dans la grande ombre ! 

Eegarde-les, tous deux, s'agenouiller sur le tertre où 
tu reposes, mais leurs yeux s'attirent, leurs mains se 
cherchent. . . oh ! qu'ils sont loin de ton souvenir ! 

Toi, mère dévouée, épouse aimante, qui vois ton 
enfant relégué dans une sombre alcôve, étouffant ses 
pleurs par la crainte d'être entendu de la marâtre, qui 
dort calme et souriante dans la chambre nuptiale, fière 
de la faveur du maître et de sa préférence sur la" morte." 
Pauvre orphelin, il s'endort le soir sans uu baiser, sans 
une douce main pour border son petit lit. 

Et vous, père malheureux, qui assistez aux dissen- 
sions de votre famille, vous voyez cette fortune, amassée 
sou par sou, dilapidée par des mains prodigues, votre nom 
sans tache traîné dans la fange, votre mémoire honnie ! 

Oh ! ces soupirs, ces plaintes des nuits de novem- 



362 BLEU — BLANC— EOUGE 

bre, ce sont les vôtres, ô trépassés, vous qui voyez le néant 
des choses, la vanité de la gloire et le vide de cette chi- 
mère qu'on appelle amour terrestre I 

*** 

Pourquoi appeler morts ceux qui boivent aux sources 
même de la Vie, revêtus de la tunique brillante de l'im- 
mortalité î La Vérité, la céleste amante, enfin déchire son 
triple voile et se montre radieuse aux yeux éblouis du 
chercheur qui, pour la trouver, a pâli sur de vieux bou- 
quins, interrogeant vainement le Ciel sans qu'il s'émeuve 
des regards ardents fouillant sa voûte énigmatique ; la 
mer, qui garde le secret de ses fureurs ; la terre, ne don- 
nant que bribe par bribe le mystère de sa formation ! 

" Et je ne vois rien ! rien ! " gémit le Faust de 
Goethe, type éternellement vrai du penseur, du poète ou 
du philosophe, portant au cœur cette plaie toujours sai- 
gnante, ce tourment del'infiai, qui dévora tour à tour Sa- 
lomon, Platon, Augustin, plus irritant encore chez les mo 
derues, Lamartine, Musset, Sully-Prud'homme. Leur 
luth, aux accents brisés, éveille en nos âmes une nostalgie 
étrange de quelque lointaine patrie. 

'' Dans son brillant exil, mon cœur en a frémi, 
" Il résonne de loin dans mon âme attendrie, 
" Comme les pas connus ou la voix a'un ami 

chante l'auteur des " Harmonies," 

Que ne suis-je familière avec mon Dieu comme Thé- 
rèse de Jésus ! Je lui soupirerais sa tendre boutade : 

" Que diriez-vous. Seigneur, si je me cachais de vous 
comme vous vous cachez de moi ? " 



Hî^* 



BLEU— BLANC— ROUGE 363 

Certes, nous t'aimons, sainte Vérité, et nos âmes se 
délectent à l'idée des jouissances que l'Eternel réserve à 
ses amis : cette cour brillante de séraphins amoureux, dont 
le pinceau de Raphaël serait impuissant à rendre la 
beauté idéale ; ces flots d'harmonie, où nagent les élus. 
Mais, par une inconséquence inexplicable, nous nous 
cramponnons désespérément à la vie, pas toujours rose 
pourtant, avec son cortège inévitable de soucis, de mala- 
dies, de souffrances morales et phj'siques. S'il nous arrive 
de désirer des voluptés paradisiaques, ce n'est que le plus 
tard possible, quand nous aurons épuisé la coupe que 
nous tenons en main, oii nous espérons toujours découvrir 
une goutte de miel. Le grand Inconnu, qui se dresse devant 
nous avec ses points d'interrogation sinistres, arrête notre 
essor vers les beaux pays bleus. Peu d'entre nous brû- 
lent du désir de mourir, pour savoir le mot de la tortu- 
rante énigme, le grand pourquoi des êtres et des choses ! 

On exhortait à la mort un malade de l'Hôtel Dieu : 
" Après tout, lui disait l'hospitalière, le sacrifice n'est 
pas si grand, laisser cette vie si triste et si misérable. . ." 

— " Oh ! ma sœur, il y a de bons petits bouts, de temps 
à autre, ^^ soupira le moribond. 

Et c'est vrai !. . . La réponse simple et naïve de 
ce bonhomme mettait à néant les sophismes des 
pessimistes, ces oiseaux de mauvais augure, c^ui ne crient 
que douleur et malheur, dont les larges ailes- noires 
essaient de nous voiler le bon soleil. . . Ces disciples de 
Schopenhaùer, promènent sous le ciel bleu leurs rêveries 
maladives, le rictus amer, convulsant leur bouche, dont 
l'haleine empoisonnée, comme un souffle de néant, effeuille 
à plaisir les illusions candides, la naïve croyance au bon- 
heur, au beau, au bien ! 

A l'instar de ces écorchés, que tout blesse, la souf- 
france est pour eux une hantise, ils la voient partout : la 



364 BLEU— BLA.NC— ROUGE 

fleur pleure, l'oiseau soupire, la lune a le spleen, les 
étoiles sont des hystériques, dont les scintillements sem- 
bleut des crises nerveuses, la femme est le vampire de 
l'humanité. Ils fouillent de leur scalpel la chair vive et 
n'y découvrent que maux et que hontes — l'honneur, la 
probité, la foi jurée sont de vains mots ! Ah ! jetez sur 
eux le drap lamé d'or ; ceux-là sont les morts, pleurez 
sur ces cendres palpitantes ; aucune flamme ne peut ré- 
chauffer ces cadavres que les vers rongent déjà, un mur 
de pierre enferme leur cœur, seul le souffle fait mouvoir 
ces automates ! 

'' Et vous aurez vécu si vous avez aimé." 

Pauvre herbe stérile, que le Seigneur laissera de côté 
quand il moissonnera pour ses greniers célestes. 

Et leur tertre sera désert, aucune femme en deuil ne 
viendra pleurer silencieusement sur leur tombeau glacé : 
l'éternel repos dans l'éternel oubli. Pauvres morts, que 
je vous plains ! 



PRÉEXISTENCE 



J'ai vague souvenir d'antiques existences, 

Où le reflet pâli des vieux siècles lointains, 

S'efface jour p.ir jour, éphémères fusains 

Dont le dessin se brouille au moment des naissances. 

J'ai transmigré jadis sous d'impalpables formes : 
Atome lumineux, nouveau-né des soleils : 
Sur mon berceau d'azur tressé de fils vermeils 
Un long voile lacté couvrait mes traits informes. 

Oui, j'ai vécu toujours en la vie infinie, 
Ainsi que dans la mer roule la goutte d'eau, 
Au ciel d'hier succède un rivage nouveau 
Je retourne à la mer, ma première patrie. 

J'ai fouvenance encor quand le doute m'oppresse 
Du chaos primitif, d'où mon être est sorti : 
La terre était si triste aux jours d'Adonai 
Si blême le soleil, si lourde la détresse. 



366 BLEU— BLANC — BOUGE 

Lorsque la neige blanche enlinceule la terre, 
L'Hiver gémit en moi, car jadis bête ou fleur, 
J'ai dû souffrir du froid et trembler de frayeur, 
Seule dans les grands bois au fond de ma tanière. 

Mon âme comme un arbre a plongé dans le sol 
Sa racine vivace et quand le sombre automne 
Eparpille dans l'air sa brillante couronne, 
De mes illusions, je pleure aussi le vol ! 

Mais des rêves dorés, l'intime floraison 
Reverdit au printemps, à la brise nouvelle. 
Alors que sur les toits gémit la tourterelle. 
Quand les nids en amour soupirent leur chanson. 

J'ai dû vivre autrefois en d'étranges pays. 
Ahl oui, je me souviens. . j'étais une fleurette 
Au tin corselet vert, à blanche collerette 
A qui le doux zéphyr disait des mots gentils. 

Une main criminelle effeuilla mon calice. 
Brisant la coupe d'or où buvait le rayon ; 
Jalouse des baisers du brillant papillon, 
Jalouse de l'amour et de son pur délice ! 

Mon cœur souffre à jamais de cette meurtrissure 
Et chaque trahison voile mes yeux de pleurs. 
Le sang coule toujours de l'antique blessure. 
Grâce pour nos tourments, ne brisez pas les fleurs I 



7 



TABLE 



P, 



'AGE 

Dédicace 7 

Bleu-Blanc-Eouge 9 

France... d'abord 17 

France... toujours 23 

Un baj)tênie à la campagne A 26 

La justice humaine 32 

Le marché Bonsecours ..\ 37 

L'âme-sœur.. 42 

Comme une reine 45 

Mon premier livre 48 

Boucherville 53 

Eêve d'un soir d'été 60 

Rénovation nationale 62 

Asile St-Jean de Dieu 65 

Bravo ! ...\ 70 

Les femmes de lettres , 72 

Mon pays, mes amours ! 76 

Désespérance 81 

Paroles d'agonie 82 

Une visite au cimetière 86 

Fleurettage 93 

Le théâtre de la rue 97 

Caughnawaga 104 

Les petits cireurs de bottes ...j 111 

Le bébé-ange 114 

L'Ile Ste-Hélène.\ 119 

La fauvette et le hibou 124 

Coups de plume 126 



368 TABLE 

Page 

M. Stanislas Coté 130 

La montagne 131 

Les petits exilés 138 

Respect au lieu saint 144 

Le cocher ./. 148 

Les premier9^as ... 151 

Les moustaches 154 

A propos de patriotisme. 160 

En revenant de St-Ours 167 

Sciences psychiques 171 

Nouvelle vécue 174 

L'honneur 182 

Symphonie en blanc 182 

Aimons-nous 190 

Songeries d'octobre 194 

La pipe 200 

Les vieux 205 

L'inconnu 214 

Eequiescat in pace 221 

Le masque de tire 222 

La calomnie 230 

Chez la tireuse de cartes 235 

Souvenir d'automne 245 

La blanche cité 252 

La vocation 254 

A Créraazie 260 

Ne danser pas 263 

Le carnaval ,. 268 

Prière 273 

Noël 275 

La nouvelle année 280 

Le dîner des Eois 285 

La fin d'une tragédienne 291 



TABLE 369 

Page 

Les Rois 295 

Sourire printanier 298 

La vraie couj^able ? 300 

Le serment du couronnement 304 

Réminiscences 309 

Au sucre 310 

Histoire d'un lilas 317 

Le déménagement 320 

Mascarade.. 325 

Le mal d'écrire 329 

Erin go Bragh ! 333 

Alléluia ! 334 

Les dames patronnesses de la St- Jean-Baptiste 338 

Estudiantina 344 

Le barda 347 

Le vieux célibataire 353 

Québec '. 354 

L'herbe stérile 360 

Préexistence 365 







omomQ SECT. rEB ii î965 



PS Côté, Pierre Salomon 

94-55 Bleu, blanc, rouffe 

083 B54 



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